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Rousseau : Le Misanthrope de Molière



Extrait de :

Jean-Jacques Rousseau

Lettre à D’Alembert sur les spectacles

(1758)




"La Tragédie telle qu'elle existe est si loin de nous, elle nous présente des êtres si gigantesques, si boursouffles, si chimériques, que l'exemple de leurs vices n'est guère plus contagieux que celui de leurs vertus n'est utile, et qu'a proportion qu'elle veut moins nous instruire, elle nous fait aussi moins de mal.


Mais il n'en est pas ainsi de la Comédie, dont les moeurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat, et dont les personnages ressemblent mieux à des hommes. Tout en est mauvais et pernicieux, tout tire à conséquence pour les Spectateurs; et le même du comique étant fonde sur un vice du coeur humain, c'est une suite de ce principe que plus la Comédie est agréable et parfaite, plus son effet est funeste aux moeurs : mais sans répéter ce que j'ai déjà dit de sa nature, je me contenterai d'en faire ici l'application, et de jeter un coup d'oeil sur votre Théâtre comique.


Prenons-le dans sa perfection, c'est-a-dire, à sa naissance. On convient et on le sentira chaque jour davantage, que Molière est le plus parfait Auteur comique dont les ouvrages nous soient connus; mais qui peut disconvenir aussi que le Théâtre de ce même Molière, des talents duquel je suis plus l'admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises moeurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait profession de les enseigner. Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt; ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent et que les plus brillants succès favorisent le plus souvent; enfin l'honneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.


(...)


Ne nous prévalons, ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les ouvrages de sa jeunesse, ni de ce qu'il y a de moins bien dans ses autres Pièces, et passions tout d'un coup à celle qu'on reconnait unanimement pour son chef- d'oeuvre: je veux dire, le Misanthrope.


Je trouve que cette Comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son Théâtre; et nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au Public, il a consulte le goût le plus général de ceux qui le composent: sur ce goût il s'est forme un modèle, et sur ce modèle un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ces caractères comiques, et dont il a distribue les divers traits dans ses Pièces. Il n'a donc point prétendu former un honnête-homme, mais un homme du monde; par conséquent, il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et, comme j'ai déjà dit, il a trouve, dans le vice même un instrument très-propre a y réussir. Ainsi voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposes aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de Société, après avoir joue tant d'autres ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu : ce qu'il a fait dans le Misanthrope.


Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette Pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'Auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joue dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donne cette haine à son personnage: il ne faut pas que ce nom de Misanthrope en impose, comme si celui qui le porte était ennemi du genre-humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut, mais une dépravation de la Nature et le plus grand de tous les vices. Le vrai Misanthrope est un monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il serait horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie Italienne une Pièce intitulée, la vie est un songe. Si vous vous rappelez le Héros de cette Pièce, voilà le vrai Misanthrope.


Qu'est-ce donc que le Misanthrope de Molière ? Un homme de bien qui déteste les moeurs de son siècle et la méchanceté de ses Contemporains; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement, et les vices dont ces maux sont l'ouvrage. S'il était moins touche des erreurs de l'humanité, moins indigne des iniquités qu'il voit, serait-il plus humain lui-même ? Autant vaudrait soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfants d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite des fautes de ceux-ci, et ne dit jamais rien aux autres.


Ces sentiments du Misanthrope sont parfaitement développes dans son rôle. Il dit, le l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre-humain; mais en quelle occasion le dit-il ? Quand, outre d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l'homme qui le lui demande, il s'en va encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénéré en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine universelle en justice pleinement la cause.


Les uns, parce qu'ils sont méchants, et les autres,

pour être aux méchants complaisants.


Ce n'est donc pas des hommes qu'il se dit ennemi, mais de la méchanceté des uns et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons, ni flatteurs, il aimerait tout le genre humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne soit Misanthrope en ce sens; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort ceux qui ne pensent pas ainsi: car au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charme de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte par sa coupable complaisance les vices d'où naissent tous les désordres de la Société.


Une preuve bien sure qu'Alceste n'est point Misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades, il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les Spectateurs ne voudraient pas, à la vérité, lui ressembler: parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d'eux ne serait fâche d'avoir à faire à quelqu'un qui lui ressemblât, ce qui n'arriverait pas s'il était l'ennemi déclare des hommes.


Dans toutes les autres Pièces, de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable; dans celle-là, quoiqu'Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du coeur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'Auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fit des Pièces répréhensibles, il était personnellement honnête-homme, et jamais le pinceau d'un honnête-homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus ; Molière à mis dans la bouche d'Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'était voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu'eut le Parterre à la première représentation, de n'avoir pas été, sur le Sonnet, de l'avis du Misanthrope: car on vit bien que c'était celui de l'Auteur.


Cependant ce caractère si vertueux est présenté comme ridicule; il l'est, en effet, à certains égards, et ce qui démontre que l'intention du Poète est bien de le rendre tel, c'est celui de l'ami Philinte qu'il met en opposition avec le sien. Ce Philinte est le Sage de la Pièce; un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre-humain sans se plaindre: attendu que Dieu les à doués d'une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d'autrui.


On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très-propre à redoubler et faire sortir d'une manière comique les emportements de l'autre; et le tort de Molière n'est pas d'avoir fait du Misanthrope un homme colère et bilieux, mais de lui avoir donne des fureurs puériles sur des sujets qui ne devaient pas l'émouvoir.


Le caractère du Misanthrope n'est pas à disposition du Poète; il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d'un amour ardent pour la vertu, et aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n'y donc qu'une âme grande et noble qui en soit à susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à les écarter du coeur qu'elle agite.


De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la Société, le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre humain. Cette habitude élève, agrandit ses idées, détruit en lui des inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amour-propre; et de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu'y des sentiments dignes de l'occuper.


(...)"


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