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Poésie et ivresse du flacon : une visite au musée du parfum Fragonard

"Mon cœur est un palais plein de parfums flottants Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire..."

Anna de Noailles, "Les Parfums", Le Coeur innombrable (1901)





Un parfum s'envola quand j'ouvris le coffret,

Ainsi qu'une âme frêle, enfermée et vibrante,

Une âme mise là dont la tendresse errante

Souffrait de n'être plus l'âme de la forêt.

 

De quels champs de rosiers au contact indiscret,

De quels nids de verveine à l'haleine mourante,

As-tu donc dérobé l'ivresse pénétrante

Et gardé saintement l'ineffable secret ?

 

Parfum, pourquoi viens-tu ranimer en mon être

L'angoisse du désir que je ne veux connaître,

Le souvenir vaincu d'un matin pâlissant ?...

 

Quel est donc le pouvoir de ton charme adorable,

Pour qu'à ton souffle chaud comme un baiser de sang

Tout mon passé d'amour se dresse invulnérable ?


Jane de la Vaudère, "Parfum" (sonnet), in Évocation : poésies (1893)


 

La lecture de recueils poétiques, qui ne se limite pas à ceux des minores et/ou des poètes morts pendant la première guerre mondiale, permet de dégager de grandes constantes thématiques. Le parfum en constitue un axe essentiel, sous ses aspects immatériels et matériels. Du côté de l’immatériel, c’est l’évanescence de l’odeur et le souvenir qui lui sont associés ; lorsque l'essence spirituelle est indissociable du contenant, l’on trouvera par exemple, en poésie, les bouteilles, coffrets et autres flacons pré et post-baudelairiens ("Le Flacon", "Le Coffret de Santal"...). Le sonnet intitulé "Parfum" (et non "Le Parfum"), tiré du recueil Évocation de Jane de la Vaudère (1857-1908), vérifie ces constats. Le souvenir est ici sentimental, même érotique ; mais ce qui lui sert d’ouverture dès le premier vers est justement l’ouverture, littérale, d’un coffret. S’il n'est de santal, il contient en tout cas bien une âme ; celle de la nature... "Forêt", "champs de rosiers" et "nids de verveine" se trouvent ainsi concentrés, miniaturisés et emprisonnés dans un parfum, dont les effluves sont eux-mêmes cadenassés dans le coffret qui recèle le souvenir. La boîte contient ainsi tout un monde, celui de la nature, et celui du temps passé.

Une visite récente au musée du parfum Fragonard permet de mesurer l’importance du contenant ainsi que celle donnée au flacon — qui peut être lui-même objet poétique, comme l’illustrent quelques vitrines de ce musée. C'est là, d'ailleurs, tout l'intérêt du lieu, car il n'est lui-même n'est pas sans défaut. Son aspect esthétique, élégant et luxueux — un luxe "de bon goût", comme en témoigne la galerie de portraits qui accueille le visiteur, rappelant le faste suranné des demeures anciennes, mais aussi un peu tape-à-l'oeil ; la somptuosité trop affichée de certains lustres, la fierté avec laquelle les notices rappellent la situation immobilière très prisée de cette récente acquisition de l’entreprise Fragonard... —, et cet esthétisme dans lequel nous sommes plongés durant la visite, sont autant d'éléments quelque peu gâchés par l'aspect commercial du musée, dont le tour s'achève par un passage obligé à la boutique Fragonard. Le visiteur se verra ainsi accompagné, à droite et à gauche, par deux rangées de présentoirs jalousement surveillés par des vendeurs. Un peu plus de discrétion siérait à l’endroit et mettrait davantage en valeur l’intérêt d’une telle exposition, dont l’entrée, il faut le mentionner, est gratuite.






Il faudra mettre de côté cette impression un peu déplaisante, pour franchir le seuil de ce bel endroit, jouer le jeu du voyage dans le passé, et suivre l'histoire de la commercialisation du parfum depuis l'antiquité et les gantiers-parfumeurs du Moyen-Âge. On découvrira également de très belles vitrines consacrées aux matières premières entrant dans la composition des parfums ; jadis animales (civette, musc, castoreum...) et végétales, elles ont été peu à peu, depuis le XIXe siècle, remplacées par des molécules de synthèse.





Est également reconstitué, et toujours avec goût, le contexte des créations de fragrances. On naviguera alors entre le comptoir d’un apothicaire et le laboratoire d’un orgue à parfums.





Mentionnons notamment le bel hommage rendu au parfumeur Louis Toussaint Piver. Ici encore, un portrait illumine le trajet du visiteur ; synesthésie réussie pour cette alliance de la vue et de l’odorat. La progression historique depuis l’antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, forcément rapide dans le cadre restreint de ce petit espace feutré, est faite avec exactitude, en mettant l’accent sur les caractéristiques de chaque époque. De l’atmosphère feutrée des cabinets de curiosité à l’ouverture sur les grands espaces provençaux des fabriques du XXe siècle, des mignardises XVIIIe siècle aux créations néo-baroques 1900, le visiteur peut s’arrêter, de salle en salle, sur tel flacon, ou tel ustensile révélateurs de leurs temps.



L'atmosphère d'un cabinet de curiosités


Flacon à décor de fruits, à décor d’animaux, à décor de paysages : la variété des formes et des couleurs révèle l’extraordinaire inventivité des verriers des XVIIe et XVIIIe siècle. Certains flacons frappent par leur caractère moins esthétique que moral ou philosophique, telle l’étonnante fiole "Vanité", à la forme d’un visage macabre. Le XVIIIe siècle se caractérise par l’alliance de la délicatesse des formes et de la préciosité des matériaux. Piriformes, ornés de scènes dignes des pastorales et scènes galantes, les flacons de verre, de cristal et d’or rose sont d’un raffinement perdu. Bien caractéristiques de la fin d'une époque, se trouvent également dans la collection une boîte à mouches, une boîte à fards et un nécessaire de toilette comprenant treize ustensiles, tous trois des années 1760-1780.






Quelques flacons particulièrement frappants ; "Mismelis" (Piver, c. 1910), très Art nouveau, ou encore le "Pan" de Lalique (1920), et l'étonnant et typiquement néo-baroque "flacon bulles de savons" des orfèvres Morel et Duponchel, dont le cabochon est surmonté d’un angelot soufflant dans une paille. Encore une vanité, à une date qui n’est pourtant plus caractéristique du genre (1844)...

 

On ne peut qu’espérer un agrandissement du musée, souhaiter une approche moins mercantile de la commercialisation du parfum, ainsi que l’exposition de pièces plus nombreuses de cette prodigieuse collection, commencée par Jean-François Costa dans les années 1950. Anne, Agnès et Françoise Costa, qui tiennent actuellement les rênes de l'entreprise, sont les petites-filles de François Costa, mais aussi les filles de Jean-François, cet amateur d’histoire ancienne et muséale qui s’était fait une spécialité du XVIIIe siècle, et avait apporté, dès 1939, son savoir-faire et ses vastes connaissances culturelles à l’entreprise commerciale. Fragonard est aussi, et avant tout peut-être, une histoire de famille et de traditions.



Mon cœur est un palais plein de parfums flottants

Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire,

Et le brusque réveil de leurs bouquets latents

— Sachets glissés au coin de la profonde armoire —

Soulève le linceul de mes plaisirs défunts

Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes...

Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,

Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !

Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,

Odeur du premier feu dans les chambres humides,

Aromes épandus dans les vieilles maisons

Et pâmés au velours des tentures rigides ;

Apaisante saveur qui s'échappe du four,

Parfum qui s'alanguit aux sombres reliures,

Souvenir effacé de notre jeune amour

Qui s'éveille et soupire au goût des chevelures ;

Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,

Douceur du grain d'encens qui fait qu'on s'humilie,

Extrait de l'iris bleu, poussière de santal,

Parfums exaspérés de la terre amollie ;

Souffle des mers chargés de varech et de sel,

Tiède enveloppement de la grange bondée ;

Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,

Acre ferment du sol qui fume après l'ondée ;

Odeur des bois à l'aube et des chauds espaliers,

Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,

Baumes vivifiants aux parfums familiers,

Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !

— J'ai dans mon cœur un parc où s'égarent mes maux,

Des vases transparents où le lilas se fane,

Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,

Des flacons de poison et d'essence profane.

Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentement

En un coin retiré sur des nattes de paille,

Et l'arôme subtil de leur avortement

Se dégage au travers d'une invisible entaille...

— Et mon fixe regard qui veille dans la nuit

Sait un caveau secret que la myrrhe parfume,

Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,

Est un amas de cendre encor chaude qui fume.

— Je vais buvant l'haleine et les fluidités

Des odorants frissons que le vent éparpille,

Et j'ai fait de mon cœur, aux pieds des voluptés,

Un vase d'Orient où brûle une pastille...

Anna de Noailles, "Les Parfums", Le Coeur innombrable (1901)



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Musée du parfum Fragonard

9 rue Scribe, 75009 PARIS

Entrée gratuite

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