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Raoul Pascalis (Raoul Russel), poète à la mandoline...

Dernière mise à jour : 4 mai 2023

"Oh ! je voudrais savoir le secret des étoiles, Je voudrais soulever le dessous de ces voiles Qui font l'Infini vague insondable à mes yeux."

Raoul Russel (Raoul Pascalis), "Per Silentia Lunae"

Les Apaisements, 1884


Le Poète à la mandoline (portrait de Raoul Pascalis) par Carolus-Duran, 1893

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)



Ce que nous savons du poète marseillais Raoul Russel (1862-1902), Raoul Pascalis de son vrai nom, se limite à quelques petits articles de revues, parfois bienveillants, le plus souvent critiques et/ou railleurs. "C'est un doux, un humble, un triste, un assoiffé d'idéal paisible », peut-on lire dans Le Livre en 1883. Sa poésie y est jugée "jolie, très jolie, trop jolie", Russel est "un homme de goût, un raffiné". L'Opinion française du 26 janvier 1890 observe : "M. Pascalis a voulu faire une œuvre une, entière et suivie. Il a réussi"... Mais, bien vite, contrebalançant ces timides éloges, pleuvent les accusations de plagiat, le persiflage et les médisances ; voilà que Russel aurait, entre autres, emprunté sa manière à François Coppée. Les critiques s’accumulent ; Le Messager du Midi, dans sa simple annonce, le 24 novembre 1887, de publication d'un recueil de Russel, ne peut s'empêcher d'évoquer un "défaut de personnalité" — sans que l'on sache si ce défaut est porté par l'œuvre ou par l'homme. Le Sémaphore de Marseille, dans son numéro d'avril 1888, relève dans les poèmes des "impropriétés de termes", des "audaces de substantifs inadmissibles", une "incroyable facilité à inventer des mots inutiles, des rimes faibles". Ailleurs, Pascalis est également accusé de s'être trop largement inspiré, cette fois, de Paul Bourget, de Jean Richepin, de Jean Moréas. Une fois la machine lancée, rien ne l'arrête. Un féroce article d'un certain Jules Maus, paru dans Le Décadent, accuse Pascalis de pasticher les vers du vénéré Laurent Tailhade, ce "chrysographe mystique, le plus subtil de tous les déjà si subtils Décadents", rien que cela. Le critique se laisse aller à un déroulé méprisant de moqueries et de mesquines attaques contre Raoul Pascalis, "brave jeune homme" qui "ne connaît rien des auteurs mystiques, ni de la peinture, ni de la verrerie, ni des orfèvres" : "[M. Pascalis] met des mots (arôme, encensoir, hostie, surplis, Paros, Madone) dans un sac, puis il agite, sort et aligne à la bonne franquette, comme ça vient".


Il est tout à fait probable que les vers aient leur part d'imperfections. Mais il s'agit là d'un véritable acharnement de la part de certains journaux, qui semblent s'être donné le mot. Pascalis était pourtant parvenu à se faire éditer, et à obtenir, ailleurs, une petite reconnaissance... Ses plaquettes et volumes de vers avaient paru successivement, les premiers à compte d'auteur, les autres publiés par des maisons d'édition (dont Lemerre) : Intimement (1882), Feuilles volantes (1883), Les Apaisements (1884), Le Missel (1887)... En mars 1884, il avait lancé, avec son ami de longue date l'écrivain et critique d'art Gabriel Mourey, une revue de poésie : Mireille, revue des poètes marseillais, qui compta huit numéros. Il fut choisi par le grand portraitiste mondain Carolus-Duran pour incarner à lui seul la figure du poète, dans Le Poète à la mandoline (voir ci-dessus), en 1893. Le Gil Blas du 8 mai 1894 en avait fait, assez courageusement, une jolie brève : "Les nombreux visiteurs du Salon du Champ de Mars qui s'arrêtent devant le Poète à ma mandoline (...) se doutent-ils que ce poète, loin de rester un rêve anonyme, est l'exact et gracieux portrait de M. Raoul Pascalis, le féministe le plus fervent, auteur des Apaisements et du Missel, ces glorifications pieuses de l'Eve éternelle en des rythmes d'or et d'encens ?".

Pascalis compta un soutien de taille. En 1887, Gabriel Mourey était venu rendre visite à Joséphin Péladan, à qui il avait présenté Raoul Pascalis, au lendemain de sa publication du Missel. Péladan écrira un article élogieux à propos du recueil dans La Jeune Belgique, à laquelle il collaborait. Là encore, les médisances vinrent saboter cette belle reconnaissance : la revue belge accusera l'œuvre du poète d'être inspirée, cette fois, des Litanies d'Iwan Gilkin. Mais Pascalis bénéficia de la défense de Péladan. Ce dernier eut l’élégant geste de cesser toute collaboration avec la revue, désapprouvant l'attaque contre l’ouvrage de Pascalis, et la qualifiant d'"impolitique" dans une courte lettre à Gabriel Mourey. Ce dernier, fidèle, ému par sa lecture du Missel et cherchant peut-être à venger son ami, écrivit un bel article dans Le Courrier du soir du 14 décembre 1887 : "En ces temps de réalisme excessif (...), M. Pascalis a fait œuvre pie, œuvre d'artiste et de poète. Il a le mépris des routes communes, des chemins rebattus, des sentiers unis, et il a raison. (...) Il peut ainsi fièrement se draper dans l'orgueil de son œuvre et dans la joie d'avoir lancé son verbe d'intellectuel au-dessus des viles ambitions et des banales notoriétés, au mépris de tous, pour la seule gloire de l'Art".

Mais la poésie de Raoul Russel n'a survécu ni au Temps, ni à l'injure des mauvaises langues et des Décadents ; l'injustice du destin l'a privé d'une véritable renommée de son vivant, et l'a sanctionné par-delà la mort. Après les quelques publications citées plus haut, peut-être usé par les accusations de toutes sortes, Russel se retira de toute vie littéraire. On ne trouve pour ainsi dire pas d'informations relatives à sa fin de vie, et cet époux et père mourut dans la plus grande discrétion, à l'âge de quarante ans. Aujourd'hui, il est tout à fait oublié. Au lecteur de juger de son talent, après découverte de ces quelques poèmes...



Mon Rêve

Les Apaisements, 1884


Mon rêve constamment empli de visions

Evoque le passé des âmes apparues,

Et parmi la pâleur des lumières décrues

Se meut dans l'Inouï forgé d'obsessions.


Il se plaît, nuits et jours, dans les éclosions

Des temps évanouis, des heures disparues :

Monde spectral et lourd des choses parcourues

Par le spleen maladif épris d'illusions.


Mon Rêve a le secret des choses infinies

Celui des désespoirs, des lentes agonies,

Et celui des amours surgissants ou défunts.


Il sait aussi les bruits, les voix de toutes sortes, Les rires, les sanglots, les frissons, les parfums

Des horizons futurs et des époques mortes.



Anteriora

Les Apaisements, 1884


Durant l'apaisement des nuits silencieuses,

J'éprouve constamment le malaise confus

Des grands ciels désappris, des Edens disparus

Dans l'Infini géant des clartés spacieuses.


Ces nuits, j'entends chanter les voix délicieuses

Des amours primitifs et des bonheurs diffus ;

Et le cher hantement d'êtres qui ne sont plus

Fait mes jours alanguis et mes nuits soucieuses.


— On a toujours au coeur quelque peine, tout bas,

Qui pleure tristement les tendresses éteintes

Et les félicités qui ne renaîtront pas.


L'âme, qui se souvient, dans ses secrètes plaintes

Pleure toujours en nous le souvenir des ciels

Dont les lointains adieux revibrent éternels.



Ineluctabile Fatum

Les Apaisements, 1884


J'ai perdu l'Espoir frêle et tendre des Avrils,

Et l'illusion folle en l'Amour et l'Ivresse ;

Je n'ai plus maintenant qu'un grand fond de tristesse,

Et qu'un désir puissant de deuils et de périls.


O mensonges lointains des rires puérils !

Mirages effacés de ma brève jeunesse !

Mon coeur ne garde plus que l'âcre morbidesse

Des ciels toujours couverts et des mornes exils.


Oui ! j'ai perdu la Foi : — pardonne-moi, ma mère. —

Oui ! mon coeur a souffert, et je n'espère plus,

N'ayant jamais atteint l'impossible Chimère.


— Mes yeux ont trop bien lu dans l'avenir confus

Le spectre des douleurs et des désespérances,

Et le ciel a pour moi de vagues attirances.



Te Sine !...

Les Apaisements, 1884


J'adore la splendeur des ciels crépusculaires,

Et le faste alangui des couchants et des soirs

Planant dans les brumeurs mystiques d'encensoirs

Parmi la profondeur des espaces stellaires.


J'adore la pâleur des longs rayons lunaires

Ballottant sur les lacs aux limpides miroirs,

Et la plainte des nuits aux secrets nonchaloirs,

Voilant dans les grands ifs leurs frissons poitrinaires.


Que me ferait pourtant le Réel de ces riens

Si je ne sentais pas tes regards dans les miens

Y puiser la douceur des extases profondes ?


Si, triste passager des grands ciels et des mondes,

Pour éclairer mon rêve et guider mon chemin,

Je n'avais pas ton coeur, je n'avais pas ta main ?



Errantia Lumina

Les Apaisements, 1884


Elle hante, la nuit, mon rêve et mon sommeil,

L'obsession pénible et la morne épouvante

Des passés ténébreux qu'une loi décevante

Fait sans nouvelle aurore et sans nouveau réveil.


Mais j'éprouve toujours un bonheur non pareil

A vouloir évoquer dans mon âme fervente

La vision obscure et l'histoire savante

Des Temps évanouis dans la mort du soleil.


Oh ! la douce âcreté des choses confondues,

Des couchants d'or éteints et des aubes perdues

Dans l'obscurcissement des âges épaissis !


Oh ! l'épouvantement des choses ténébreuses

Qui font les jours songeurs et les nuits soporeuses

Hantés de spectres lourds et d'étranges soucis !



Angelica Verba

Les Apaisements, 1884


Je voudrais habiter des zones sidérales

Où l'Amour serait pur et serait éternel ;

Où tout être conçu sans vice originel

Saurait se contenter des ivresses loyales.


Je voudrais habiter des régions astrales

Où tout baiser serait sincère et solennel,

Ou la Femme enfantant sans souci maternel

Garderait la candeur des amours idéales.


Mais à revivre ainsi, cependant, je voudrais,

Pour goûter mes bonheurs bien profonds et bien vrais,

T'avoir auprès de moi, cher Ange de mes rêves ;


Toi, qui reviens, fidèle et tendre dans mes nuits,

Soulager mes chagrins, dissiper mes ennuis ;

Toi, qui fais ici-bas mes extases trop brèves !



Per Silentia Lunae

Les Apaisements, 1884


Déjà j'ai trop souffert à vouloir deviner

Le mystère des soirs, des nuits et des aurores,

Et le secret pesant des lointains météores

Qui sillonnent, là-haut, l'Espace illuminé.


Que nous prédit, tout bas, le regard obstiné

Des astres gravitant les sphères insonores ?

Que nous veulent ces yeux, prunelles de phosphores,

Sur notre globe ouverts, — Astre prédestiné ? —


Oh ! je voudrais savoir le secret des étoiles,

Je voudrais soulever le dessous de ces voiles

Qui font l'Infini vague insondable à mes yeux.


Hélas ! moi qui ne puis que souffrir du mystère

Accablant de la nuit, des astres et des cieux,

Et qui ne sais rien, rien même de cette terre !



Mœstissima Verba

Les Apaisements, 1884


J'ai vainement cherché l'Enigme de la Vie ;

Vainement mes regards ont scruté le chaos

Des mondes ténébreux, des astres, des tombeaux ;

Vainement ma pensée, hélas ! s'est asservie.


Dans l'éternelle Nuit constamment poursuivie,

J'ai perdu tristement l'espoir et le repos.

Mon cœur s'est endurci, mes yeux sont restés clos,

Et je sens aujourd'hui ma liberté ravie.


Ainsi que ces marins qui cherchent de leur bord

A deviner au loin le rivage ou le port

Vers lequel ils s'en vont, guidés par la boussole,


Ainsi je vais, mortel cherchant à l'horizon

L'Enigme dont le sens m'échappe et me désole.

— Je ne vois rien toujours, et j'en perds la raison. —



Sursum Corda

Les Apaisements, 1884


Les nuages sont d'or au pays de mes rêves. —

J'ai reconquis l'Espoir perdu des lendemains,

Et je vois refleurir des fleurs sur les chemins

Où s'étendait jadis le sol morne des grèves.


Mes jours ont ressaisi par d'invisibles mains

Le charme désappris des désirs et des trêves,

Et mes nuits maintenant me paraissent trop brèves

Sous la douce hauteur des sommeils surhumains.


Qui fait donc le soleil plus royal dans la nue,

Quel pouvoir tout-puissant, quelle main inconnue

A dédurci mon coeur et dessillé mes yeux ?


Quelle voix musicale et quels parlers sonores

Retentissent, là-haut, dans l'infini des cieux,

Ont fait naître pour moi de nouvelles aurores ?



Attamen !...

Les Apaisements, 1884


Pourtant, si ce qui fait mon But et mon Devoir,

Si ce qui fait mon Culte et ma seule Croyance,

Et m'aide à supporter le faix de l'existence,

Si tout cela sombrait brusquement, par un soir,


Sans laisser dans mon coeur une lueur d'espoir,

Brisant à tout jamais le ciel de mon enfance,

Et pour les jours futurs prononçant la sentence

D'un horizon couvert et d'un ciel toujours noir !...


Toi qui sais et régis les choses éternelles,

Et qui tiens dans ta main nos natures mortelles,

Ainsi qu'un oiseleur de frêles oeufs d'oiseaux,


Que me resterait-il pour m'éclairer et vivre

Dans le chemin qu'il me resterait à poursuivre

Sans l'Amour et la Foi, ces uniques flambeaux ?



Affinités

Les Apaisements, 1884


A François Coppée.


Les femmes et les fleurs, les tristes, les poètes

Ont toujours des amis qui vivent quelque part,

Loin de leur influence et loin de leur regard,

Mais reliés entre eux par des chaînes secrètes.


La trame des destins, suivant les lois muettes,

Que ce soit pour l'amour ou que ce soit pour l'art,

Entraîne leurs pensers dans un même hasard

Vers les mêmes sommets, vers les mêmes planètes.


Etrangers l'un à l'autre, ils ne pressentent rien

Des hasards mutuels, des chances obstinées

Qui mêlent, jours et nuits, leurs mêmes destinées ;


Mais leur rêve parfois écoute l'entretien

D'une voix qui leur est sympathique et connue...

— Voix des affinités par l'âme entretenue.



Elévation

Les Apaisements, 1884


Toi, tu seras toujours l'Amoureuse éternelle

Qui guide la pensée et le rêve ici-bas.

Tu seras le soutien et tu resteras celle

Qui rappelle le but et dirige les pas.


Toi dont les doux yeux bleus, pris au bleu des espaces,

Ont glissé dans mon coeur l'azur des purs espoirs ;

Toi qui, par tes conseils savamment efficaces,

As fait mes volontés sujettes aux devoirs.


Toi, tu seras toujours l'Idole incomparable

Qui réside aux sommets parmi les astres d'or,

Et qui nous tend ses bras et sa main secourable

Pour l'Envolé suprême et l'idéal Essor.


Toi dont les bras berceurs et les mains caressantes

Ont filé le rouet de mes plus heureux jours,

Toi qui, vers l'heure des voluptés pâlissantes,

As guéri la rancoeur des terrestres amours.


Toi, tu seras toujours l'Espérance sublime

Qui guide — sans regret — l'homme vers le tombeau,

Pour l'élever enfin sur la céleste cime

Où l'Amour est plus pur et l'Idéal plus beau.


Et tu seras l'Etoile et tu seras la Nue

Qui contemple d'en haut le Vaste illimité,

Et qui garde la clef de l'Enigme inconnue

Au seuil du Paradis et de l'Eternité.



Impéria

Poème paru dans La Nouvelle Lune, 12 mai 1889


Sur des trônes dressés d'holocaustes sanglants,

Dans l'apparat pompeux des époques diverses

Les princesses d'orgueil, lascives et perverses,

Erigent le néant de leurs fantômes blancs.


Des cruautés au fond de leur prunelles perses,

Cambrant la nudité factice de leurs flancs,

Elles semblent narguer par leurs airs opulents

L'éventualité des fortunes adverses.


A leur pieds, convulsés à l'acide puissant

Des délices et des voluptés érotiques

Se tordent les Césars et les princes de sang.


Mais Elles, négligeant ces fantômes étiques,

A l'appât rénové des prestiges savants

Médusent les désirs et captent les vivants.



Incantation

Poème paru dans La Nouvelle Lune, 19 mai 1889


Le sanctuaire affiche un faste oriental :

Divans profonds, coussins épars, tapis de Perse,

Un jour insidieux de vitrail s'y déverse,

L'air tiède est imprégné de musc et de santal.


Quel penser l'hypnotise en son rêve mental

Et la fait tout à coup s'illuminer, perverse ?

... Voici qu'elle s'étend, dénudée, et s'exerce

Aux poses d'un amour hystérique et fatal.


L'Enfer des voluptés savantes dans son oeil

Flambe avec des éclairs de superbe et d'orgueil

Et, vibrante, les seins pointant comme des braises


Vers l'occulte Baiser de l'érotique Absent,

Voici que tout son corps se pâme, éblouissant,

Sur l'or de ses cheveux dispersés en fournaises.

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