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Jules Forget, forestier-poète, poète-forestier ?

"C'est sur le franc terroir où croissent vos taillis, C'est à l'ombre de vos massifs, forêts lorraines, Que refleurit sans fin l'amour du vieux pays, De la France, au front ceint de palmes souveraines."

Jules Forget, "Forêts lorraines", En plein Bois, 1887



Collection personnelle



Les forêts de Jules Forget (1859-1947), dont il dépeint les multiples facettes dans son unique recueil En plein Bois (1887), ne sont ni imaginées ni idéalisées. Forestier, conservateur des eaux et forêts de la ville lorraine de Bar-le-Duc, auteur d'une dizaine d'articles et de notices scientifiques, Forget avait obtenu une petite reconnaissance littéraire grâce à la publication, chez Alphonse Lemerre, de poèmes nourris d’une passion profonde pour la nature ; mais ce n'est pas par vocation poétique « juvénile » qu’il s'était tourné vers la poésie. La Muse qui sommeillait en lui devait attendre, pour s'éveiller, que les nombreuses années au contact du grand air et des forêts lorraines lui prodiguent suffisamment d'inspiration. Contrairement à certains poètes qui forcent leur volonté à se tourner, parfois artificiellement, vers des images d'une nature quelque peu fabriquée, Forget était venu à l’écriture littéraire relativement tardivement, et grâce à cette longue activité de forestier qui lui avait fourni toute matière nécessaire à l’élaboration de ses vers. Quatre-vingt-sept poèmes de qualité inégale, dont l’exécution souffre peut-être de cette disposition pour la poésie venue sur le tard, répartis en deux grandes sections (« En plein bois » incluant les sous-parties « Paysages » et « Bêtes et gens », ainsi qu’« Amour et Poésie »), forment cet ouvrage aujourd'hui tout à fait oublié mais qui jadis fit la fierté de leur auteur. Ce n’est pas en artiste esthète, mais en botaniste et en fin connaisseur, que Jules Forget évoque les chênes, les loriots, les fauvettes, les bourgeons, les ruisseaux, les saisons, les étangs, les coquelicots… — et c’est tout à son honneur. Si les vers n'ont pas tous cette force de style et d'images nouvelles que l'on peut admirer chez d'autres poètes tristement peu connus, ils sonnent justes et vrais dans leur célébration du vivant, et dans l’observation minutieuse de la vie rustique. Ce n'est pas le sens littéraire qui prédomine ici, mais l'amour véritable de la nature. Le lecteur le sentira très vivement.

Jules Forget devait vouloir prolonger ses plus intimes impressions en les écrivant ; un seul volume de vers aura suffi à exprimer ce qui germait en lui de sensations, de sentiments, de perceptions très personnelles de la forêt. Et comment exprimer, autrement que par l’écriture, cette nostalgie particulière, cette mélancolie douce des souvenirs d’une enfance passée à courir les champs, ainsi que le simple bonheur de contempler les plus ténus détails de la nature ? On trouve bien quelques métaphores toutes faites dans ces poèmes, quelques clichés, aussi, mais rien de faux ou de fabriqué. C’est surtout un attendrissement nostalgique qui dicte la plume. Et on en apprécie la sincérité, poème après poème.

La notice biographique qui lui est consacrée dans l'Anthologie des poètes français du XIXème siècle (Alphonse Lemerre, 1888), prête à Jules Forget une ascendance paysanne, même si Le Pays lorrain révèle que le père de Jules était en réalité un directeur d'école, très respecté. Quoi qu'il en soit, le jeune Jules Forget avait été tôt bercé par les rythmes de son cher pays d'Argonne, qu'il chante dans ses vers (Ô qui me rendra mes amours/L'Argonne, ses forêts fraîches et son silence ?/Le temps fuit, mais jamais la douce souvenance) et par la beauté des forêts, auxquelles il consacra sa vie. Deux années (1885 et 1886) de labeur poétique, alors que Jules Forget avait été nommé garde-général dans la petite commune de Sainte-Menehould, suffirent à donner naissance au volume En plein Bois, joliment dédié au poète et romancier André Theuriet, à qui il dédia également le premier poème du recueil ; « Au poète ami des forêts, à l’écrivain délicat, sympathique et tendre ». Ce Theuriet, lui aussi homme du terroir, qui, juste vingt ans avant la parution du recueil de Forget, avait chanté la forêt dans Le Chemin des bois, en 1867 (Les frais sentiers de l’Idéal/C’est aux bois qu’on les retrouve…). On songe aussi à quelques-unes de ses autres œuvres, dont les noms seuls évoquent l’œuvre de l’auteur d’En plein Bois ; Madame Véronique : scènes de la vie forestière (1880), Les enchantements de la forêt (1881), ou encore Nos oiseaux (1894).

Rare exemple d’un garde-forestier poète à ses heures, Jules Forget fut aussi l'inventeur d’un genre (son recueil porte le sous-titre de « poésies forestières ») qui connut peu d’émules.



Camille Martin, Kichompré, 1896



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Choix de poèmes

Tous tirés du recueil En plein Bois (1887).



Aux forêts


Nul autre, plus que moi, ne vous aime, ô forêts !

Nul n'a mieux savouré votre grâce parfaite

Et ne s'est plus souvent senti le coeur en fête

Sous vos ombrages frais.


Que l'hiver ait noirci vos branches dénudées

Et sous sa froide haleine ensommeillé vos fleurs,

Que l'automne, éclatant des plus vives couleurs,

Mûrisse vos glandées,


Ou qu'Avril, l'éternel et joyeux enchanteur,

Faisant dans vos rameaux courir à flots la sève,

Reverdisse en riant vos massifs, d'où s'élève

Une exquise senteur,


Vous êtes, ô forêts, éternellement belles

Et la calme splendeur de votre majesté

Imprègne lentement d'un charme incontesté

Les coeurs les plus rebelles.


A vous voir, je me sens soudain rasséréné

Et mon âme retrouve en vous la paix profonde ;

Je m'oublie à l'aspect des merveilles d'un monde

Dont on est étonné.


A fouler votre mousse épaisse, vos fougères,

Votre herbe parfumée et vos tapis de fleurs,

Je vois, pour un instant, la peine et les douleurs

Me rester étrangères.


Vos senteurs sont pour moi comme un philtre puissant

Dont le parfum me suit, dont la saveur m'attire,

Et qui tient tous mes sens charmés par le délire

D'un rêve éblouissant.


Tout me sourit, dès que j'entre en votre domaine,

Et chaque arbre, vers moi se penchant à demi,

Me fait accueil, ainsi qu'on fait au vieil ami

Que le hasard ramène.


Tout renaît sur mes pas, tout me parle à la fois :

La fleur s'ouvre, l'oiseau chante sous la feuillée,

La source qui s'enfuit dans l'herbe ensoleillée

Elève aussi la voix.


L'air, dont le flot subtil me baigne avec tendresse,

M'enveloppe de ses effluves amoureux

Et la brise, passant sur les vallons ombreux,

M'apporte sa caresse.


Tandis que je m'avance, à pas lents, au milieu

Des bois tout frissonnants d'une vague harmonie,

Je me sens le coeur plein d'une extase infinie

Ainsi qu'un jeune dieu.


Vous êtes, ô forêts vertes, la beauté même,

Vous êtes l'idéal que j'adore à genoux ;

Je vis en vous, je vis par vous, je vis pour vous.

Ô forêts, je vous aime !



Souvenir du pays


Voici que la forêt bourgeonne :

Aux doux baisers de mars l'hiver s'est attiédi ;

Mais dans mon coeur soudain la tristesse a grandi

Et je songe à ma chère Argonne :


Mon Argonne aux ravins ombreux,

Où les ruisseaux sous l'herbe étouffent leurs murmures,

Où les chênes, dressant librement leurs ramures,

S'élancent droits et vigoureux ;


Mon Argonne aux gorges sauvages,

Où l'étang bleu sommeille à l'ombre des roseaux

Et berce avec un doux frisson ses claires eaux

Où tremble un reflet des rivages ;


Mon Argonne aux fiers habitants ;

Serpe et cognée en main, ainsi que leurs ancêtres,

Ils vivent seuls, au fond des bois, et les vieux hêtres

Tombent sous leurs coups haletants ;


Mon Argonne aux croupes diffuses,

Dont on voit dans la brume ondoyer les replis

Et s'épaissir au loin les noirs massifs remplis

De mystère et de voix confuses.


Ô qui me rendra mes amours,

L'Argonne, ses forêts fraîches et son silence ?

Le temps fuit, mais jamais la douce souvenance ;

L'Argonne, j'y songe toujours !



Le cimetière


En plein bois, le village a pour tout cimetière

Un coin de friche qui s'adosse aux taillis verts.

Seule, une vieille haie, où cent trous sont ouverts,

Protège ses abords et marque sa frontière.


On ne voit s'y dresser aucune tombe altière

Où le regret s'étale en mensonges divers ;

Mais l'herbe folle monte et croît tout au travers

Et la ronce, pour y ramper, a place entière.


Qu'il doit y faire bon, dans un oubli complet,

Dormir sous le gazon fleuri de serpolet

Où se penchent d'un air rêveur les scabieuses,


Tandis que, près de là, l'éternelle forêt,

Pleine de bruits confus et de chansons joyeuses,

Semble bercer les morts d'un murmure discret !



Souhait


J'ai bien des fois, au cours d'un rêve, souhaité

Non pas un coffre-fort ventru d'où l'or ruisselle

A flots, jetant aux yeux sa troublante étincelle,

Trésor qu'à pleines mains l'on jette avec gaîté,


Non pas d'être en sultan victorieux traité

Et de voir tout un peuple en pleurs baiser ma selle,

Ni même de pouvoir prendre aux lèvres de celle

Que j'aime, un doux baiser mille fois répété.


Non, rien de tout cela ; mon rêve est terre à terre.

J'ai fait souhait, au fond d'un ravin solitaire,

D'être un dur bûcheron, au visage tanné


Par le soleil et par la pluie, aux bras solides,

Au coeur vierge que nulle atteinte n'a fané :

La vieillesse à mon front mettrait seule des rides.



Croix des bois


Au bord du chemin solitaire

Qui s'enfonce dans le grand bois,

On voit parfois surgir de terre,

Haute de trois pieds, une croix

Toute noire et de mine austère.

Sous ses outrages malfaisants,

Chaque hiver l'incline et la mousse

Recouvre, veloutée et douce,

Ses bras décharnés par les ans.


Jusqu'en son silence, farouche,

Sous les ramures la croix dort,

Et, muette comme une bouche

Qu'a fermée à jamais la mort,

Garde le secret qui la touche :

Crime obscur ou drame navrant.

Seuls aux alentours, les grands arbres,

Impassibles comme des marbres,

Ont ouï le cri déchirant.


Plus d'une croix est le vestige

D'une mort humble et sans éclat.

Souvent, grimpé sur quelque tige

De chêne qu'il ébranche à plat,

L'élagueur est pris de vertige

Et tombe à terre fracassé.

De même la branche pourrie

Se brise, quand avec furie

Le grand vent d'orage a passé.


Après une rude journée,

Sac au dos, le garde, le soir,

S'en revenait de sa tournée ;

Suivant le chemin creux tout noir,

Il songeait à sa maisonnée.

Soudain, dans l'ombre, un coup de feu

Eclate ; avec une dernière

Plainte, il va rouler dans l'ornière,

Ensanglantant son sarrau bleu.


Parfois encor plus émouvante

Est l'histoire. Un vieux bûcheron

S'en allait, dès l'aube, à la vente.

Voici qu'étouffant un juron,

Il trouve, blême d'épouvante,

Un homme, hart au col, pendu

A la branche basse d'un chêne :

Malheureux ployant sous la peine,

D'amour ou de honte éperdu !


A l'ombre rêvant auprès d'elles,

Nul ne vient pleurer sur ces croix :

Elles n'ont point d'amis fidèles.

Mais, quand se réveillent les bois,

Avril les trouble de bruits d'ailes

Et jonche leur tertre de fleurs,

Et, par les fraîches matinées,

On voit les branches inclinées

Secouer sur elles des pleurs.



Pleurs amers


Pleurer ensemble, c'est déjà peine plus douce.

Les pleurs que verse l'un sont par l'autre essuyés ;

C'est ainsi que l'on voit des arbres, dont les pieds

Ruissellent sous la pluie, épongés par la mousse.


Les pleurs les plus amers sont ceux qu'on verse seul ;

Jamais aucune main n'en vient tarir la source

Et comme un mourant seul, on n'a d'autre ressource

Que de s'ensevelir soi-même en son linceul.



Que sais-je ?


Faut-il rire ou faut-il pleurer ?

Oui, rire follement comme au sein d'une orgie,

Lorsque l'ivresse au feu tord sa face rougie

Où le hoquet vient d'expirer,


Rire ainsi qu'un convive inerte,

Rire quand notre espoir fait naufrage aux écueils,

Rire de notre peine et rire de nos deuils,

Rire enfin sur la fosse ouverte ?


Faut-il pleurer notre destin ?

Pleurer, comme faisaient les prophètes bibliques,

Errant, pensifs, parmi des ruines antiques

Et rêvant au passé lointain ?


Jadis ainsi pleurait Racine ;

Même au sein du bonheur, il restait soucieux

Et son coeur se fondait en pleurs délicieux

Tout pleins de tendresse enfantine.


Vivre et mourir ! Mystère affreux

Que des siècles sans fin s'épuisent à comprendre !

L'esprit s'y heurte à mort quand il croit le surprendre

Et jette un long cri douloureux.


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