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Victor Hugo et la fable du bourdon, par Paul Stapfer (1872)

« Allons ! comme l'empereur Titus, je veux signaler ma journée par un bienfait : sauvons la vie à cet insecte ; un bourdon vaut peut-être un homme aux yeux de Dieu, et vaut mieux sans doute qu'un prince. »


"Common Humble-bee"

1860




Extrait des Artistes, juges et parties, causeries parisiennes, par Paul Stapfer (1872)



"J'ai passé trois ans à Guernesey, et j'ai eu l'honneur d'y voir quelquefois Victor Hugo. Il m'avait accueilli dès ma première visite avec une bonté dont le souvenir me touchera toujours, et m'avait bientôt invité d'une manière générale (ce qui est la grande et vraie hospitalité) à venir, quand je voudrais, prendre place à sa table. Aujourd'hui, j'ai deux remords : le premier est d'avoir été sot, de n'avoir pas su profiter plus souvent, en toute simplicité, du privilège unique qu'offrait si gracieusement à ma jeunesse la condescendance d'un tel homme ; le second est d'avoir été paresseux, de n'avoir pas noté avec assez de soin toutes ses conversations. (...)

Victor Hugo m'avait lui-même non seulement autorisé, mais encouragé à tenir note de ses conversations, me prédisant (n'était-ce pas naturel ?) un grand succès de curiosité à Paris si j'en faisais la matière de quelques conférences. Je n'ai pas été un secrétaire assez fidèle ni assez actif pour mériter ce grand succès, et je n'y vise point. Je voudrais seulement vous faire part, en famille, dans l'intimité de notre petit cercle, de ce que je trouve de plus intéressant au fond de mes souvenirs et de mes cahiers. (...)


Un jour — c'était en mai 1868 — le déjeuner était fini. Il avait consisté, comme tous les jours, en côtelettes de mouton mal cuites (c'est un principe d'hygiène chez ce républicain de manger la viande presque crue), œufs, fromage et café noir. Victor Hugo, qui invariablement se promène après déjeuner (c'est un autre principe absolu chez lui de marcher ou de se tenir debout après chaque repas, et son hygiène en toute chose est vraiment fort bonne à Guernesey), Victor Hugo restait assis et causait encore. Son humeur ce jour-là était singulièrement enjouée et sereine. Il avait parlé de toutes sortes de choses, du Roland furieux, de la Jérusalem délivrée, de la Henriade, des Travailleurs de la Mer, et il disait, je m'en souviens très-bien, qu'il y a plus de matière épique dans ce dernier ouvrage que dans les trois épopées proprement dites que je viens de nommer; il avait aussi parlé des pieuvres et du serpent de mer, soutenant à ce propos que les poëtes modernes n'ont plus le droit de chercher le merveilleux dans leur imagination, mais qu'ils doivent le prendre dans la création même, où il existe en réalité. De quoi donc avait-il parlé encore? du magnétisme, des tables tournantes, de son poëme inédit intitulé la Fin de Satan, et de cet autre poëme intitulé Dieu, qui commencera, paraît-il, par une ligne de points et finira par une ligne de points, parce que Dieu n'a ni commencement ni fin. Sa conversation, par moments, avait eu un caractère très élevé : il avait exprimé avec beaucoup de force sa foi en la doctrine de la Providence, son horreur pour le matérialisme et l'athéisme, son mépris pour la philosophie de Proudhon.

La personne de sa famille qui tient son ménage dans la solitude profonde où il vit, se leva de table, le gronda doucement de n'avoir pas été très exact la veille à l'heure du dîner, lui recommanda d'être plus ponctuel ce soir, et quitta la salle à manger. Victor Hugo, resté seul avec moi, retourna alors sa chaise vers la cheminée où brûlait un de ces derniers feux qu'on allume encore quelquefois au commencement de mai, m'invita à m'approcher moi-même, et, les pieds sur les chenets, me conta l'historiette suivante que j'écrivis de mémoire dans la soirée. Mais, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut que je vous donne un détail sur la topographie de Hauteville House : le poëte a son cabinet d'étude sur le toit de sa maison; il travaille dans une serre, une véritable serre, une chambre toute en verre, d'où il a la plus magnifique vue de l'île sur la mer et sur le ciel.


Hier au soir, me dit-il donc, à six heures et demie, l'heure de descendre pour le dîner, j'ai aperçu par terre, dans ma chambre, ce que j'y vois tous les ans au printemps, et cela me fait toujours de la peine : des abeilles mortes. Les pauvres bêtes entrent chez moi le matin quand on ouvre ; pendant la journée, ne voyant point l'obstacle transparent qui s'oppose à leur issue, elles se précipitent, pour sortir, contre les vitres de ma chambre, de tous les côtés, au sud, au nord, à l'est, à l'ouest, jusqu'à ce que, le soir, épuisées de fatigue, elles tombent et meurent. Mais hier, avec les abeilles, il y avait un gros bourdon, plus vigoureux que les abeilles, qui n'était pas mort, le gaillard, mais encore très vivant, ma foi ! et qui s'élançait de toutes ses forces contre les carreaux comme un grand bêta qu'il était. « Toi, l'ami, dis-je, tu as beau avoir la vie un peu plus dure, si je ne viens pas à ton secours, mon bon, ton affaire est faite aussi ; avant la nuit tu seras mort, et quand je remonterai ce soir, si je cherche avec ma lampe ce que tu es devenu, je trouverai ton petit cadavre par terre, à côté de ceux des abeilles. Allons ! comme l'empereur Titus, je veux signaler ma journée par un bienfait : sauvons la vie à cet insecte ; un bourdon vaut peut-être un homme aux yeux de Dieu, et vaut mieux sans doute qu'un prince. » J'ouvris un carreau, et avec une serviette je chassai l'animal dans cette direction ; mais il fuyait toujours du côté opposé. Alors j'essayai de le prendre en jetant la serviette sur lui. Quand le bourdon sentit que je voulais le prendre, il perdit la tête complètement ; il bondissait en fureur contre les vitres comme s'il eût voulu les briser, reprenait son élan, bondissait encore, parcourait en tous sens la chambre entière, éperdu, désespéré, fou... « Ah ! tu veux me prendre ! ah ! tu veux me ravir ma liberté ! tyran ! despote ! affreux bourreau ! ne me laisseras-tu pas tranquille à la fin? Je suis heureux, pourquoi me persécutes-tu? » Après d'assez longs efforts je parvins à le faire tomber, et en le saisissant à travers la serviette, je lui fis involontairement quelque mal... Oh ! comme il aurait voulu se venger ! il dardait son aiguillon (1) ; son petit corps nerveux, contracté sous mes doigts, ramassait pour me piquer tout ce qui lui restait de vigueur. Mais moi, sans m'inquiéter de sa rage et de ses protestations, j'étendis mon bras hors du carreau, secouai la serviette : le bourdon un instant étourdi, étonné, prit son vol et s'élança dans l'infini.


Eh bien, concluait Victor Hugo, j'ai sauvé ce bourdon, j'ai été sa providence : mais (c'est la morale de mon histoire) bourdons stupides que nous sommes tous, ne nous conduisons-nous pas de la même manière envers la Providence de Dieu ? Nous avons nos petits projets absurdes, nos vues étroites et courtes, nos désirs violents dont l'accomplissement n'est pas possible, dont la poursuite nous perdra sûrement ; n'y voyant pas plus loin que notre nez, les yeux fixés sur ce but prochain, nous marchons en avant avec un entêtement aveugle, nous courons comme pris d'un vertige insensé ; nous voulons réussir, triompher, disons-nous, c'est-à-dire aller nous casser la tête contre un obstacle que nous ne voyons point. Et quand Dieu, qui voit tout et qui veut nous sauver, contrarie nos desseins, nous nous mettons à bourdonner, nous aussi, nous murmurons sottement, nous accusons sa Providence ; nous ne comprenons pas d'abord que s'il nous persécute, bouleverse tous nos plans et nous fait tant souffrir, c'est pour nous délivrer, c'est pour nous ouvrir l'infini. Nous lui opposons notre sagesse, notre bêtise, notre petite philosophie et notre proudhonisme... Ô Proudhon ! — bourdon !"


(1) Les bourdons n'ont point d'aiguillon; mais les poëtes n'y regardent pas de si près.

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