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Xénophon : Mémoires sur Socrate


Jacques-Louis David - La Mort de Socrate (1787)



Extrait de :

Xénophon

Mémoires sur Socrate

(1859)



CHAPITRE PREMIER.



Comment Socrate était utile aux jeunes gens en éprouvant leur naturel et en leur donnant des conseils appropriés à leur caractère et à leurs vues.


Socrate était si utile en toute occasion et de toute manière, que n’importe qui, en y réfléchissant, même avec une intelligence ordinaire, pouvait aisément comprendre que rien n’était plus avantageux que son commerce et sa fréquentation assidue partout et en toute circonstance : car son souvenir même, à défaut de sa présence, était d’une grande utilité à ses disciples habituels et à ceux qui l’acceptent encore pour leur maître ; et il n’était pas jusqu’à son badinage qui ne fût utile, autant que les leçons sérieuses, à ceux qui demeuraient auprès de lui.


Souvent il disait qu’il aimait quelqu’un ; mais on voyait bien que, loin de rechercher la beauté du corps, il ne s’attachait qu’à ceux dont l’âme était heureusement portée à la vertu. Il regardait comme l’indice d’un bon naturel la promptitude à apprendre et à retenir, l’amour de toutes les sciences qui enseignent à bien administrer une maison ou une cité, en un mot à tirer bon parti des hommes et des choses. Il pensait qu’ainsi formé, non-seulement l’on devient heureux soi-même, capable d’administrer sagement sa maison, mais, de plus, en état de rendre heureux d’autres hommes et des cités.


Il ne traitait pas tous les hommes de la même manière ; mais, à ceux qui, s’imaginant être doués d’un bon naturel, méprisaient l’étude, il apprenait que les natures les plus heureuses en apparence ont le plus besoin d’être cultivées : il leur montrait que les chevaux les plus généreux, pleins de feu et de vivacité, deviennent les plus utiles et les meilleurs si on les dompte dès leur jeunesse, mais que, si on néglige de les dompter, ils demeurent rétifs et sans prix ; que, de même, les chiens de la meilleure race, infatigables et ardents à la poursuite des animaux, sont les plus précieux et les plus utiles à la chasse si on les dresse avec soin, mais que, si on les instruit mal, ils sont stupides, furieux, entêtés.


Semblablement, les hommes les mieux doués, ceux dont l’âme est la mieux trempée et la plus énergique dans ce qu’ils entreprennent, s’ils reçoivent une éducation convenable et s’ils apprennent ce qu’ils doivent faire, deviennent excellents et très-utiles, car ils font une infinité de grandes choses ; mais s’ils restent sans éducation et sans instruction, ils deviennent très-mauvais et très-dangereux ; incapables de discerner ce qu’ils doivent faire, ils tentent souvent de mauvaises actions et deviennent hautains et violents, prêts à se regimber et difficiles à conduire : aussi causent-ils une infinité de grands malheurs.


Quant à ceux qui, fiers de leurs richesses, pensaient n’avoir aucun besoin d’instruction et s’imaginaient que leur fortune suffirait pour accomplir leurs projets et se faire honorer des hommes, il les rendait sages en disant que c’est une folie de croire qu’on puisse sans étude distinguer les actions utiles et les actions nuisibles ; c’est encore une folie, lorsqu’on ne sait pas faire cette distinction, de se croire capable de quelque chose d’utile, parce qu’on a de l’argent pour acheter tout ce qu’on veut ; c’est une sottise, quand on n’est capable de rien, de croire qu’on agit comme il faut pour être heureux et qu’on sait se procurer honnêtement et convenablement ce qui sert à la vie ; c’est enfin une sottise de croire que la richesse, quand on ne sait rien, donne l’apparence de l’habileté, ou que, quand on n’est bon à rien, elle conduit à l’estime.


(...)


CHAPITRE VI.


Il convient ici de ne point passer sous silence l’entretien qu’il eut avec le sophiste Antiphon. Un jour, Antiphon, qui voulait enlever à Socrate ses disciples, l’aborde et lui dit en leur présence :


« Je croyais, Socrate, que les philosophes de profession devaient être plus heureux ; mais toi, tu me parais avoir retiré tout le contraire de la philosophie. Tu vis de telle sorte qu’il n’y a pas d’esclave qui voulût vivre sous un pareil maître ; tu te nourris des plus grossiers aliments, tu bois les plus vils breuvages ; non-seulement tu as un méchant vêtement, mais il te sert l’été comme l’hiver ; tu vas sans chaussures ni tunique. Et cependant tu ne reçois aucun argent, quoique l’argent soit agréable à prendre, et qu’il permette à ceux qui le possèdent de vivre avec plus d’indépendance et de douceur. Si donc, à la manière des autres maîtres, qui forment leurs disciples à leur ressembler, tu instruis ainsi les tiens, tu peux te considérer comme un professeur de misère.


À ces mots Socrate répond :


« Tu t’es fait, je crois, Antiphon, une si triste idée de mon existence, que je t’ai conduit à mieux aimer mourir que de vivre comme moi. Eh bien donc, examinons en quoi tu trouves ma vie si pénible. Est-ce parce que, à l’opposé de ceux qui, exigeant un salaire, sont obligés de faire ce qui le leur rapporte, moi qui ne reçois rien, je ne suis pas forcé de m’entretenir avec qui je ne veux pas ? Trouves-tu mon existence misérable, parce que ma nourriture est moins saine que la tienne, ou moins fortifiante ? ou bien parce que mes aliments sont plus difficiles à trouver que les tiens, plus rares, plus délicats ? ou bien encore parce que les mets que tu prépares t’agréent plus que les miens à moi ? Ne sais-tu pas que celui qui mange avec plaisir n’a pas besoin d’assaisonnement ; que celui qui boit avec plaisir se passe aisément de la boisson qu’il n’a pas ?


Quant aux vêtements, tu sais que ceux qui en changent n’en changent qu’à cause du froid et de la chaleur ; que si l’on porte des chaussures, c’est pour que les pieds ne soient point arrêtés dans leur marche par ce qui peut les blesser. T’es-tu jamais aperçu que le froid m’ait fait rester davantage à la maison ? que, pendant la chaleur, je me sois battu pour avoir de l’ombre ? qu’un mal de pieds m’ait empêché d’aller où je voulais ? Ignores-tu que des personnes faibles de corps, deviennent, grâce à certains exercices, plus fortes que celles qui ne s’y sont pas exercées, et capables de les supporter plus aisément ? Et tu ne crois pas que moi, qui me suis exercé le corps à braver toutes les influences, je les supporte plus aisément que toi qui ne t’y es point exercé ?


Si je ne suis point esclave de mon ventre, du sommeil, de la lubricité, penses-tu qu’il y en ait une cause plus puissante que l’expérience de plaisirs plus doux, lesquels ne flattent pas seulement à l’instant même, mais font espérer des avantages continuels ? Tu sais que, sans l’espoir du succès, on ne goûte aucune jouissance, tandis que si l’on pense réussir dans l’agriculture, dans la navigation ou dans toute autre profession que ce soit, on s’y livre avec autant de joie que si l’on réussissait déjà. Crois-tu cependant que ce soit là un bonheur égal à celui que donne l’espoir de se rendre meilleur soi-même et ses amis ?


Telle est pourtant l’opinion dans laquelle je persiste. S’il faut servir ses amis ou sa patrie, qui donc en aura plus le loisir, de celui qui vit comme je fais, ou de celui qui embrasse la manière de vivre dont tu te glorifies ? Qui se mettra le plus aisément en campagne, de celui qui ne saurait vivre sans une table somptueuse ou de celui qui se contente de ce qu’il a sous la main ? Qui capitulera le plus promptement, de celui qui a besoin des mets les plus difficiles à trouver, ou de celui qui est satisfait des aliments les plus vulgaires ? Tu sembles, Antiphon, mettre le bonheur dans les délices et la magnificence ; pour moi, je crois que la divinité n’a besoin de rien ; que, moins on a de besoins, plus on se rapproche d’elle ; et, comme la divinité est la perfection même, ce qui se rapproche le plus de la divinité, se rapproche le plus de la perfection. »



Un autre jour, Antiphon disait encore à Socrate :


« Socrate, je te crois un homme juste, mais pas tout à fait un homme sage. Il me paraît d’ailleurs que tu es aussi de cet avis ; et voilà pourquoi tu ne fais point argent de tes leçons. Cependant ton manteau, ta maison, et rien de ce qui t’appartient et que tu crois valoir quelque argent, tu ne le donnerais gratuitement à personne, ni pour un prix au-dessous de sa valeur. Il est clair que, si tu estimais aussi tes leçons, tu te les ferais payer ce qu’elles valent. Tu es donc un honnête homme, puisque tu ne trompes pas par cupidité, mais non point un sage, puisque tu ne sais rien qui soit de quelque valeur. »


À cela Socrate répondit :


« Antiphon, n’est-il pas d’usage parmi nous qu’on peut faire de la beauté comme de la sagesse un emploi honnête ou honteux ? Quiconque trafique de la beauté avec qui veut la lui payer, s’appelle un prostitué ; mais celui qui, connaissant un homme épris de la vertu, cherche à s’en faire un ami, on le regarde comme un homme sensé. Il en est de même de la sagesse : ceux qui en trafiquent avec qui veut la leur payer, s’appellent sophistes ou bien prostitués ; mais celui qui, reconnaissant dans un autre un bon naturel, lui enseigne tout ce qu’il sait de bien et s’en fait un ami, on le regarde comme fidèle aux devoirs d’un bon citoyen.


Moi de même, Antiphon : ainsi qu’un autre est heureux d’avoir un bon cheval, un chien, un oiseau, je suis heureux, et plus encore, d’avoir de bons amis. Tout ce que je sais de bien, je le leur apprends, et j’y ajoute tout ce qui peut les aider à devenir vertueux. Les trésors que les anciens sages nous ont laissés dans leurs livres, je les parcours en société de mes amis ; si nous rencontrons quelque chose de bien, nous le recueillons, et nous regardons comme un grand profit de nous être utiles les uns aux autres. »


Pour moi, quand j’entendais ces paroles, je croyais que Socrate était heureux et qu’il conduisait ses auditeurs à la vertu.


(...)


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