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Cicéron : De la sagesse

Dernière mise à jour : 9 mai



Cicéron

Cinquième Tusculane

(45 av. J.-C.)



DE LA VERTU.

Qu’elle suffit pour vivre heureux.

« Qui peut nier que la sagesse n’ait été connue anciennement, et déjà nommée de ce beau nom, par où l’on entend la connaissance des choses, soit divines, soit humaines ; de leur origine, de leur nature ?


Voilà ce qui fit autrefois donner le nom de sages à ces sept Grecs si fameux. Plusieurs siècles auparavant, Rome n’étant pas encore, il avait été donné à Lycurgue, contemporain d’Homère, et plus anciennement encore à Ulysse, et à Nestor, clans les temps héroïques.


D’ailleurs, quand on a dit qu’Atlas portait le ciel sur ses épaules, que Prométhée avait été attaché sur le Caucase, et que tant Céphée, que sa femme, son gendre et sa fille, brillaient au nombre des astres ; quelle raison aurait pu donner cours à ces opinions, si la science divine de l’astronomie, qui avait fait admirer ces grands personnages, n’eût servi de prétexte à ceux qui ont imaginé ces fables ?


Par la même raison, sans doute, tous ceux qui se sont attachés depuis aux sciences contemplatives, ont été tenus pour Sages, et ont été nommés tels, jusques au temps de Pythagore, qui mit le premier en vogue le nom de philosophes.


Héraclide de Pont, disciple de Platon, et très-habile homme lui-même, en raconte ainsi l’histoire. Un jour, dit-il, Léon, roi des Phliasiens, entendit Pythagore discourir sur certains points avec tant de savoir et d’éloquence, que ce prince, saisi d’admiration, lui demanda quel était donc l’art, dont il faisait profession ? À quoi Pythagore répondit, qu’il n’en savait aucun ; mais qu’il était philosophe.


Et sur ce que le roi, surpris de la nouveauté de ce nom, le pria de lui dire, qui étaient donc les philosophes, et en quoi ils différaient des autres hommes ;

« Il en est, répondit Pythagore, de ce monde, et du commerce de la vie, comme de ces grandes assemblées, qui se tiennent parmi nous à l’occasion des Jeux Olympiques.


On sait que dans le concours de ceux qui s’y rendent, il y a des gens qui n’y sont attirés que par l’envie de se distinguer dans les exercices du corps, et d’y mériter la couronne ; d’autres, qui n’y sont conduits que par l’espoir d’y faire quelque profit, en vendant ou en achetant des marchandises ; d’autres encore, qui, pensant plus noblement, n’y vont chercher ni profits, ni applaudissements, mais songent uniquement à voir ce qui s’y passe, et à faire leurs réflexions sur ce qui s’y présente à leurs yeux.


On en peut dire autant de tous les hommes, qui, passant d’une autre vie en celle-ci, comme on passe d’une ville ou d’une assemblée dans une autre, y apportent tous des vues différentes. Car tandis que les uns cherchent la gloire, et les autres les richesses, il y a une troisième espèce d’hommes, mais peu nombreuse, qui, regardant tout le reste comme rien, s’appliquent principalement à la contemplation des choses naturelles.


Ce sont ces derniers qui se disent philosophes, c’est-à-dire, amateurs de la sagesse. Et comme à l’égard des jeux, il n’est rien de si honnête que d’y assister sans aucune vue intéressée, de même en ce monde la profession la plus noble est celle d’une étude qui n’a d’autre but que de parvenir à la connaissance de toutes choses. »

*

Pythagore n’inventa pas seulement le nom de la philosophie ; il contribua fort à la répandre, lorsqu’étant venu dans cette partie de l’Italie, qu’on appelait la Grande Grèce, il y donna des leçons, soit publiques, soit particulières, sur ce que les sciences et les arts ont de plus utile. J’aurai peut-être occasion d’entrer là-dessus une autre fois dans quelque détail.


Il me suffit ici de dire, que jusqu’à Socrate, disciple d’Archélaüs, qui l’avait été d’Anaxagore, la philosophie ancienne se contentait d’enseigner la science des nombres, les principes du mouvement, et les sources de la génération et de la corruption de tous les êtres. À quoi elle joignait des observations exactes sur la grandeur, les distances et le cours des astres, et sur tout ce qui regarde les choses célestes.


Socrate fut le premier qui fit, pour ainsi dire, descendre la vraie philosophie du ciel, et l’introduisit, non seulement dans les villes, mais jusque dans les maisons, en faisant que tout le monde discourût sur ce qui peut servir à régler la vie, à former les mœurs, et à distinguer ce qui est bien, ce qui est mal.


Ses diverses manières de raisonner, la variété des choses qu’il a traitées, et l’étendue de son génie, si bien représentée dans les écrits de Platon, firent naître différentes sectes. Dans celle que j’ai préférée, et qui me paraît la plus conforme au goût de Socrate, il ne s’agit point de s’ouvrir sur ce qu’on croit, mais bien plutôt de montrer aux autres qu’ils se trompent, et de chercher sur chaque matière à voir de quel côté est la vraisemblance. »



*

Vous savez que la plupart des gens redoutent la pauvreté : mais je ne vois pas qu’aucun philosophe en soit effrayé ; non pas même Épicure. Car qui s’est contenté de moins que lui ? Qui a mieux prêché la sobriété ? On veut de l’argent pour avoir de quoi fournir à son ambition, à ses amours, aux dépenses journalières : mais l’homme qui ne connaît rien de tout cela, quel cas ferait-il de l’argent ?


Pourquoi nos philosophes ne le regarderaient-ils pas du même œil que le Scythe Anacharsis, dont voici la lettre à un illustre Carthaginois, qui lui avait envoyé des présents :


« Anacharsis à Hannon, salut.


« Il ne me faut qu’un habit de peau, à la mode de mon pays. La plante de mes pieds me sert de souliers, et la terre de lit. Mes mets sont du lait, du fromage et de la viande. Mon assaisonnement est la faim. Si tu aimes la tranquillité, tu peux la venir chercher chez moi. »


« Pour ce qui est des choses dont il t’a plu de me régaler, et dont tu fais tant de cas, garde-les pour tes concitoyens, ou pour les Dieux immortels. »


Presque aucun philosophe, de quelque secte que ce soit, n’a pensé autrement sur les richesses, à moins qu’un naturel vicieux ne l’empêchât de suivre la raison. Socrate assistant à une cérémonie, où l’on avait étalé beaucoup d’or et d’argent :


« Que voilà de choses, s’écria-t-il, que je ne désire point ! »


Alexandre avait ordonné qu’on présentât de sa part à Xénocrate cinquante talents ; somme alors très-considérable, et surtout à Athènes. Xénocrate invita ces ambassadeurs à souper dans l’Académie, et leur fit servir un repas où il n’y avait que le pur nécessaire, sans aucun appareil ; et quand le lendemain ils voulurent lui faire compter les cinquante talents :


« Hé quoi ! leur dit-il, ne vous aperçûtes-vous pas hier, à la frugalité de ma table, que l’argent m’était inutile ? »


Cependant, comme ii les vit contristés de cette réponse, il voulut bien accepter trente mines, pour ne pas paraître dédaigner les présents d’un roi.


Diogène, en qualité de Cynique, répondit encore avec plus de liberté à ce grand prince, qui lui demandait, s’il n’avait besoin de rien :


« Je souhaite seulement, lui dit-il, que tu te détournes un peu de mon soleil. »


lui donnant à entendre qu’il l’empêchait d’en sentir les rayons.


Aussi ce philosophe, pour montrer combien il avait raison de s’estimer plus que le roi de Perse, faisait-il quelquefois ce raisonnement :


« Je ne manque de rien ; et il n’a jamais assez. Je ne me soucie pas de ses voluptés ; et il ne saurait s’en rassasier. Enfin, j’ai des plaisirs auxquels il ne peut jamais atteindre. »


Et qui n’éprouve pas en effet que l’appétit est le meilleur de tous les assaisonnements ? Darius, dans sa déroute, ayant bu d’une eau bourbeuse et infectée par des corps morts, avoua qu’il n’avait jamais goûté de boisson plus agréable : c’est que pour boire il n’avait jamais attendu qu’il fût pressé de la soif.


On peut croire que Ptolémée, roi d’Egypte, en avait fait de même pour le manger, puisque, dans un voyage, se voyant contraint par l’éloignement de ses gens de manger dans une cabane du pain le plus grossier, il dit n’en avoir jamais trouvé de plus savoureux.


Un jour que Socrate se promenait sur le soir à grands pas, quelqu’un lui en ayant demandé la raison ;


« Je prépare, lui dit-il, pour mon souper le meilleur de tous les ragoûts, un bon appétit. »


Vous savez ce qu’on servait aux Lacédémoniens dans leurs repas publics. Denys le tyran s’y étant trouvé, et ayant voulu goûter d’un ragoût fort noir, qui en faisait le mets principal, il le trouva détestable,


« Je ne m’en étonne pas, lui dit le cuisinier, puisque le meilleur assaisonnement y manque. »


— « Quoi donc ? »


— « La fatigue de la chasse, répond le cuisinier, l’exercice de la course aux bords de l’Eurotas, la faim et la soif. Voilà ce qui fait trouver nos sauces si bonnes »



*



Un état obscur, se voir sans considération, ou même être mal dans l’esprit du peuple, n’est-ce point un obstacle au bonheur ? Peut-être qu’au fond cette estime du public et cette gloire tant désirée nous valent plus de peine que de plaisir.


Je trouve bien de la petitesse dans notre Démosthène, de s’être senti chatouillé par ce discours d’une porteuse d’eau, qui disait tout bas à une autre : « Voilà ce fameux Démosthène. » Qu’y a-t-il de plus petit ? Et cependant, le grand orateur !


Mais il avait plus appris à parler aux autres qu’à se parler intérieurement. On ne doit, à mon avis, ni rechercher la gloire pour elle-même, ni craindre l’obscurité.


« Je suis venu à Athènes, dit un jour Démocrite, et je n’y ai été connu de personne. »


Quelle grandeur d’âme, de mettre sa gloire à mépriser la vaine gloire ! Un joueur d’instruments n’a que son goût à consulter dans tout ce qui regarde sa profession : et le sage, dont l’art est supérieur de beaucoup, se conformera, non à ses propres sentiments, mais aux idées du vulgaire ? Quelle plus grande folie, que de respecter en gros la multitude, tandis qu’on méprise les particuliers en détail, comme des mercenaires et sens sans connaissance ?


Un homme sage doit se moquer de nos brigues ambitieuses, et il refusera même les honneurs que le peuple ira lui offrir : au lieu que nous, pour nous détromper à cet égard, nous attendons qu’une funeste, expérience nous ait ouvert les yeux.


Héraclite le philosophe disait que tous les Éphésiens méritaient la mort, parce qu’en exilant de leur ville Kermodore, le premier de leurs citoyens, ils avaient fait ce règlement :


« Qu’aucun d’Éphèse ne se distingue par-dessus les autres. Si quelqu’un se trouve dans ce cas, qu’il aille habiter d’autres terres. »


Mais le même abus ne règne-t-il pas chez tous les peuples ? Où ne hait-on pas la supériorité trop éclatante de la vertu ? Je n’en veux pour preuve qu’Aristide, qui fut exilé de sa patrie, parce qu’il était un juge incorruptible. Car j’aime mieux prendre de pareils exemples chez les Grecs que chez nous. C’est donc s’épargner d’étranges chagrins que de n’avoir rien à démêler avec le peuple.


Et qu’y a-t-il de plus doux qu’un loisir consacré aux lettres, je veux dire qu’on emploie à sonder les grandeurs infinies de la nature, et à bien connaître le ciel, la terre, les mers ?



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