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Théophraste : Les Caractères

Dernière mise à jour : 9 mai 2023


Portrait de Théophraste, par Thévet

Bibliothèque municipale de Lyon



Extraits de :

Théophraste

Les Caractères


[Traduction par Jean de La Bruyère.]




De l’Ostentation.

JE n’estime pas que l’on puisse donner une idée plus juste de l’ostentation, qu’en disant que c’est dans l’homme une passion de faire montre d’un bien ou des avantages qu’il n’a pas.


Celui en qui elle domine s’arrête dans l’endroit du Pirée où les Marchands étalent, et où se trouve un plus grand nombre d’étrangers ; il entre en matière avec eux, il leur dit qu’il a beaucoup d’argent sur la mer ; il discourt avec eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu’il y a à espérer pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a faits.


Il aborde dans un voyage le premier qu’il trouve sur son chemin, lui fait compagnie, et lui dit bientôt qu’il a servi sous Alexandre, quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapportés de l’Asie, quels excellents ouvriers s’y rencontrent, et combien ceux de l’Europe leur sont inférieurs.


Il se vante dans une autre occasion d’une lettre qu’il a reçue d’Antipater, qui apprend que lui troisième est entré dans la Macédoine. Il dit une autre fois que bien que les Magistrats lui aient permis tels transports de bois qu’il lui plairait sans payer de tribut, pour éviter néanmoins l’envie du peuple, il n’a point voulu user de ce privilège.


Il ajoute que pendant une grande cherté de vivres il a distribué aux pauvres citoyens d’Athènes jusqu’à la somme de cinq talent ; et s’il parle à des gens qu’il ne connaît point, et dont il n’est pas mieux connu, il leur fait prendre des jetons, compter le nombre de ceux à qui il a fait ces largesses ; et quoiqu’il monte à plus de six cents personnes, il leur donne à tous des noms convenables ; et après avoir supputé les sommes particulières qu’il a données à chacun d’eux, il se trouve qu’il en résulte le double de ce qu’il pensait, et que dix talents y sont employés, sans compter, poursuit-il, les Galères que j’ai armées à mes dépens, et les charges publiques que j’ai exercées à mes frais et sans récompense.


Cet homme fastueux va chez un fameux Marchand de chevaux, fait sortir de l’écurie les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s’il voulait les acheter : De même il visite les foires les plus célèbres, entre sous les tentes des Marchands, se fait déployer une riche robe, et qui vaut jusqu’à deux talents, et il sort en querellant son valet de ce qu’il ose le suivre sans porter de l’or sur lui pour les besoins où l’on se trouve.


Enfin s’il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment à quelqu’un qui l’ignore que c’est une maison de famille, et qu’il a héritée de son père ; mais qu’il veut s’en défaire, seulement parce qu’elle est trop petite pour le grand nombre d’étrangers qu’il retire chez lui.


*


De la sotte Vanité.


LA sotte vanité semble être une passion inquiète de se faire valoir par les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus frivoles du nom et de la distinction.


Ainsi un homme vain, s’il se trouve à un repas, affecte toujours de s’asseoir proche de celui qui l’a convié : il consacre à Apollon la chevelure d’un fils qui lui vient de naître ; et dès qu’il est parvenu à l’âge de puberté, il le conduit lui-même à Delphes, lui coupe les cheveux, et les dépose dans le temple comme un monument d’un vœu solennel qu’il a accompli : il aime à se faire suivre par un Maure ; s’il fait un payement, il affecte que ce soit dans une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d’être frappée.


Après qu’il a immolé un bœuf devant quelque Autel, il se fait réserver la peau du front de cet animal, il l’orne de rubans et de fleurs, et l’attache à l’endroit de sa maison le plus exposé à la vue de ceux qui passent, afin que personne du peuple n’ignore qu’il a sacrifié un bœuf.


Une autre fois au retour d’une cavalcade qu’il aura faite avec d’autres citoyens, il renvoie chez soi par un valet tout son équipage, et ne garde qu’une riche robe dont il est habillé, et qu’il traîne le reste du jour dans la place publique : s’il lui meurt le moindre petit chien, il l’enterre, lui dresse une épitaphe avec ces mots, Il était de race de Malte.


Il consacre un anneau à Esculape, qu’il use à force d’y pendre des couronnes de fleurs : Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le temps de sa Magistrature ; et sortant de charge, il rend compte au peuple avec ostentation des sacrifices qu’il a faits, comme du nombre et de la qualité des victimes qu’il a immolées ; Alors revêtu d’une robe blanche, et couronné de fleurs, il paraît dans l’assemblée du peuple :


"Nous pouvons, dit-il, vous assurer, ô Athéniens, que pendant le temps de notre gouvernement nous avons sacrifié à Cybèle, et que nous lui avons rendu des honneurs tels que les mérite de nous la mère des Dieux ; espérez donc toutes choses heureuses de cette Déesse."


Après avoir parlé ainsi, il se retire dans sa maison, où il fait un long récit à sa femme de la manière dont toutes choses se sont passées, et comme elles lui ont réussi au delà de ses souhaits.


*


De L’impertinent

ou du diseur de rien


LA sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue, et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme, et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service ; il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères : de là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville.


Il dit qu’au Printemps où commencent les bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre : Il apprend à cet inconnu que c’est Damippus qui a fait brûler la plus belle torche devant l’Autel de Cérès à la fête des Mystères ; il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la Musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion : et si cet homme à qui il parle, a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui ; il lui annoncera comme une chose nouvelle, que les Mystères se célèbrent dans le mois d’Août, les Apaturies au mois d’Octobre, et à la campagne dans le mois de Décembre les Bacchanales.


Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de s’enfuir de toute sa force et sans regarder derrière soi, si l’on veut du moins éviter la fièvre : Car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir, ni le temps de vos affaires.


*


Du grand Parleur


CE que quelques-uns appellent babil est proprement une intempérance de langue qui ne permet pas à un homme de se taire. Vous ne contez pas la chose comme elle est, dira quelqu’un de ces grands parleurs à quiconque veut l’entretenir de quelque affaire que ce soit ; j’ai tout su, et si vous vous donnez la patience de m’écouter, je vous apprendrai tout ; et si cet autre continue de parler, vous avez déjà dit cela ; songez, poursuit-il, à ne rien oublier ; fort bien ; cela est ainsi, car vous m’avez heureusement remis dans le fait ; voyez ce que c’est que de s’entendre les uns les autres ; et ensuite, mais que veux-je dire ? ah j’oubliais une chose ! oui c’est cela même, et je voulais voir si vous tomberiez juste dans tout ce que j’en ai appris ; c’est par de telles ou semblables interruptions qu’il ne donne pas le loisir à celui qui lui parle, de respirer.


Et lorsqu’il a comme assassiné de son babil chacun de ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses sérieuses et les met en fuite ; de là il entre dans les écoles publiques et dans les lieux des exercices, où il amuse les maîtres par de vains discours, et empêche la jeunesse de profiter de leurs leçons. S’il échappe à quelqu’un de dire, je m’en vais, celui-ci se met à le suivre, et il ne l’abandonne point qu’il ne l’ait remis jusque dans sa maison : si par hasard il a appris ce qui aura été dit dans une assemblée de ville, il court dans le même temps le divulguer.


Il s’étend merveilleusement sur la fameuse bataille qui s’est donnée sous le gouvernement de l’Orateur Aristophon, comme sur le combat célèbre que ceux de Lacédémone ont livré aux Athéniens sous la conduite de Lysandre : Il raconte une autre fois quels applaudissements a eus un discours qu’il a fait dans le public, en répète une grande partie, mêle dans ce récit ennuyeux des invectives contre le peuple ; pendant que de ceux qui l’écoutent, les uns s’endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d’un seul mot qu’il aura dit.


Un grand causeur en un mot, s’il est sur les tribunaux, ne laisse pas la liberté de juger ; il ne permet pas que l’on mange à table ; et s’il se trouve au théâtre, il empêche non seulement d’entendre, mais même de voir les acteurs : on lui fait avouer ingénument qu’il ne lui est pas possible de se taire, qu’il faut que sa langue se remue dans son palais comme le poisson dans l’eau, et que quand on l’accuserait d’être plus babillard qu’une hirondelle, il faut qu’il parle ; aussi écoute-t-il froidement toutes les railleries que l’on fait de lui sur ce sujet ; et jusques à ses propres enfants, s’ils commencent à s’abandonner au sommeil, faites-nous, lui disent-ils, un conte qui achève de nous endormir.



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