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"Le soir d'une fleur" – Catulle Mendès, Les Oiseaux Bleus (1888)

"Le poète qui passe a pour devoir de recueillir ce qui demeure de la joie humaine, cette tristesse qui est comme la lie des choses heureuses ; et, après, il en fait des vers."

"Le soir d'une fleur"

Catulle Mendès, Les Oiseaux Bleus (1888)



William Jabez Muckley, Eglantine,1883



Le soir d'une fleur


On l'avait jetée, pendant cette fête, de voiture en voiture ; lancée au hasard, attrapée, lancée encore, elle avait été comme le volant de ces exquises raquettes que sont les mains des Parisiennes ; puis, un badaud l'ayant mal agrippée, elle tomba dans la boue, parmi l'herbe rase et humide ; et personne, d'abord, ne s'inquiéta d'elle ; et, plus tard, dans la fête mouillée, mille pieds la piétinèrent, sous la gaieté languissante des lampions et des verres de couleur, tandis que sonnaient les grosses caisses et les trombones des baraques foraines. C'était une toute petite églantine rose, presque en bouton encore, avec une longue tige épineuse.

Comme je passais, hier soir, à travers la foule, je vis, dans la grisaille de la fange, une petite rougeur pâle qui était cette fleur morte ; tout de suite je devinai quel avait été le sort de l'églantine, triomphante, puis mélancolique, pendant la journée de plaisir et de folie : elle était là maintenant, souvenir, entre deux petits tas de boue, comme entre deux feuillets d'un livre, déjà flétrie, charmante encore, relique souillée et parfumée. J'eus la pensée de la ramasser, de la conserver ; savais-je si je n'y retrouverais point l'odeur qui m'est chère entre toutes, l'odeur que j'ai aspirée, une seule minute, de mes lèvres rapides, sur le bout d'un petit doigt ganté, dans l'antichambre, après le thé de cinq heures, tandis que l'on remet les manteaux ? Et puis, cette rose, c'était tout ce qui restait de la gaieté d'une heure, de la promenade enrubannée et fleurissante, où Paris avait imité la fantaisie et les rires d'un Corso d'Italie. Le poète qui passe a pour devoir de recueillir ce qui demeure de la joie humaine, cette tristesse qui est comme la lie des choses heureuses ; et, après, il en fait des vers.

Je me baissai donc, pour prendre la fleur.

Mais une main avait devancé la mienne, une toute petite main, celle d'une fillette mal vêtue, sordide, presque en haillons, l'air d'une mendiante. Je laissai faire cette enfant, je ne lui disputai point la morose épave qu'elle saisit, et qu'elle mit dans son corsage, sous le bâillement de l'étoffe sans boutons, très vite, furtivement. La pauvre mignonne ! cela lui plaisait, habituée à marcher dans la boue, d'y cueillir une fleur.


Mais j'observai les gens, un homme et une femme, qui étaient avec l'enfant, et je les suivis, parmi le brouhaha de tout ce monde se hâtant sous la pluie. Ils étaient pauvrement habillés, lui en veston, elle en robe de cheviotte sans manteau ; elle avait dans le cou le désordre de son chignon défait, il avait jusqu'aux yeux, sous un chapeau rond, des frisures de cheveux bruns, annelées par un coiffeur de banlieue. Ils montraient tous deux dans leur costume et dans leur attitude, un abandon de misère, un traînaillement de loques. C'était vraiment cet affreux couple parisien : le voyou et sa femelle. Elle ne lui donnait pas le bras ; ils faisaient marcher devant eux la petite fille qui avait ramassé la fleur ; et, en cheminant, ils parlaient.

"Chienne de journée tout de même ! à cause de l'ondée toujours menaçante. Les gens riches n'avaient pas quitté leurs voitures, et, avec les bourgeois qui étaient venus pour voir malgré le mauvais temps, il n'y a rien à faire ; ce sont des malins qui prennent garde à leurs poches. Non, c'était enrageant, à la fin, de ne pas pouvoir se tirer d'affaire, lorsqu'on a bonne envie de travailler et qu'on n'est pas plus manchot que les camarades. Les étrangers ont de la chance, eux ; les Anglais surtout, à cause du Grand-Prix ; on les prend pour des gens convenables, qui ont des relations dans les écuries ; on les fait causer, pour avoir des renseignements sur les chevaux qui courront ; et, eux, tout en causant... Mais les Français se défient des Français ; pas moyen d'engager la conversation. Enfin, il était dix heures du soir, ils étaient venus à la fête à deux heures de l'après-midi, et, dans tout ce temps-là, pas une aubaine, rien ; ils n'auraient pas eu seulement de quoi prendre un verre avant d'aller se coucher, si la petite n'avait reçu quelques sous, en mendiant entre les voitures. S'il n'y avait pas de quoi se mettre en colère ! Alors, pour vivre, il faudrait donc s'expatrier ? puisqu'il n'y avait pas moyen de faire son métier, honnêtement, dans son pays !"

Et tout cela était dit dans des grognements, avec de sales jurons et cet accent des bouges qui donne à toutes les paroles l'ignominie de l'argot.

Pourquoi je suivais, pourquoi j'écoutais ces vils passants ? A cause de la fillette, toute haillonneuse, maigre, laide, chétive. Ce qui était exquis, c'est qu'elle avait ramassé une fleur.

- Marguerite !

- Maman ? dit l'enfant dans une secousse.

La mère lui flanqua une gifle.

- Une autre fois, tu répondras plus vite. Tiens, regarde, là, devant nous, ces gens qui viennent. Allons, dépêche-toi.

L'enfant s'approcha d'une famille bourgeoise qui courait presque, dans la pluie, en quête d'une voiture ; et, tendant une main, d'une voix faussement pleurarde :

- Messieurs, mesdames, geignit-elle, nous sommes cinq enfants à la maison. Papa est sans ouvrage. Donnez-moi quelque chose. Ça vous portera bonheur !

On lui donna une pièce de deux sous, que, les gens passés, elle remit à sa mère.

- Bête ! dit celle-ci, il fallait courir après eux, ils t'auraient donné davantage.

Et elle lui flanqua une autre gifle. La petite fondit en larmes. Elle ne devait pas avoir plus de sept ou huit ans. Elle avait, si maigre, sous le jour des illuminations, une pâleur presque morte, avec des taches de rousseur qui avaient l'air de taches de boue. Et elle pleurait avec de courts sanglots. Puis, elle se remit à marcher devant ce hideux couple, ne pleurant plus, la main dans son corsage. On eût dit que cela la consolait de toucher la fleur qu’elle avait prise.

Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, cette fleur ? Née dans quelque sale maison d’une cité populacière, habituée à une vie sans dimanches, elle ne pouvait pas avoir la nostalgie des champs, des buissons, des courses dans les bois, avec les camarades, en sortant de l’école ; une églantine, pour elle, ce devait être quelque chose qu’on vend à des messieurs, le soir, sur le boulevard ; et puis, si on n’a pas fait bonne recette, des coups, après minuit, au retour. Tout le jour, pendant la fête, elle avait vu, des coupés aux victorias, un échange fou de bouquets ; des dames bien habillées, éclatantes, heureuses, la face fleurie de joie, riaient en baissant la tête, pour éviter à leurs chapeaux, le heurt envolé des roses et des pivoines ; la haine des fleurs, — des fleurs, métier pour elle, luxe pour les autres, — voilà ce qu’elle aurait dû éprouver ce pauvre être. Mais non, elle tâtait toujours, sous l’étoffe sans boutons, l’églantine ramassée ; et, les yeux à peine séchés, elle avait un sourire aux lèvres, un sourire pensif et résolu, avec un air de préméditation heureuse, comme si elle eût formé le dessein de quelque grande joie. Je remarquai qu’elle avait sous son bras gauche un journal déchiré, mal replié. Une fois, il tomba, elle le reprit très vite. Qu’en voulait-elle faire ? Je la regardais. Maladive et triste, elle n’était point vilaine pourtant. Lavée, bien vêtue, on eût fait une belle enfant riche avec cette laide enfant pauvre. Elle marchait d’un pas décidé. Elle avait dans les yeux quelque chose qui ressemblait à un rêve.

Cependant, l’homme et la femme, moi les suivant toujours, avaient quitté la fête. Ils avaient gagné je ne sais quelle avenue de banlieue, ils s’arrêtèrent sous une tente flottante, lourde de pluie, et prirent place devant une table. Je m’arrêtai aussi, et m’assis non loin d’eux. Ils demandèrent une bouteille de vin. Je les voyais sous la lumière d’un quinquet accroché à un poteau. Lui glabre, elle moustachue, leurs faces étaient repoussantes. Accoudés, ils se parlaient bas, avec un murmure de complot. Autour de nous, des gens, qui devaient être des palefreniers et des valets de jockeys, menaient grand fracas, buvaient, appelaient le garçon, se querellaient, s’injuriaient. Il y avait, dans l’air, avec une odeur de tonneau en vidange, une odeur d’écurie. Je remarquai que le voyou et sa femelle regardaient par instants, en se faisant des signes, deux valets de chambre, en gilets de livrée, qui jouaient aux cartes, de petites pièces sur la table.

Mais où donc était l’enfant ?

Tout près, assise par terre, entre les souliers des gens.

Et c’était charmant de la voir.

Du vieux journal déchiré, elle avait fait deux petits carrosses en papier, — carrosses, ou leur vague ressemblance, — et ses mains, tantôt celle-ci, tantôt celle-là, lançaient d’une voiture à l’autre la fleur qu’elle avait ramassée tout à l’heure, l’églantine ramassée parmi l’herbe humide et rase. Je compris alors pourquoi elle avait saisi si rapidement la mélancolique épave ! pourquoi elle l’avait si soigneusement gardée. Là, entre les jambes des buveurs, parmi l’air sale, les pieds dans la fange, la jupe dans la fange, accroupie, elle imitait, à elle seule, toute la gaieté, toute la gloire épanouie de la fête. Elle recevait et lançait, en une seule églantine fanée, les mille bouquets de la fraîche bataille, et elle s’amusait, et elle riait, et elle avait, cette enfant de voleuse et de voleur, cette mendiante, cette loqueteuse, — tandis que l’homme et la femme, penchés au-dessus des verres rouges, complotaient quelque mauvais coup, — elle avait, plus sincère, au cœur et aux lèvres, toute la joie des belles mondaines échangeant des mitrailles épanouies. Bientôt elle rentrerait dans quelque bouge puant, obscur, où l’on dort mal, pendant les querelles avinées du père et de la mère. Mais, n’importe, elle aurait eu, la petite misérable, l’illusion, un instant, d’être heureuse comme tant de magnifiques dames. Et c’était, je le pensai, par la pitié du destin, que l’églantine rose, presque en bouton encore, avec une longue tige épineuse, était tombée d’une main maladroite, parmi la boue, dans l’herbe.


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1 Comment


gressiernathalie12
gressiernathalie12
Apr 04, 2023

Merci pour ce choix. Le texte commence et finit comme du Andersen. Joli texte, belle peinture!

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