top of page

Un voyage sur la Côte fleurie

Dernière mise à jour : 15 janv.

"Il faut toujours en revenir à cet axiome : le voisinage de la mer détruit la petitesse."

Stendhal

Mémoires d'un touriste, 1838



Ernest Ange Duez, Sur la plage (Villerville), non daté



"J'envie celui qui peut passer l'automne en Normandie, pour peu qu'il sache penser et sentir. Ses terres, jamais bien froides, même en hiver, sont les plus vertes qu'il y ait, naturellement gazonnées sans la plus mince lacune, et, même au revers des coteaux, en l'aimable disposition appelée fonts boisés. Souvent d'une terrasse, où sur la table fume le thé blond, on peut apercevoir "le soleil rayonnant sur la mer" et des voiles qui viennent, "tous ces mouvement de ceux qui partent, de ceux qui ont encore la force de désirer et de vouloir". Du milieu si paisible et doux de toutes ces choses végétales on peut regarder la paix des mers, ou la mer orageuse, et les vagues couronnées d'écume et de mouettes, qui s'élancent comme des lions, faisant onduler sous le vent leur crinière blanche. Mais la lune, invisible à tous pendant le jour, mais qui continue à les troubler de son magnétique regard, les dompte, arrête soudain leur assaut et les excite de nouveau avant de les faire reculer encore, sans doute pour charmer les mélancoliques loisirs de l'assemblée des astres, princes mystérieux de ciels maritimes. Celui qui vit en Normandie voit tout cela ; et s'il descend dans la journée au bord de la mer, il l'entend qui semble rythmer ses sanglots aux élans de l'âme humaine, la mer, qui dans le monde créé correspond à la musique, puisque, ne nous montrant rien de matériel, et n'étant point à sa manière descriptive, elle semble le chant monotone d'une volonté ambitieuse et défaillante. Le soir il remonte dans la campagne, et de ses jardins il ne distingue plus le ciel et la mer qui se confondent. Il lui semble pourtant que cette ligne brillante les sépare : au-dessus c'est bien le ciel. C'est bien le ciel, cette légère ceinture d'azur pâle, et la mer mouille seulement ses franges d'or. Mais voici qu'un vaisseau l'écussonne, qui semble naviguer en plein ciel. Le soir, si la lune brille, elle blanchit les vapeurs très épaisses qui montent des herbages, et par un gracieux enchantement le champ semble être un lac ou un pré couvert de neige. Ainsi cette campagne, la plus riche de France, qui, avec son abondance intarissable de fermes, de vaches, de crème, de pommiers à cidre, de gazons épais, n'invite qu'à manger et à dormir, se pare, la nuit venue, de quelque mystère et rivalise de mélancolie avec la grande plaine de la mer. Enfin il y a quelques habitations tout à fait désirables, les unes assaillies par la mer et protégées contre elles, d'autres perchées sur la falaise, au milieu des bois et s'étendant largement sur des plateaux herbeux. Je ne parle point des maisons orientales ou persanes qui plairaient mieux à Téhéran, mais surtout des maisons normandes, en réalité moitié normandes moitié anglaises où l'abondance des épis de faîtage multiplie les points de vue et complique la silhouette, où les fenêtres tout en largeur ont tant de douceur et d'intimité, où, des jardinières faites dans le mur, sous chaque fenêtre, des fleurs pleuvent inépuisablement sur les escaliers extérieurs et sur les halls vitrés. C'est là que je rentre, car la nuit tombe, et je vais relire pour la centième fois le Confitéor du poète Gabriel Trarieux."

Proust, "Choses normandes", Le Mensuel, 1890



Eugène Boudin, Sur la plage de Trouville, 1865



"Toute la vallée se compose de pâturages limités par des ruisseaux alimentés par la Dive, qui, après avoir passé sous le pont de bois de Cabour, hameau d'une dizaine de maisons, coule entre le village de Dive et un énorme banc de sable qui le sépare de la mer, dans laquelle elle va se jeter au-dessous de Beuzeval ; Beuzeval n'est guère que la réunion, sur les livres du cadastre, des fermes isolées sur un plateau élevé au-dessus de la mer et de moulins à eau mus par une petite rivière (...)."

Alphonse Karr, La famille Alain, 1848



Félix Vallotton, La marée montante près de Houlgate, 1913



L’odeur de mon pays


L'odeur de mon pays était dans une pomme.

Je l'ai mordue avec les yeux fermés du somme,

Pour me croire debout dans un herbage vert.

L'herbe haute sentait le soleil et la mer,

L'ombre des peupliers y allongeait des raies,

Et j'entendais le bruit des oiseaux, plein les haies,

Se mêler au retour des vagues de midi.

Je venais de hocher le pommier arrondi,

Et je m'inquiétais d'avoir laissé ouverte

Derrière moi, la porte au toit de chaume mou...


Combien de fois, ainsi, l'automne rousse et verte

Me vit-elle, au milieu du soleil et, debout,

Manger, les yeux fermés, la pomme rebondie

De tes prés, copieuse et forte Normandie ?...

Ah ! je ne guérirai jamais de mon pays !

N'est-il pas la douceur des feuillages cueillis

Dans leur fraîcheur, la paix et toute l'innocence ?


Et qui donc a jamais guéri de son enfance ?...


Lucie Delarue-Mardrus, Ferveur (1902)



Louis Cabat, Une ferme en Normandie, fin XIXe siècle



"Trouville est un hameau à quelques lieues de Honfleur, que je crois célèbre dans aucune histoire. Aujourd'hui il est encombré, à la saison des bains, par des gens qui trouvent la vie trop chère à Dieppe et la plage est décorée de cinq cabines en osier, recouvertes de toile grise, où se déshabillent les baigneuses. Mais, à l'époque où se passe notre récit (il y a une vingtaine d'années), Trouville n'avait encore été ni découvert ni dénoncé par les peintres de paysage, et n'était habité, l'été comme l'hiver, que des pêcheurs et des paysans qui cultivaient assez péniblement les terres jaunies et marneuses qui s'élèvent en amphithéâtre derrière le pays. Devant Trouville, la mer s'étend immense et découvre à la marée basse une plage d'un quart de lieue, d'un sable plus fin que du grès pulvérisé. Quand on regarde la mer on a à sa gauche une petite rivière qui descend du pays haut et vient se jeter dans la mer. Quand le flot remonte, il envahit le lit de la touque, qui rebrousse vers sa source et se répand au-delà de ses rives dans les endroits où elle n'est pas suffisamment encaissée."

Alphonse Karr, Clotilde, 1865



Gustave Caillebotte, Villas à Trouville, 1884



"Trouville, dans le Calvados, est un des plus jolis établissements de bains de mer que nous ayons en France. Naguère encore, c'était une bourgade habitée par une trentaine de pêcheurs. Quelques années ont suffi pour en faire une ville dont la plage sablonneuse l'emporte de beaucoup sur le semis de galets de Dieppe et d'Etretat, et dont le séjour à l'époque des bains offre aussi bien plus d'agréments et de gaieté."

Alfred de Bréhat, Les amours du beau Gustave, 1870



Gustave Courbet, La Plage à Trouville, 1865



"A vrai dire, Deauville n'a qu'une rue (...), mais quelle rue ! Pas une de ces maisons que l'on désigne si justement sous ce nom : maison bourgeoise. Partout, au contraire, l'élégance, le caprice, l'inattendu, la fantaisie dans ce qu'elle a de plus exquis et de plus ingénieux. Où trouver mieux (...) que ce Bade marin et ce Brighton français pour déployer la primeur d'un costume excentrique, faire bouffer l'ampleur du jupon relevé, retrousser la plume du chapeau mousquetaire ou badiner avec la canne Louis XIV et le jonc à pomme d'or ?"

Adolphe-Laurent Joanne, Normandie, 1872



Eugène Boudin, Concert au casino de Deauville, 1865



"Deauville n'est pas la France, pas plus que le Moulin-Rouge n'est Paris. Mais, durant quelques semaines, c'est indéniablement l'endroit au moins le plus élégant du monde, y compris Venise et Londres. C'est un peu plus que l'élite du rebut, un peu moins que le rebut de l'élite, l'espèce d'élite qui s'exhibe là bien plus qu'elle ne s'y amuse : filles arrivées ou à lancer, financiers de toutes les finances, noceurs de tradition ou noblesse j'm'enfichiste, aventuriers, oisifs, étrangers en mal de snobisme, pauvres curieux, chroniqueurs, dessinateurs et leurs parasites : couturiers à la mode, acteurs, tapeurs, vendeurs de tous et de toutes (...). Août y réunit le fin bout des castes diverses des diverses castes du monde."

Michel Georges-Michel, La Vie à Deauville, 1923



Paul César Helleu, Madame Helleu sur la plage de Deauville, c. 1902-1904



"En tout et pour tout, j'ai passé deux heures à Villers. J'ai perdu la première heure à demander de porte en porte un baigneur introuvable ; j'ai passé la seconde sur la plage, tournant presque tout le temps le dos à la mer. De cet ensemble de circonstances il résulte que mes idées sur Villers sont du dernier vague. Au premier coup d'œil, tous les objets de même nature se ressemblent, le second coup d'œil seul peut établir des différences. Donc, au premier coup d'œil, Villers me fit l'effet de ressembler terriblement à beaucoup d'autres plages de la cote normande. J'y remarquai des architectures bizarres et coûteuses, des Toiles blanches sur une mer verte, des toilettes claires sur du sable gris, des enfants qui jouaient, des messieurs qui flânaient en mâchonnant leur cigare, pour tuer le temps, des dames qui faisaient semblant de travailler et qui entretenaient, par groupes, des conversations fort animées. J'avais vu cela partout. Mais il parait qu'au second coup d'œil j'aurais bien vite distingué Villers de toutes les autres plages. Seulement, ce second coup d'œil, je n'eus pas le temps de le jeter sur cette plage que, l'on dit charmante entre toutes..."

Jules Girardin, "Une excursion à Villers", Récits de la vie réelle, 1887



Jean-Baptiste-Camille Corot, Une plage en Normandie, 1872-1874



"Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une ferme ; des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux dans le parc. Les grands arbres sommeillaient, immobiles, encore squelettes (le printemps est si tardif en Normandie !), mais le ciel semblait de lait tant il était ouaté de nuages dans la coulée des rayons de lune..., oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard ! Quel calme et quelle solitude ! On n'entendait pas bouger une feuille, mais une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie d'y rafraîchir mon front qui brûlait."

Jean Lorrain, Monsieur de Phocas, 1901



Félix Vallotton, Effet de brume, Honfleur, 1917



Honfleur


L'ombre d'un grand nuage est sur l'eau comme une île.

L'estuaire est plus beau qu'aucune fiction.

La vieille navigation

Bat des ailes parmi la ville.


Après les toits salés commence le grand foin,

Et les fermes sont là dans le bleu des herbages.

L'odeur des pommes vient de loin

Se joindre au goudron des cordages.


Je n'ai pas vu la fin de mes ravissements,

Honfleur tout en ardoise où pourtant je suis née,

Ô ville riche d'éléments,

Nombreuse, bien assaisonnée.


Sont-ce tes toits vieillots qui se pressent si forts,

Ta petite marine et la campagne verte

Que je chéris, ou bien ton port

Qui te fait toujours entr'ouverte ?


Rien que de bon, de pur, pour cette ville-ci !

Moi qui suis pour jamais vouée à la chimère,

Je l'aime simplement, ainsi

Qu'on aime son père et sa mère.