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Diogène de Sinope (par Diogène Laërce)




Diogène Laërce

Vies, doctrines et sentences des philosophes




LIVRE VI

DIOGÈNE


[extraits]



Diogène, fils d'Icèse, banquier, était de Sinope. Dioclès dit que son père, ayant la banque publique et altérant la monnaie, fut obligé de prendre la fuite ; et Eubulide, dans le livre qu'il a écrit touchant Diogène, rapporte que ce philosophe le fit aussi, et qu'il fut chassé avec son père. (...)


Étant venu à Athènes, il prit les leçons d'Antisthène; et quoique celui-ci le rebutât d'abord, ne voulant point de disciples, il le vainquit par son assiduité. On dit qu'Antisthène menaçant de le frapper à la tête avec son bâton, il lui dit:


« Frappe, tu ne trouveras point de bâton assez dur pour m'empêcher devenir t'écouter. »

Depuis ce temps-là il devint son disciple ; et se voyant exilé de sa patrie, il se mit à mener une vie fort simple.Théophraste, dans son livre intitulé Mégarique, raconte là-dessus, qu'ayant vu une souris qui courait, et faisant réflexion que cet animal ne s'embarrassait point d'avoir une chambre pour coucher, et ne craignait point les ténèbres, ni ne recherchait aucune des choses dont on souhaite l'usage, cela lui donna l'idée d'une vie conforme à son état.


Il fut le premier, selon quelques uns, qui fit doubler son manteau, n'ayant pas le moyen d'avoir d'autres habillements, et il s'en servit pour dormir. Il portait une besace, où il mettait sa nourriture, et se servait indifféremment du premier endroit qu'il trouvait, soit pour manger, soit pour dormir, ou pour y tenir ses discours; ce qui lui faisait dire, en montrant le portique de Jupiter, le Pompée, que les Athéniens lui avaient bâti un endroit pour passer la journée.


Ayant écrit à quelqu'un de vouloir lui procurer une petite maison, et celui-là tardant à le faire, il choisit pour sa demeure un tonneau, qui était dans le temple de la mère des dieux. L'été, il se vautrait dans le sable ardent; et l'hiver, il embrassait des statues de neige, s'exerçant par tous ces moyens à la patience.


Il était d'ailleurs mordant et méprisant; il appelait l'école d'Euclide un lieu de colère, et celle de Platon un lieu de consomption. Il disait que les jeux dionysiaques étaient d'admirables choses pour les fous, et que ceux qui gouvernent le peuple ne sont que les ministres de la populace.


Il disait aussi que lorsqu'il considérait la vie, et qu'il jetait les yeux sur la police des gouvernements, la profession de la médecine et celle de la philosophie, l'homme lui paraissait le plus sage des animaux ; mais que lorsqu'il considérait les interprètes des songes, les devins et ceux qui employaient leur ministère, ou l'attachement qu'on a pour la gloire et les richesses, rien ne lui semblait plus insensé que l'homme.


Il répétait souvent qu'il faut se munir dans la vie, ou de raison, ou d'un licou.


(...)


Un jour que Platon avait invité les amis de Denys, Diogène entra chez lui, et dit, en foulant ses tapis : Je foule aux pieds la vanité de Platon ; à quoi celui-ci répondit : Quel orgueil ne fais-tu point voir, Diogène, en voulant montrer que tu n'en as point ! D'autres veulent que Diogène dit : Je foule l'orgueil de Platon, et que celui-ci répondit: Oui, mais avec un autre orgueil.


Sotion, dans son quatrième livre, rapporte cela avec une injure, en disant que le Chien tint ce discours à Platon. Diogène ayant un jour prié ce philosophe de lui envoyer du vin, et en même temps des figues, Platon lui fit porter une cruche pleine de vin ; sur quoi Diogène lui dit :


« Si l'on vous demandait combien font deux et deux, vous répondriez qu'ils font vingt. Vous ne donnez point suivant ce qu'on vous demande, et vous ne répondez point suivant les questions qu'on vous fait. »


voulant par là le taxer d'être grand parleur.


Comme on lui demandait dans quel endroit de la Grèce il avait vu les hommes les plus courageux : Des hommes ? dit-il, je n'en ai vu nulle part; mais j'ai vu des enfants à Lacédémone.


Il traitait un jour une matière sérieuse, et personne ne s'approchait pour l'écouter. Voyant cela, il se mit à chanter ; ce qui ayant attiré beaucoup de gens autour de lui il leur reprocha, qu'ils recherchaient avec soin ceux qui les amusaient de bagatelles, et qu'ils n'avaient aucun empressement pour les choses sérieuses.


Il disait aussi qu'on se disputait bien à qui saurait le mieux faire des fosses et ruer ; mais non pas à qui se rendrait le meilleur et le plus sage.


Il admirait les grammairiens, qui recherchaient avec soin quels avaient été les malheurs d'Ulysse, et ne connaissaient pas leurs propres maux ; les musiciens, qui accordaient soigneusement les cordes de leurs instruments, et ne pensaient point à mettre de l'accord dans leurs mœurs ; les mathématiciens, qui observaient le soleil et la lune, et ne prenaient pas garde aux choses qu'ils avaient devant les yeux ; les orateurs, qui s'appliquaient à parler de la justice, et ne pensaient point à la pratiquer ; les avares, qui parlaient de l'argent avec mépris, quoiqu'il n'y eût rien qu'ils aimassent plus.


Il condamnait aussi ceux qui, louant les gens de bien comme fort estimables en ce qu'ils s'élevaient au-dessus de l'amour des richesses, n'avaient eux-mêmes rien de plus à cœur que d'en acquérir. Il s'indignait de ce qu'on faisait des sacrifices aux dieux pour en obtenir la santé, tandis que ces sacrifices étaient accompagnés de festins nuisibles au corps. Il s'étonnait de ce que des esclaves qui avaient des maîtres gourmands ne volaient pas leur part des mets qu'ils leur voyaient manger.


Il louait également ceux qui voulaient se marier, et ceux qui ne se mariaient point ; ceux qui voyageaient sur mer, et ceux qui ne le faisaient pas ; ceux qui se destinaient au gouvernement de la république, et ceux qui faisaient le contraire ; ceux qui élevaient des enfants, et ceux qui n'en élevaient point ; ceux qui cherchaient le commerce des grands, et ceux qui l'évitaient. Il disait aussi qu'il ne faut pas tendre la main à ses amis avec les doigts fermés.


Ménippe, dans l'Encan de Diogène, rapporte que, lorsqu'il fut vendu comme captif, on lui demanda ce qu'il savait faire, et qu'il répondit qu'il savait commander à des hommes ; ajoutant, en s'adressant au crieur, qu'il eût à crier si quelqu'un voulait s'acheter un maître. Comme on lui défendait de s'asseoir : Cela ne fait rien, dit-il ; on vend bien les poissons, de quelque manière qu'ils soient étendus.


Xéniade l'ayant acheté, il lui dit que, quoiqu'il fût son esclave, c'était à lui de lui obéir, tout comme on obéit à un pilote ou à un médecin, quoiqu'on les ait à son service.


(...)


Un jour il criait : Hommes, approchez ! et plusieurs étant venus, il les repoussa avec son bâton, en disant : J'ai appelé des hommes, et non pas des excréments. Cela est rapporté par Hécaton au premier livre de ses Chries. On attribue aussi à Alexandre d'avoir dit que s'il n'était point né Alexandre, il aurait voulu être Diogène.


(...)


Il dit encore à Xéniade, lorsque celui-ci l'eut acheté, qu'il prît garde de faire ce qu'il lui ordonnerait; et Xéniade lui ayant répondu : II me semble que les fleuves remontent vers leur source ; Si étant malade, répliqua Diogène, vous aviez pris un médecin à vos gages, au lieu d'obéir à ses ordres, lui répondriez-vous que les fleuves remontent vers leur source ?


Quelqu'un voulant apprendre de lui la philosophie, il lui donna un mauvais poisson à porter, et lui dit de le suivre. Le nouveau disciple, honteux de cette première épreuve, jeta le poisson et s'en alla. Quelque temps après, Diogène le rencontra, et, se mettant à rire : Un mauvais poisson, lui dit il, a rompu notre amitié.


Ayant vu un enfant qui buvait de l'eau en se servant du creux de sa main, il jeta un petit vase qu'il portait pour cela dans sa besace, en disant qu'un enfant le surpassait en simplicité. Il jeta aussi sa cuiller, ayant vu un autre enfant qui, après avoir cassé son écuelle, ramassait des lentilles avec un morceau de pain qu'il avait creusé.


(...)


Il avait coutume de dire que toutes les imprécations dont les poètes font usage dans leurs tragédies étaient tombées sur lui, puisqu'il n'avait ni ville ni maison, et qu'il était hors de sa patrie, pauvre, vagabond, et vivant au jour la journée ; ajoutant qu'il opposait à la fortune le courage, aux lois la nature, la raison aux passions.


Pendant que, dans un lieu d'exercice nommé Cranion, il se chauffait au soleil, Alexandre s'approcha, et lui dit qu'il pouvait lui demander ce qu'il souhaitait. Je souhaite, répondit-il, que tu ne me fasses point d'ombre ici.


(...)


On lui demandait quelle heure convient le mieux pour dîner. Quand on est riche, dit-il, on dîne lorsqu'on veut; et quand on est pauvre, lorsqu'on le peut.


Il appelait ceux qui gouvernent le peuple des ministres de la populace, et nommait les couronnes des ampoules de la gloire. Une fois il alluma une chandelle en plein jour, disant qu'il cherchait un homme.


Quelqu'un lui ayant donné un coup de poing : En vérité, dit-il, je pense à une chose bien importante que je ne savais pas : c'est que j'ai besoin de marcher avec un casque.


Ayant vu quelqu'un qui recevait une aspersion religieuse, il lui dit : Pauvre malheureux ! ne vois-tu pas que comme les aspersions ne peuvent pas réparer les fautes que tu fais contre la grammaire, elles ne répareront pas plus celles que tu commets dans la vie? Il reprenait les hommes, par rapport à la prière, de ce qu'ils demandaient des choses qui leur paraissaient être des biens, au lieu de demander celles qui sont des biens réels.


Il disait de ceux qui s'effraient des songes, qu'ils ne s'embarrassent point de ce qu'ils font pendant qu'ils sont éveillés, et qu'ils donnent toute leur attention aux imaginations qui se présentent à leur esprit pendant le sommeil.


Les Athéniens aimaient beaucoup Diogène. On conte qu'un garçon ayant brisé son tonneau, ils le firent punir, et donnèrent un autre tonneau au philosophe.


Lorsqu'il avait besoin d'argent, il disait qu'il en demandait à ses amis, plutôt comme une restitution que comme un présent.


Il appelait les orateurs et tous ceux qui mettaient de la gloire à bien dire, des gens trois fois hommes, en prenant cette expression dans le sens de trois fois malheureux. Il disait qu'un riche ignorant ressemble à une brebis couverte d'une toison d'or.


Il appelait les hommes vertueux les images des dieux; et l'amour, l'occupation de ceux qui n'ont rien à faire. On lui demandait quelle était la condition la plus misérable de la vie; il répondit que c'était celle d'être vieux et pauvre. Un autre lui demanda quelle était celle de toutes les bêtes qui mordait le plus dangereusement : C'est, dit-il, le calomniateur parmi les bêtes sauvages, et le flatteur parmi les animaux domestiques.


(...)


Quelqu'un se plaignait des malheurs qu'on rencontre dans la vie ; à quoi il répondit que le malheur n'était point de vivre, mais de mal vivre.


Quelqu'un lui disant, La plupart des gens se moquent de vous, il répondit : Peut-être que les ânes se moquent aussi d'eux ; mais comme ils ne se soucient pas des ânes, je ne m'embarrasse pas non plus d'eux.


Voyant un jeune garçon qui s'appliquait à la philosophie, il lui dit : Courage ! fais qu'au lieu de plaire par ta jeunesse, tu plaises par les qualités de l'âme.


Une autre fois, qu'il revenait des jeux olympiques, on lui demanda s'il y avait beaucoup de monde : Oui, dit-il, beaucoup de monde, mais peu d'hommes.


Alexandre s'étant un jour présenté devant lui, et lui ayant dit, Je suis le grand monarque Alexandre : Et moi, répondit il, je suis Diogène le chien. Quelqu'un lui demanda ce qu'il avait fait pour être appelé chien ; à quoi il répondit : C'est que je caresse ceux qui me donnent quelque chose, que j'aboie après d'autres qui ne me donnent rien, et que je mords les méchants.


(...)


Une autre fois, il vit un homme déréglé dans ses mœurs qui accordait une harpe. N'avez-vous pas honte, lui reprocha-t-il, de savoir accorder les sons d'un morceau de bois, et de ne pouvoir accorder votre âme avec les devoirs de la vie ? Quelqu'un lui disait : Je ne suis pas propre à la philosophie. Pourquoi donc, lui répliqua-t-il, vivez-vous, puisque vous ne vous embarrassez pas de vivre bien?


Il dit aussi à un homme qui était parfumé : Prenez garde que la bonne odeur de votre tête ne rende votre vie de mauvaise odeur. Il disait encore que comme les serviteurs sont soumis à leurs maîtres, les méchants le sont à leurs convoitises.


Quelqu'un lui disant que ses amis lui tendaient des pièges : Que sera-t-on, répondit-il, s'il faut vivre avec ses amis comme avec ses ennemis? Interrogé sur ce qu'il y avait de plus beau parmi les hommes, il répondit que c'était la franchise.


Il distinguait deux sortes d'exercices : celui de l'âme et celui du corps. Concevant que l'occupation que l'exercice donne continuellement à l'imagination facilite la pratique de la vertu, il disait que l'une de ces sortes d'exercices est imparfaite sans l'autre, la bonne disposition et la force se manifestant dans la pratique de nos devoirs, telle qu'elle a lieu par rapport au corps et à l'âme.


Il alléguait, pour marque de la facilité que l'exercice donne pour la vertu, l'adresse qu'acquièrent les artisans et ceux qui font des ouvrages manuels, à force de s'y appliquer. Il faisait encore remarquer la différence qu'il y a entre les musiciens et les athlètes, selon que l'un s'applique au travail plus que l'autre ; et disait que si ces gens-là avaient apporté le même soin à exercer leur âme, ils n'auraient pas travaillé inutilement.


En un mot, il était dans le principe que rien de tout ce qui concerne la vie ne se fait bien sans exercice, et que par ce moyen on peut venir à bout de tout. Il concluait de là que si, renonçant aux travaux inutiles, on s'applique à ceux qui sont selon la nature, on vivra heureusement; et qu'au contraire le manque de jugement rend malheureux.


Il disait même que si on s'accoutume à mépriser les voluptés, on trouvera ce sentiment très agréable ; et que comme ceux qui ont pris l'habitude des voluptés s'en passent difficilement, de même, si on s'exerce à mener une vie contraire, on prendra plaisir à les mépriser. C'étaient là les principes qu'il enseignait et qu'il pratiquait on même temps.


Il donnait pour caractère général de sa vie, qu'elle ressemblait à celle d'Hercule, en ce qu'il préférait la liberté à tout.

Il se moquait de la noblesse, de la gloire et d'autres choses semblables, qu'il appelait des ornements du vice, disant que les lois de société établies par la constitution du monde sont les seules justes.


(...)


On dit qu'il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans, et l'on parle diversement de sa mort. Les uns croient qu'il mourut d'un épanchement de bile, causé par un pied de bœuf cru qu'il avait mangé ; d'autres disent qu'il finit sa vie en retenant son haleine. De ce nombre est Cerddas de Mégalopolisou de Crète, dans ses Poésies miimiambes où il parle ainsi :


Cet ancien citoyen de Synope, portant un bâton, une robe double, et ayant le ciel pour couverture, est mort sans aucun sentiment de douleur, en se serrant les lèvres avec les dents, et en retenant son haleine. Ce qui prouve que Diogène était véritablement fils de Jupiter, et un chien céleste.




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