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Poème du jour : "Vers le Silence", Louis Legendre

"Partout, — depuis toujours, — je cherche, je réclame Le grand silence, où toute peine s'assoupit."

Carl Spitzweg, "Rast auf dem Weinberg"


Vers le Silence

Louis Legendre, Le Bruit et le Silence, 1907


Pour Paul Hervieu.


Partout, — depuis toujours, — je cherche, je réclame

Le grand silence, où toute peine s'assoupit,

Qui détendrait enfin les cordes de mon âme,

Luth fragile qui s'use à vibrer sans répit.


Les cités, au lever du jour, paraissent mortes ;

Rien n'y révèle plus l'humaine activité :

Je suis sorti parfois à cette heure où les portes

Et les volets ont l'air clos pour l'éternité.


Tout se taisait. Pourtant ce n'était pas encore

Le silence rêvé, le silence parfait :

De quelque pas lointain sur le trottoir sonore,

Jamais complètement le bruit ne s'étouffait...


— J'ai voulu vivre aux champs sur la foi des poètes,

Dans les bois si touffus qu'on n'y voit pas les cieux :

J'espérais là qu'au moins les nuits seraient muettes :

Ni les bois, ni les champs, ne sont silencieux.


Au village, les feux s'éteignent de bonne heure ;

On se couche, on s'endort en sortant du repas :

Mais d'innombrables chiens gardent chaque demeure

Et de toute la nuit les chiens ne dorment pas.


Rien ne peut refréner leur musique odieuse !

Du dogue colossal au plus humble barbet,

Ils déchirent, telle une étoffe précieuse,

Le voile du silence où l'on s'enveloppait !


Lorsque tout cherche à reposer sous le ciel sombre,

Ils aboient, ces gardiens de la paix du foyer ;

Ils aboient au voleur, à la lune, à leur ombre,

Pour rien, pour le plaisir stupide d'aboyer !...


Et l'épaisse forêt, non plus que le village,

N'est l'idéal refuge où meurt le dernier bruit :

L'oiseau chante, le vent agite le feuillage,

L'eau jase... C'est assez ! Le silence est détruit !...


J'ai, dans les monts neigeux, gravi plus d'une crête

Où des lieux habités nulle voix ne montait ;

Je dépassais le point où le gazon s'arrête,

La zone où des troupeaux la clochette tintait :


Ces lieux déserts étaient des lieux de violence !

Ce domaine glacé de l'aigle et du vautour,

C'était la solitude et non pas le silence :

La foudre et l'avalanche y grondaient tour à tour !...


L'Océan ! Ah ! comment m'eût-il pu satisfaire ?

De la brise effleuré, par l'ouragan battu,

Ou l'Océan soupire, ou bien il vocifère,

Mais jamais un moment l'Océan ne s'est tu.


... Le silence ! Je l'ai voulu toute ma vie, —

Et mon désir demeure inexaucé : jamais

Je n'ai pu contenter ma douloureuse envie

De n'entendre plus rien, même quand je dormais.


Même dans le sommeil, si loin de moi qu'il gronde,

Du bruit universel j'ai toujours le tourment ;

Même les yeux fermés, le tumulte du monde

Au fond de mon cerveau déferle sourdement.


Et pourtant je suis sûr que le silence existe ;

Et je suis sûr aussi, — lui qui m'a toujours fui, —

Que chacun de mes pas, chaque heure gaie ou triste,

Inéluctablement me rapproche de lui !


Oui je suis sûr, ma tâche une fois accomplie,

De le trouver là-bas, au bout de la cité,

Dans un jardin plein d'ombre et de mélancolie

Bien qu'il soit en hiver fleuri comme en été.


Le vent fort ou léger passera dans les arbres,

Les chants d'oiseaux aux pleurs humains se mêleront,

Le pas des promeneurs, errant parmi les marbres, Pourra frapper le sol au-dessus de mon front :


En ma retraite, au fond de la terre creusée,

Rien ne dérangera mon rêve intérieur,

Pas même le tic-tac de l'horloge brisée,

Le rythme de la vie arrêté dans mon coeur.

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