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"Rien de beau ne fleurit qui ne laisse de trace..." (Re)découverte de l'écrivain Louis Chadourne

Dernière mise à jour : 31 août 2023

"La mémoire du cœur est plus éphémère que celle des yeux. Que me restera-t-il sinon des images, ces images-là fixées à jamais, de tout le tumulte de ma vie — cette trame confuse et grise de sentiments dépensés et de désirs oubliés."

Louis Chadourne, Carnets 1907-1925




"La Terre lui semblait trop riche et le monde trop grand pour ne cultiver qu'un arpent de sol dans une petite province de l'esprit"* écrivait Albert t'Serstevens à son propos. Autre victime collatérale de la Grande Guerre, c'est pourtant interné dans une maison de santé à Ivry que Louis Chadourne (1890-1925) a fini sa vie, traumatisé par le sort ; il avait été enseveli plusieurs heures par l'éboulement d'une tranchée à Metzeral, en Alsace, durant les offensives de l'été 1915.

Le 13 septembre 1914, Chadourne, le "plus jeune agrégé de France", ne se plaignait à son ami Valery Larbaud que du "bain de grossièretés" dont il était témoin à la caserne. S'estimant heureux d'avoir le temps de lire, il avait néanmoins hâte de partir pour le front. "Je voudrais vivre ces heures, il est pénible de rester." Quelques jours plus tard, c'est à son frère Marc qu'il envoya ces mots : "Je sens que rien n'est plus digne, que nulle besogne n'est plus haute que de défendre notre terre et notre civilisation : mourir pour la patrie, laisser femmes, amis etc. prennent une valeur. J'espère être à la hauteur du moment qu'il nous est donné de vivre." En juillet 1915, tout avait déjà changé. Évacué à l'hôpital de Montpellier, il écrivait à son ami Benjamin Crémieux "je sors d'une épouvantable tuerie. Comment n'y ai-je pas laissé la vie, je ne sais ! Mais j'ai été bien près d'y laisser la raison. Je suis profondément touché, moralement, (...) une révolution de mon être. (...) Rien ne me guérira." Sombrant progressivement dans la folie, il mourut dix ans plus tard, l'année de son trente-cinquième anniversaire.

En dépit de sa courte vie, Louis Chadourne laisse quatre romans, un recueil de nouvelles, de nombreux poèmes, et quantité de textes inachevés. Malgré le traumatisme de la guerre, il s'était accroché à l’existence, et "la littérature fut sa grande affaire, sa passion dominante" (Larbaud)**. Entre ses hospitalisations répétées, il mettait ses périodes de rémission à profit ; à Paris, dès 1915, il avait rencontré Gaston Gallimard, flâné avec Gide et Léon-Paul Fargue, avec qui il dînait à La Rotonde et au Dôme. En 1916, il croisa le chemin de Saint-John Perse. Ces rencontres littéraires, ainsi que les encouragements continuels de ses amis proches, furent sans doute ce qui l’incita à se remettre progressivement à l'écriture. Il déjouait ainsi la maladie et la mort et repoussait en lui-même l'idée de "l'interminable guerre" qui, ainsi qu'il l'écrivait à sa mère, le tourmentait sans cesse. "La clé de l'œuvre de Chadourne est là, dans cette ardeur à vivre sous la menace du néant" lit-on dans un petit article de 1928 publié dans La Renaissance politique littéraire et artistique.

Dès l'année suivante, en 1917, plusieurs articles de sa plume parurent dans des revues. Sa plaquette de vers Commémoration d'un mort de printemps, hommage à un ami d'adolescence tombé à la guerre, fut également publiée. Il continua à proposer de la critique littéraire pour l'Europe nouvelle, Les Ecrits nouveaux, Le Carnet critique, La Lanterne. L'année 1919 vit la publication chez L'Édition française illustrée de son premier et très beau roman, Le Maître du navire, récit d'aventures à la portée philosophique mêlé aux accents poétiques. Il faut peut-être chercher l’origine du thème central des romans et nouvelles de Louis Chadourne, le voyage, dans ses propres périples dans les Caraïbes et en Amérique du Sud qu'il effectua en 1919 malgré sa santé chancelante. Ainsi, — hormis L'Inquiète adolescence (1920) — , Le Maître du navire (1919), Terre de Chanaan (1921) et Le Pot au noir (1922), ainsi que le recueil de nouvelles publié à titre posthume Le Conquérant du dernier jour (1928), furent des récits de voyage et d'aventures.


Aujourd'hui peu connues, peu lues, on trouve encore facilement les œuvres de Louis Chadourne ; sans doute est-ce dû au pari courageux qu'ont pris quelques Maisons d'en éditer et/ou rééditer certaines depuis la fin des années 80. C'est le cas notamment des Éditions des Cendres, qui comptent quatre ouvrages de l'écrivain dans leur catalogue. Outre leur réédition en 1995 du roman en grande partie autobiographique qui manqua d'obtenir le prix Goncourt de l'époque, L'Inquiète adolescence, elles ont publié pour la première fois en 1994 les très beaux Carnets 1907-1925, ainsi que le court recueil de récits et textes inachevés Journal d'un homme tombé de la lune (1987). Enfin, West Indies, Journal de bord octobre 1919-janvier 1920, probable dernier inédit de l'écrivain, a paru tout récemment, en septembre 2022. Mentionnons également les éditions Farago/Léo Scheer, Le Festin, L'Arbre Vengeur et La Table Ronde, qui rééditèrent ses romans. Mais qu'en est-il de sa poésie ? C'est la grande oubliée. Les deux volumes de vers originaux Commémoration d'un mort de printemps (1917) et L'Amour et le Sablier (1921) sont bien entendu introuvables aujourd'hui. Et aucune édition récente, depuis l'anthologie posthume Accords publiée en 1929, n'a été proposée. Reste donc principalement, de Louis Chadourne, la petite notoriété de ses textes en prose écrits entre 1919 et 1925.

La publication des Carnets inédits de Louis Chadourne en 1994, — on en proposera quelques passages sous cette note —, fut salutaire. Le lecteur avait jusqu'alors assez peu d'éléments biographiques à sa disposition ; l'oeuvre diaristique lève le voile sur la personnalité attachante et complexe de leur auteur, sur sa sensibilité sans mièvrerie, sur ses tourments, ses impressions, sa relation à sa famille, aux femmes et à l'amour... sur ses étranges pressentiments, enfin. Car, et ce fut le cas pour beaucoup de jeunes écrivains et poètes envoyés à la mort dès août 1914, la prescience du déclin, du carnage, du chaos, rôde à chaque page. "Penser tous les jours à la mort pour se donner la force de mourir. Aimer toutes choses sachant que l'on doit et qu'il faudra tout quitter" écrit-il en 1909, à dix-neuf ans. Étonnamment, les réflexions sur son travail d'écriture, travail qui occupa probablement une grande partie de son quotidien, surtout après la guerre, sont quasiment absentes. Le carnet sert davantage d'exutoire, de confident. Chadourne s'y révèle sous une plume épurée, vive, précise, analytique et introspective, sans effets de style et sans emphase. Il y explore son "moi fugitif", de ses dix-sept ans à l'année de sa mort. Sporadiquement. Plusieurs mois passent, parfois sans une ligne... Et il livre ses états d'âme, parfois avec cynisme, avec ce même pessimisme latent qui germait depuis son adolescence (il évoque ses "crises de mélancolie" dès le début de son journal. "Quel tourment broie ma chair qui ne sait être heureuse" !..., "L'Oasis", L'Amour et le sablier, 1921). Ce sentiment d'inquiétude permanente fut évidemment renforcé par l'horreur de la guerre. Néanmoins, il lui arrive aussi de se laisser aller à des élans d'enthousiasme, d'exaltation, qui émeuvent : "Je vivrai, je le dois, je suis fait pour cela. J'ai tout, j'ai la jeunesse, l'ardeur, le désir, la perspicacité." Il n’est pas surprenant qu’il ait pu livrer, en vers, cette fière proclamation : "Je suis riche d'un monde impalpable et puissant/D'où naissent le bonheur et l'orgueil solitaires". Sa force intérieure était certaine, et l'homme aura ainsi lutté, jusqu'au bout. Il écrivait encore, en 1921 : "Comment ne pas dire que la vie est belle, que le monde est beau et qu'il faut s'emplir les yeux." Bientôt, les crises seront trop fortes, et son écriture deviendra presque illisible. Les Carnets publiés s'achèvent sur l'éclair de lucidité qui le frappe aux portes de la mort ; "L'ombre va venir. Je suis calme."


Louis Chadourne n'est ni un romancier mineur, ni un petit nouvelliste d'une époque révolue. Ses proches amis de l'époque le considéraient comme l'un des meilleurs écrivains de son temps. Valery Larbaud évoque sa "vocation", la "haute exigence" de son esprit. Surtout, écoutons le fidèle Benjamin Crémieux qui écrivait que Chadourne "était avant tout et surtout un poète"**... A l'heure où l'on édite et réédite foule de recueils parfois moins inspirés, il faut (re)découvrir les vers méconnus de Louis Chadourne, qui méritent, à l'image de l'œuvre romanesque, d’être sortis de l'ombre. On en proposera ainsi, accompagnant les extraits des Carnets, une sélection très subjective ; où l'on verra que Chadourne y renouvelle une certaine veine poétique, mêlant le vers libre à des formes plus classiques, dans une langue, une versification et une métrique parfaites. Révélatrice de cette étape charnière dans laquelle se trouve le poète, la mélancolie des tableaux est déclinée dans une forme poétique actualisée, entre réminiscences de poèmes symbolistes et décadents appartenant à une époque déjà lointaine, et modernité du XXe siècle, déjà entamé. Enfin, les vers de Louis Chadourne sont faits de fulgurances, là encore comme autant de prémonitions, dans l'anticipation de l'horreur des charniers de 14-18. Lui qui, adolescent, respirait déjà "l'haleine des morts aux lèvres du printemps" aura bien toute sa vie senti "l'aile silencieuse et lasse du déclin".



Notes :

* Albert t'Serstevens, cité dans la publication des Carnets 1907-1925 (Editions des Cendres, 1994).

** Valery Larbaud, cité dans Journal d'un homme tombé de la lune (Editions des Cendres, 1987).

*** Benjamin Crémieux, cité dans la préface aux Carnets 1907-1925 (Editions des Cendres, 1994).

La plupart des renseignements biographiques ainsi que les extraits des lettres publiés dans cette note reposent sur la précieuse notice des Carnets 1907-1925, établie par Christiane F. Kopylov.


Louis Chadourne, 1915


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Poèmes choisis


Le secret

L'Amour et le Sablier, 1921


Trésors des nuits et vous dons éclatants du jour,

Qui m'avez, ombre molle ou trop vivace flamme,

De tendresse ou d'orgueil dilaté tour à tour,

Ainsi donc je vous ai tenus en ma pauvre âme


J'ai senti sous ma peau se couler chaudement

La sève de mes jours et l'été de ma vie,

J'ai compté la douceur de chaque battement,

Et de vivre ma chair fut sans cesse ravie.


Par grappes les instants comme des raisins mûrs,

Ensanglantaient mes mains de leur tiédeur pourprée

Et le Moi du présent tendant vers son futur

Fiévreusement ainsi qu'une bouche altérée.


Et maintenant, je sais un bonheur plus certain

Que la minute ardente et dont s'émeut notre ombre

Mais dont l'éclair farouche, éblouissant et vain

S'abîme pour jamais dans le passé sans nombre.


Je sais que l'Univers une fois possédé

Est mien comme le sont ma joie et ma tristesse

Que le multiple amour dont je suis habité

Le vêt d'une éternelle et paisible richesse.


Que l'algue qui se ploie au sillage qui luit

L'arôme ensoleillé des pins gras de résine ;

Que les étoiles dans les arbres, et le bruit

Du jet d'eau qui fait sanglotter [sic] la nuit divine,


Que le fruit qui se gonfle et dont rit le verger

Que l'herbe qui se meut vers le soleil, la flamme

Souple, la terre et l'eau vivantes, l'air léger,

Que ce qui vit et meurt a pour centre mon âme


Je suis riche d'un monde impalpable et puissant

D'où naissent le bonheur et l'orgueil solitaires

La clarté que je vois, le parfum que je sens

M'enivrent d'un docile et quotidien mystère


Et c'est pourquoi, prunelle aveugle de la nuit,

Ô Mort, je vais sans peur vers ta gloire inféconde

Emerveillé de moi, je consens et te suis ;

J'emporte en mes yeux clos le visage du Monde.


Florence, Novembre 1911.


Vertiges

L'Amour et le Sablier, 1921


Du corps que mes bras ont tenu,

Des yeux de larmes embués,

Et des lèvres que j'ai mordues,

Que me reste-t-il aujourd'hui ?


La robe affaissée sur la chaise,

Une odeur tiède sur les paumes,

Et ce fantôme replié

Sous l'ombre basse des paupières.


Mes mains se ferment sur le vide ;

Ma bouche ne baise qu'un souffle

Egaré du jardin désert ;


Mon désir n'atteint qu'un mirage,

Et mon amour est en balance

Entre l'attente et le regret.



Chant pour les deux crépuscules

Accords, 1921


Apogée ! ô silence. Ecoute

l'âme étale du jour s'épandre.

Il coule une eau de lassitude.


Tous les faisceaux unis se rompent —

toutes les forces se dénouent,

et tous les feuillages s'entr'ouvrent.


Le Dieu qui devait naître meurt.

Et l'herbe douce du fossé

fait sourdre le premier appel

du soir, dans ma chair lâche et triste.



Incertitude

L'Amour et le Sablier, 1921

Calme des nuits sur l’Océan Étoiles et feux du navire, Et l’éternel balancement Des houles et de mon désir.

Qui donc es-tu, maîtresse amère, Ô volupté de l’abandon ? Le cœur nourri de tes poisons N’atteindra jamais sa chimère. Penché sur ton changeant visage Où se reflètent tour à tour La fuite éperdue du voyage Et le feu lointain de l’amour, Je cherche la trace ambigüe Du dieu malin qui me poursuit Et ne l’ai pas sitôt saisie Que je l’ai déjà reperdue.



Lys

L'Amour et le Sablier, 1921


Les roses du soir effeuillées

Et les glaïeuls crépusculaires

Ont saigné le pourpre suaire

Du ciel où meurt cette journée.


Un carillon conventuel

Égrène l'heure aux jardins clos

Et ramène avec nos pensées

Le vol attardé des oiseaux.


L'ombre coule au long des murs blancs ;

La rue en pente s'infinise

Entre deux rives de silence

Vers le porche ouvert d'une Église ;


Et pareils au coeur solitaire

Dévoré de sa propre ardeur,

Les cierges, dans le sanctuaire,

Consument, le soir, leur splendeur


Pour leurs seuls fidèles : les lys.


Caracas, Décembre 1919.



Épitaphe

Accords, 1929 (Poèmes d'Italie — Poèmes florentins)


Pour que son ombre autour de l'urne où dort ma cendre

De l'aube jusqu'au soir, grèle, puisse s'étendre,

Marquant l'heure inutile à mon éternité,

J'ai voulu ma demeure auprès de ce cyprès

Maigre, qui rêve au seuil d'un clos d'oliviers.


Et, parce que j'aimai la musique des lignes,

L'Azur sonore et clair et la joie des collines

Qui se ploient sur le ciel ainsi qu'un col de cygnes,

Parce qu'harmonieux et simple, je vécus,

Heureux du jour naissant, triste du jour qui fut,


Je ne fus jamais las de ces choses pareilles,

De l'étable, du puits, du figuier, de la treille,

Et j'ai vu chaque soir retourner mes boeufs blancs

Entre les cyprès noirs ou les roseaux sanglants

Découpant en leurs cornes rondes le couchant.


Mon pas s'est attardé parfois vers les fontaines,

Et j'ai fêté la gerbe mûre et l'outre pleine

Et j'ai lié la vigne aux branches des pommiers

Et sans avoir connu le besoin d'oublier

Chaque jour j'accueillais la vie à mon foyer.


Jusqu'au soir où devant quitter la douce terre,

J'ai prié que ma cendre avide de lumière

Reposât au soleil du coteau familier

Passant, que ta chanson garde de m'éveiller,

Vois plutôt, unissant leurs ombres à tes pieds,

Le cyprès immortel et l'urne funéraire.


Florence, 10 janvier 1910.



Au bord d'un jardin, la nuit

Accords, 1929 (Poèmes d'Italie — Poèmes des jardins et des fontaines)


Ne dites pas : la nuit est trop belle, ce soir.

Et je voudrais presser sur moi toute la vie —

Pourquoi — puisque le monde est beau — pourquoi

[savoir]

Qu'un seul instant doit effacer cette harmonie ?


Qu'il ne restera rien dans l'air tiède et doré

De la chair parfumée et de la forme pure,

Et le sillon que laisse en passant ma beauté

N'aura fait que rider à peine la nature.


Ne dites pas : Mon coeur abrite tour à tour

L'Espoir, la Volupté, le Désir, la Souffrance,

Je me suis abîmée en la force d'Amour

Et de ce qui fut moi dans l'Univers immense.


De ce Moi chatoyant, qui vibra, qui frémit,

Du Moi plus somptueux qu'une forêt d'automne

Où chaque souffle émeut des mondes endormis

Du Moi que les nuits d'août ont saturé d'arômes


Du Moi que j'agitais comme un beau vêtement

De ce Moi qui cherchait comme un fleuve où s'épandre

Et portait glorieux l'humain rayonnement

Il ne restera rien : un nom sur de la cendre


Ne dites pas ainsi. Vous sentez que les fleurs

Sont plus douces ce soir que des mains caressées

Le vent qui vient du parc semble humide de pleurs

Et porte la tiédeur des branches enlacées.


Si quelque chose en nous comme un chant sur la mer

Rôde ardent ou plaintif et dénouant nos rêves,

C'est qu'un obscur passé tisse sur nous dans l'air

Le songe de beauté qui jamais ne s'achève.


Les gestes printaniers des beaux corps lumineux

La douceur des sous-bois d'été où l'on s'enlace,

L'automnale chanson qui glisse aux côteaux bleus

Rien de beau ne fleurit qui ne laisse de trace.


De tout ce qui rêva — de tout ce qui vécut

Un vestige est resté dans le parfum des roses,

Et ce sont ces destins oubliés, inconnus

Qui font la voix profonde et secrète des choses.


Vous ne périrez point. Vos baisers, vos sanglots

Enchanteront des existences ignorées,

Comme nous entendons aux perles des jeux d'eau

Les paroles d'amour par d'autres murmurées.


Comme ce souffle étrange et venu d'Orient

Prolongeant jusqu'à nous un charme séculaire

Ferme nos yeux qui reflétaient insouciants,

Les étoiles, le parc et la fontaine claire.


8 mars 1911.



Jardins de novembre

Accords, 1929 (Poèmes d'Italie — Poèmes des jardins et des fontaines)


La brume s'échevèle au détour des allées,

Un souvenir épars s'attarde et se recueille,

Il flotte une douceur de choses en allées

Un songe glisse sur nous, comme un pas sur les feuilles.


Les jardins de Novembre accueillent vos amours,

O jeunesse pensive, O saison dissolvante,

Les grands jardins mélancoliques et qui sentent

La fin, la pluie — odeurs humides de l'air lourd,

De choses mortes qui retournent à la terre.

Iris mauves aux parfums âcres, aux tiges pâles,

Ployés un peu, et qui se fanent, solitaires,

Et laissent tristement pendre leurs longs pétales

Transparents, trop veinés, trop fins — comme une lèvre

Dont les baisers ont bu le sang et la tiédeur


Cherche encore une bouche où poser sa langueur.

Le grand jardin brumeux sommeille. Sourde fièvre

O parfums trop aigus des iris et des roses

Flétris — parfums et mort — serre chaude d'odeurs.


Tout l'univers mourant qui s'épuise en senteurs

Et puis dans la tristesse odorante des choses

Effeuillant, inclinant, chaque fleur du jardin

D'un battement furtif, égal et doux, se pose

L'aile silencieuse et lasse du déclin.


Novembre 1910.


Cimetière

Accords, 1929 (Poèmes de jeunesse)


Je l'aperçois de ma fenêtre, sous des roses.

Dans la blancheur des lys et l'odeur des jasmins

Il sommeille et chaque jour de pieuses mains

Vont mêler leur douceur à la douceur des choses.


C'est un reposoir d'âmes en un rêve de fleurs,

Et dans l'effeuillement vaporeux des pétales,

La mort se fait suave et presque virginale,

Enfantinement douce en des souffles frôleurs.


Comme deux ailes d'ange au-dessus de la plaine,

La vieille croix, naïve, ouvrant ses bras câlins,

Poursuit en souriant un songe très lointain :

Le grand mystère ici s'est voilé de verveine.


Je respire, grisé de la douceur des choses,

Cette haleine des morts aux lèvres du printemps.

Douce mort parfumée ! Et je vais caressant

Le rêve de dormir ainsi, parmi des roses.



Sans achever...

Accords, 1929 (Poèmes de jeunesse)


Le soir vient de pleurer sur la flûte d'argent...

Il est temps d'effeuiller l'or de nos derniers rêves :

Les plus beaux songes ne sont pas ceux qu'on achève.

Le soir vient de pleurer sur la flûte d'argent

Et vos pas vont à l'aube et les miens au couchant.


Le baiser de ma lèvre ignorera le vôtre ;

— Les baisers les plus doux sont ceux que l'on promet.

Les rêves et les fleurs ne les cueillez jamais !

Le baiser de ma lèvre ignorera la vôtre :

C'est une ride sur l'eau morne... et puis rien d'autre.


N'avons-nous pas tous deux bu les mêmes parfums,

Noué la même gerbe en l'avril de nos songes :

Les bonheurs les plus vrais sont les plus courts mensonges,

Laissons faner les fleurs et mourir les parfums,

Et ne réveillons pas les vieux bonheurs défunts.


Les vieux bonheurs faits de désirs et de promesses,

Qui sont les plus chéris, étant les plus secrets,

Ceux que fait vivre un mot et qu'un geste effraierait ;

Les vieux bonheurs faits de désirs et de promesses

Et l'ombre d'un sourire où meurt une caresse.


Le soir vient de pleurer sur la flûte d'adieu ;

Il est temps d'effeuiller l'or de nos derniers rêves

Les plus beaux songes ne sont pas ceux qu'on achève

Le soir vient de pleurer sur la flûte d'adieu :

Partons... Il est trop tard même pour un aveu.



Louis Chadourne, 1916



Carnets 1907-1925

Morceaux choisis


10 juillet 1907 (première entrée du "Journal" — 17 ans).


"Je crois qu'il ne peut être que très bon d'essayer de s'analyser et surtout d'unifier un peu sa vie intérieure. Notre "moi" s'effrite chaque jour comme un vieux mur — sa poussière s'envole à tout vent. Pourquoi ne pas essayer de la recueillir, de concentrer un peu ce moi fugitif, de le cristalliser.

Il est curieux de voir combien la plupart des hommes ont peu ce souci. Ils ne songent qu'au présent. Leur esprit ne dépasse pas l'instant actuel. Les jeunes gens seuls vivent dans l'avenir, par leurs désirs et la rêverie, mais bien peu vivent dans le passé. Moi, je veux thésauriser tout mon passé, pour ajouter chaque jour à la jouissance actuelle le plaisir douloureux mais raffiné du souvenir."


"J'aspire à cette émotion forte, à ce frémissement de tout mon être, joie ou douleur, qu'importe. Je voudrais connaître l'amour.

Qui sait ! peut-être n'existe-t-il que dans les romans ? La vie a l'air si médiocre. (...)

Ma pipe est éteinte. Minuit passé.

Bonsoir, "moi" fugitif, lanterne magique où dansent les ombres chinoises des phénomènes, moi insaisissable que j'essaie d'objectiviser ici. Je vais me coucher."



14-15 juillet. Nuit.


"Je suis allé (...) sur la Guierle au feu d'artifice. J'ai eu le spectacle de cette foule en rut, se bousculant sous les berceaux de feuillage tachés par les lueurs bigarrées des lanternes vénitiennes, la vision de l'instinct dans toute son écoeurante brutalité, le mâle et la femelle se poursuivant l'un l'autre, la chasse au baiser. Les jeunes gens grossiers et lourds, les femmes plus hypocritement effrontées (...). Les manifestations de la joie populaire, toutes semblables à Paris ou dans un village, me soulèvent l'âme. Que j'ai regretté ma bonne soirée sous les arbres du jardin, de mon grand jardin silencieux. Les bruits de la foule n'arrivent pas jusqu'à lui, et l'on voit à travers les branches, chargées des effluves du tilleul argenté, des myriades d'étoiles clignotantes."



15 juillet. 11 heures. Soir.


"Malgré mes expériences un peu précoces, je suis au premier chef un sentimental et un romanesque. Le malheur, c'est que je laisse un peu de moi-même à toutes ces fleurs du chemin. Je ne sais si le trésor de la sensibilité est inépuisable. S'il ne l'est pas, je crains d'avoir bientôt tari toute la source."



22 juillet. Soir.


"Il n'est rien d'aussi gracieux, d'aussi suavement mélancolique qu'un paysage lunaire. Les lointains s'enfuient, baignés dans une molle clarté bleuâtre, estompés par une brume pâle. La clarté blafarde qui tombe du ciel semble recouvrir d'un givre les champs de blé récemment fauchés, d'où émergent de grandes meules coniques ; tout s'appâlit et tout se voile dans un doux halo d'argent. C'est l'heure de la rêverie indécise et sereine, l'heure où l'on aimerait à s'endormir, bercé par ces mille voix qui montent des plaines assoupies. Je ne peux rendre l'impression de recueillement, de paix que j'ai ressentie ce soir : j'étais grisé du parfum du chèvrefeuille, j'aurais voulu m'anéantir dans ces brumes lointaines, ou m'enfuir comme Cyrano sur un rayon de lune."



25 juillet.


"J'envie ces désespoirs d'amour, ces souffrances atroces, que mon existence de petit bourgeois ne connaîtra sans doute jamais. La passion fait la grandeur de la vie. Mais, a-t-on dit, une grande passion est aussi rare qu'un grand génie.

Pourtant, qu'est la vie sans un amour profond ? Une trame grise et monotone de phénomènes, que l'homme regarde se dérouler, la bouche pleine de cendres et le coeur plein de dégoût.

Et lorsque je parle de passion, je veux parler de l'amour vrai, de l'amour qui n'est malheureusement peut-être qu'un rêve, c'est l'union de deux corps et de deux âmes, de deux coeurs et de deux intelligences. Comme ils doivent marcher rayonnants dans la vie, les pieds dans notre boue, mais le front dans l'Azur, ces amants-là, s'ils existent."



30 août.


"La douleur des séparations est faite du regret des jours passés et de la crainte des jours à venir. Les jours passés nous ont paru bien courts ; les autres nous semblent bien longs. Puissions-nous rester unis longtemps, à quelque distance les uns des autres où nous mettent les nécessités de la vie ! Est-il rien de doux comme une parole d'ami dans la peine et dans l'isolement. Et si cette parole est douce à recevoir, n'est-elle pas encore plus douce à adresser. Est-il, a-t-on dit, une volupté plus délicate que de consoler !"



5 septembre.


"Je contais (...) à Jeanne combien j'étais susceptible. Un simple mot, un geste peuvent me blesser profondément. Je suis on ne peut plus exclusif ; il faudra que la femme qui m'aimera soit toute à moi, à tout instant. Le moindre refus me rebute ; un mot un peu vif m'éloigne à tout jamais.

C'est pourquoi, bien qu'aimant le monde pour les femmes que j'y trouve, je cherche la solitude. J'ai toujours peur d'être raillé ; et puis je m'attache si facilement que la vie étant faite de séparations, elle serait pour moi faite de souffrances."



18 septembre.


"Le bonheur est plus fait de souvenirs que de réalités. Dans le souvenir on fait la synthèse de tous les instants heureux dispersés au cours des circonstances, qui dans le moment présent ne sont pas ou sont mal appréciés.

Puis on aime davantage ce dont on doit se séparer. Dans ce que l'on [ne] doit plus revoir soit pour un temps, on découvre des charmes jusqu'alors méconnus : "Rose d'automne est plus qu'une autre exquise." Plus on aime — plus on souffre."



15 mars [1909].


"Penser tous les jours à la mort pour se donner la force de mourir. Aimer toutes choses sachant que l'on doit et qu'il faudra tout quitter. Et surtout bien se dire que mourir n'est rien : une seconde de souffrance, peut-être même pas du tout, et puis le sommeil, meilleur que la vie. Beauté de celui qui sait renoncer à vivre. La grande lâcheté est de ne pas savoir rejeter le fardeau."



18 mai. 2 heures, matin [1910].


"Je vivrai, je le dois, je suis fait pour cela. J'ai tout, j'ai la jeunesse, l'ardeur, le désir, la perspicacité.

Me voilà sur le seuil ; je me sens ce soir fort, toute étape franchie. J'attends que la porte s'ouvre. Je suis prêt. J'attends confiant. Cela doit être."



30 juillet [1911].


"(...) je ne crois à rien — sinon — c'est bien négatif — à la vanité douloureuse de toute chose. D'ordinaire je ne me plains pas — et je plains peu les autres. Le monde m'apparaît comme un jeu de forces, la plupart inconscientes, toujours assez réfléchies. — Je ne me révolte pas — je subis. Dieu sait si j'ai eu à subir.

Quelquefois — aujourd'hui — un trop-plein d'amertume jaillit.

Pourtant ! n'ai-je point vécu cette année un rêve — devenu maintenant un souvenir dont la douceur encore me pénètre.

Je ne mourrai point sans avoir un avant-goût d'un bonheur pour lequel j'étais fait et que je ne connaîtrai jamais."



4 juillet [1916].


"Je ne peux me faire à la médiocrité — à cette brillante banalité à laquelle, journaliste, je serais condamné — mieux vaut le beau cadre de Florence, ou de toute autre ville, la vie libre à l'étranger, quelques travaux d'érudition, des cours pour gagner sa vie — et puis les livres, une moto ou une auto — tout ce que je pourrais avoir ailleurs qu'ici. Une vie d'épicurien résigné."



23 octobre.


"Comme les jours pèsent. Ce début d'hiver est lugubre. La mort partout, et la folie ! Ici les gens ripaillent. La plupart ont repris des forces. On parle des morts ou des absents au potage ou au dessert. Là-bas c'est l'autre monde — et ceux qui y sont ne sont déjà plus du nôtre.

Le plus terrible de tout, c'est cette adaptation. Cette résignation ! Et moi, je ne m'adapte pas !...

Après la guerre — (après ?) — la Norvège, par exemple. De la neige. Du silence. Mes livres. Tout oublier. Tout n'est que grimace, illusion, mensonge. (...)

Je revois les pages écrites au début de ce carnet. "Se mêler à la vie", etc. J'ai écrit cela au printemps, sorti de l'hôpital — mais comment ai-je pu, tout de même. Se mêler à la vie. Elle est fraîche, la vie."



27 novembre.


"Deux attitudes possibles, ou prendre parti contre tout ce qui me révolte actuellement ; c'est la misère et peut-être plus. Tout accepter, et c'est la vie assurée.

Les hommes qui sont contre me dégoûtent presque autant que ceux qui sont pour. Au fond je n'ai de place ni parmi les uns ni parmi les autres.

(...)

Il fait froid, triste. Les temps sont plus durs que jamais. L'année qui vient sera effroyable. On révise encore les réformés. Le mécontentement s'étend. L'autre soir en pensant à ce suicide de l'Europe, à tous les charniers, aux millions de cadavres qui s'amoncellent, aux usines qui préparent avec une fièvre méthodique le carnage du printemps (le "massacre du printemps"), j'ai eu une minute une sorte d'exaltation, d'ivresse. Encore des morts, des morts, l'impression d'aller à une fin, à un cataclysme. Une minute, eu l'impression qu'il y avait quelque chose de grand dans cette ruée à la mort. Exciting indeed ! Mais un instant seulement. Aujourd'hui calme morne. Il n'y a rien que de la bêtise, à vomir."



Pardigon, 27 mai [1920].


"Un clair de lune sonore et voilé. Le champ de blé, espace fluide, vaporeux, tout vibrant de grillons. La cloche d'un oiseau de nuit lointain. De la brume, la lune légèrement voilée, des fantômes entre les troncs des pins. Les feuillages des pins en lourdes guirlandes sombres sur le ciel. Entre les fûts très noirs des arbres, un rayonnement, une irradiation : la mer. Le bruit des vagues.

Toutes les choses, les vagues, les champs, les arbres, décolorées, baignant dans une vapeur laiteuse et cependant translucide. Plus de couleurs, des ombres et des espaces clairs.

La ligne des montagnes. Sa mélodie grave. Une seule étoile au-dessus d'elle. Les branches dénudées des mûriers. Puis les palmes.