top of page

Individu, de Raymond Mauriac : l'intrigant roman du "frère de l'ombre"

« Il faut pendant la vie ne pas laisser s'éteindre la première étincelle déposée dans votre cœur d'enfant, en dépit des heurts, des souffles de l'air étouffant, l'aviver de pensées, de prières, d'élans, des brindilles jetées jour à jour. Car la nuit se fait de plus en plus profonde à mesure qu'on avance, de même qu'on est plus seul, plus dépouillé, plus souffrant. »



« Mon frère aîné vient de mourir, Raymond, qui avait fait à Bordeaux une carrière d’avoué. Mais le roman l’avait tenté lui aussi. » On rapporte souvent ces mots lapidaires de François Mauriac, consignés dans ses Bloc-notes en 1960. Ils choquent, par leur étonnante froideur, par ce mépris que l'on sent, à peine voilé. Raymond Mauriac (1880-1960) n'avait pas seulement été « tenté » par le roman. Il en avait écrit trois, qu'il avait souhaité faire éditer ; les deux premiers le furent, chez Grasset (Individu, en 1934, puis Amour de l'amour, en 1936). Le troisième fut refusé par la même maison d'édition, qui l'avait pourtant soutenu dès le début. Après cet échec, Raymond Mauriac ne publia jamais plus, mais d'autres textes de lui, ébauches de roman, notamment, furent retrouvés dans ses papiers. Non, décidément, le roman ne l'avait pas simplement « tenté » ; Raymond aimait écrire, Raymond voulait trouver sa place, souhaitait faire entendre sa voix, unique, singulière, au milieu de toutes les autres. Et s'il avait d'abord « fait son droit », c'était que sa famille l'avait désiré ainsi, et qu'il n'avait eu d'autre choix que de s'y résoudre. Il lui avait fallu attendre le bon moment, avant d'oser écrire lui aussi ; il avait cinquante-quatre ans à la parution d'Individu.

On doit à la courageuse maison Le Festin (et à la collection « Les Merveilles », qui porte bien son nom) la réédition en 2018 de ce roman méconnu, qui aurait dormi du sommeil de l'oubli s'il n'avait été ressorti à l'occasion de la publication simultanée d'une biographie, réalisée sous forme de journal romancé, de Raymond Mauriac (Raymond Mauriac : frère de l'autre, Patrick Rödel, Le Festin, 2018). Donnant pour la première fois l’occasion de se pencher véritablement sur cet « autre frère », dont on ne connaissait auparavant pas la vie et encore moins l'activité créatrice, l'ouvrage de Rödel redonne vie à Raymond (quelque peu sacrifié, on peut le dire, par le clan Mauriac).

Individu fut globalement bien accueilli à sa sortie en 1934, malgré l'inévitable comparaison que l'on fit tout de suite entre les textes des deux frères, et en dépit du silence de toute une famille, embarrassée d'imaginer Raymond surpasser François (alors au sommet de sa gloire avec Thérèse Desqueyroux (1927) et Le Nœud de vipères (1932)). Pour ne pas lui faire d'ombre, le frère aîné avait d'ailleurs été obligé de publier son ouvrage sous le pseudonyme de Raymond Housilane. Bien loin cependant de n'être que « le roman de l'autre », un ouvrage anecdotique et oubliable, Individu présente un intérêt véritable. Il s'affirme et se distingue par sa force même, par le choix de son thème, par une écriture plus abrupte, plus sèche, plus noire et plus intransigeante encore peut-être — on se doit de faire la comparaison, nous aussi, et cette fois dans le sens de Raymond — que celle de François Mauriac. Individu est un très court roman, élaboré dans une simplicité de style qui ne s'embarrasse que de peu de détails mais qui sonne toujours juste ; où l’on suit la vie, en quasi huis-clos, d'un solitaire absolu et endurci, « gros animal » rustre et mauvais, Tiburce Lacombreyre. Une histoire d'amitié trop tôt avortée entre deux personnages que tout oppose (Alfred, rêveur, imaginatif, sensible, qui traverse son adolescence dans un rêve de solitude et de retrait contemplatif ; Tiburce, toujours dur, amer, inébranlable, avec ses attitudes de bête et de brute), peut-être finalement l'un des seuls événements majeurs du roman, vient épaissir le « mystère Tiburce ». Avec Alfred à son côté, aurait-il malgré tout fini sa vie muré dans cette étouffante solitude ? Son destin aurait-il été tout autre ? Le roman n’y répond pas. Tout est laissé là, libre, en suspens.


« Je suis n’importe où, entre deux trains, avec ma valise… libre. Je suis comme un vieux caillou au fond d’un gave, je sens passer l’eau sur moi, et tous ces débris qu’elle entraîne. »

Il semble pourtant n'exister qu'une trajectoire possible pour ce personnage tranchant et hostile, qui s'enferme petit à petit avec ses secrets, avec tout ce qu'il n'exprime pas, — ou n'exprime qu'à travers le poison de ses ruminations intérieures. Tiburce n'aime ni les bons, ni les méchants ; personne ne trouve grâce à ses yeux. Fuyant les enfants comme les adultes, qui lui rendent bien son animosité, « il en était arrivé à ne voir personne, à ne plus parler. Il écoutait les bruits, parfois la cloche de l'église quand le vent venait de l'est, le sifflet de l'usine à midi, qui annonçait la fin du travail. »


« - Tu vois grand. Alfred n'osait dire gros. Il se perdait aux détails, découvrait des jungles dans un pré, regardait les fleurs à la loupe, étudiait les insectes. - Pourquoi aller si loin, l'infini est dans les deux sens, dans une herbe, dans une goutte d'eau, comme dans le ciel. - Ce n'est pas ainsi qu'on arrive. Si Napoléon s'était attardé à regarder les fleurs dans son île, il n'aurait jamais rien fait, personne ne le connaîtrait aujourd'hui. Napoléon était son homme. Il le disait souvent : "Napoléon, celui-là, c'est un individu." - Un individu ? faisait Alfred, ouvrant de grands yeux. - Je veux dire quelqu'un qui se distingue, qui n'est pas mené par les autres, mais qui commande et dirige, ou qui s'oppose. »

La douceur de tout ce qui semble entourer le personnage d'Alfred au début du roman contraste avec la violence de l'événement qui nous prive ensuite de lui, et qui précipite Tiburce vers son déclin solitaire. Comme lors d’une séparation difficilement vécue, la disparition de ce personnage sensible et introspectif laisse un goût amer au lecteur ; n'en sont que plus âpres les tête-à-tête glaciaux avec Tiburce, et le long chemin de vie, sans issue, que l'on arpente à ses côtés. On s'était très vite attaché à Alfred, dont on comprenait mieux les réactions, dont on aimait le goût de la mesure, du retrait, dont on admirait la maturité, la lucidité. Alfred, qui lui-même trouvait son ami « vulgaire », « à la portée de tous », quand les autres le trouvaient fort, drôle, puissant... « Comme je le détesterais, s'il n'était mon ami ! » pensait-il quelquefois. D’ailleurs, peu avant de disparaître, comme un présage, Alfred semblait s'être irrévocablement éloigné de Tiburce…


La psychologie de Tiburce est plus complexe qu'il n'y paraît cependant, et celui qui se met progressivement à rejeter tout contact humain se prend, lors de rares occasions, à regretter que « l'autre » ne vienne pas à lui. Un exemple parmi d'autres ; s'il cherche « uniquement son plaisir » (« il ne s'était jamais mis en dépense de sentiment comme tant d'imbéciles »), il se trouve malgré tout mortifié lorsque certains passants, à sa vue, ne soulèvent pas leur béret et passent, indifférents. Ces rares laisser-aller de la part d'un personnage particulièrement détaché de tout, loin d'agir intimement chez lui comme des prises de conscience, ne font finalement que renforcer sa malveillance, et le rendent peut-être plus inflexible encore. Tournant le dos à la vie et au monde, éternellement, Tiburce Lacombreyre est renvoyé à son propre reflet. Juste châtiment : c'est à un face-à-face avec lui-même auquel il sera confronté, jusqu'à la dernière heure, sans échappée possible. Même le lecteur ne peut l’aider ; l'antipathie du personnage est telle que l'on ne peut jamais s'y attacher, même lors des légers instants où on le croit faiblir et devenir plus vulnérable, — comme lorsque l'on apprend qu'il ne finit par sortir de chez lui qu'à la nuit tombée, peut-être par « horreur de ses semblables », certes, ou bien par « timidité ». Ou encore quand on le prend presque en flagrant délit « d'auto-persuasion », maladroite, un peu touchante : « Quand il lui arriva, trois ans plus tard, de ne plus sortir de chez lui, il se justifia à ses yeux en disant : qu'il valait mieux simplifier sa vie, qu'ainsi d'ailleurs il serait encore plus isolé, plus à l'abri ». Enfin, l'indifférence glaçante de Tiburce ne fait pas toujours l'économie de la souffrance, et c'est là que ce personnage, riche de toutes ses complexités, est particulièrement intéressant. Là encore, Raymond Mauriac ne tombe jamais dans une simplicité convenue, et laisse pour son lecteur de nombreuses interrogations qu’il sera libre d’explorer en lui-même. Car jusqu'au bout, le souvenir d'Alfred resurgit et hante Tiburce, mais pas ainsi que l'on pourrait peut-être l'imaginer, avec l'espoir de la possible rédemption de ce personnage obscur et ambigu. La vie ne lui a pas suffi pour faire le deuil de cette amitié ; il éprouve donc, cette fois, et bien des années plus tard, comme une honte à l’idée d’avoir pu simplement aimer. Alfred reste un « mystère », pour lui. « Le buisson rabougri » de ses souvenirs... Comment, lui, Tiburce Lacombreyre, avait-il pu ainsi s'attacher à quelqu'un ? Cette possibilité même l'étonne, cette capacité d’empathie, de tendresse, lui semble venue d'un autre monde. Ou d'un autre être que lui. « Il n’y pouvait penser sans souffrir ».


« Au vrai, concluait-il, on peut tourner, retourner les choses dans n'importe quel sens, on en revient toujours là : il faut servir, ou se servir des autres. On se défend du monde, tout en semblant le suivre, en l'absorbant, en se l'assimilant par la force, par la ruse, par son génie propre. (...) Il suffit de ne pas se laisser absorber, de se tenir en dehors, de n'accepter du diktat social que les droits, les avantages, mais pas de devoirs, ou le moins possible. Frauder, toujours frauder. Ce n'est pas difficile, il suffit d'y voir clair, de gouverner ses instincts, de dominer chaque acte avec sa pensée, jusqu'à la fin. »

Individu fait partie de ces romans marquants dont on garde, longtemps après la lecture, un sentiment très fort. « On lance un livre comme une bombe dans le noir. Ne toucherait-on qu'un homme, pourvu qu'il compte, qu'il se distingue du commun. Votre esprit est lancé, peut traverser des générations d'hommes, on ne sait jamais où est son point de chute. Ce ne sont pas toujours les gros tirages qui pénètrent. » Cette phrase fait partie du roman ; elle fut glissée là, subtilement. Ponctuellement en effet, Mauriac laisse entendre ses sentiments, le long du texte, recourant pour cela prudemment au « on » impersonnel et au présent gnomique. Ces affirmations, assez nombreuses, glissées entre les dialogues ou les descriptions narratives, révèlent l'auteur plus qu'elles n'éclairent la psychologie des personnages ou ne fournissent d'éléments à l'intrigue du texte. Elles dévoilent une personnalité, discrète, certes, mais loin d'être effacée, et qui a tant à dire ; « on aime, on fait des affaires, on se ruine, on fait fortune, on meurt, en esprit, pour se retrouver à la fin ému, brisé, mais intact, l'avenir devant soi, avec ses réserves. » De phrases en phrases, ce « on » permet à Raymond Mauriac de se livrer enfin. De dire tout ce qui le traverse, tout ce qu'il ne livrera jamais à un journal personnel, sans doute, lui aussi, par goût du repli. (En cela d’ailleurs, il pourrait peut-être y avoir un peu de Tiburce, chez Raymond Mauriac, et un peu ou beaucoup d'Alfred, cette âme tendre, — tout aussi solitaire que Tiburce (« Car Alfred avait sa vie à part, ne voulant se mêler à personne. Pour cela seulement on l'aurait détesté »), mais dépourvue du fiel dont le second était empli —, et dont le rêve "eût été de devenir un auteur" !)

Tiburce Lacombreyre est un anti-héros ; mais à peine le roman terminé, voilà qu’il nous manquerait presque. On revit par la pensée, par le souvenir, toute cette pauvre existence de laquelle on vient d’être l’indiscret témoin. Et on s’amuse, amèrement, de la naïveté adolescente de celui qui avait souhaité être un « individu », « comme Napoléon », alors qu’il acheva sa vie malade, dans un sombre trois-pièces. Ironie du sort, qui devait le poursuivre jusque dans sa mort : celui qui avait voulu se singulariser ne fut plus alors qu’un « individu » parmi d’autres, inhumé dans l’indifférence générale, et sitôt oublié.

Enfin, on se répète encore et encore la dernière phrase de l’épilogue et son rythme ondoyant, phrase magistrale, aussi cruelle que l’était jadis Tiburce envers ses semblables : « Il avait été noyé dans l’océan des morts, lui aussi rejoint, emporté par la lame, désormais mêlé, confondu, n’importe qui, tout le monde, personne. »



Raymond Mauriac au centre, et ses deux filles, Colette et Laure

A la droite de Raymond, ses frères : François Mauriac et l'abbé Jean Mauriac

Malagar, Pâques 1930.

Archives du Centre François Mauriac de Malagar

Comentários


PayPal ButtonPayPal Button
bottom of page