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"Je me débats et nous nous débattons, parce que nous avons de la valeur" Un extrait d'une lettre de Jacques Rivière à Alain-Fournier (1906)

"Voilà surtout ce qui m'exaspère, c'est cette méconnaissance de tout ce que la vie peut contenir de poésie, d'émouvant, de libre, d'inutile, de paradoxal, de fou et de profond."

Jacques Rivière — Alain-Fournier




Extrait d'une lettre de Jacques Rivière à Alain-Fournier, février 1906.

Lettre publiée dans Jacques Rivière/Alain-Fournier, Correspondance 1905-1914 (Tome I, Janvier 1905-Mars 1906), Gallimard, 1926.



TES PROJETS. — Oui, oui, dirais-je, si j'étais désintéressé. Vas à l'Ecole coloniale. Ne sois pas professeur, même si on te promettait une chaire à la Sorbonne pour la fin de l'année. Sois quelque chose d'un peu intéressant !

Mais je pense à moi, qui suis aussi angoissé que toi, si c'est possible ; car j'étouffe. Je ne veux rien, ni l'Université, ni l'Ecole Coloniale, rien qu'une île déserte ou une place au Mercure. Et pourtant là aussi, comme toi, je me rebelle : je ne veux rien publier ; c'est pour cela que je n'écris pas mon article sur Barrès. Je me fais toujours le même aussi désespérant raisonnement :

Lâcher l'Université. — Oh ! oui. — Mais il faut manger, par conséquent écrire. — Oh ! non. — Alors, il faut mourir de faim. — Oh ! oui.

Si l'on peut appeler cela un raisonnement.

Dans de très vagues projets, je t'unissais à moi.

Et c'est pour cela qu'en définitive je ne te conseille pas beaucoup plus coloniale qu'autre chose. Dans ces projets tu mourais de faim avec moi à Paris dans deux ans, dans un an et demi, sous prétexte d'études quelconques. A ce moment-là, j'aurai de l'argent à peu près pour un an. Je donnerais des leçons, et nous irions au théâtre. Mais alors il faudrait économiser ; et cela deviendrait insupportable. Quelle vie, mon Dieu, quand on n'est pas spécialiste, ou qu'on ne veut pas se prostituer. Je ne veux plus rester chez moi, où je m'énerve. Je veux aller à Paris, où je mourrai de faim. Surtout je ne veux à aucun prix de l'Université. Tout est fermé, et je me débats et nous nous débattons, parce que nous avons de la valeur.

Toutes ces incohérences expriment assez bien mes pensées quotidiennes, auxquelles je t'associe. Malgré tout, tu te dis : « Oh ! lui, il n'a rien à craindre ! » Mais c'est justement parce que je suis lui que j'ai tout à craindre, ne voulant de rien. Oh ! être forcé de « prendre une direction », de renoncer à tous les possibles, dont on s'ornerait ! C'est monstrueux.

Du choix d'une carrière ! Titre de livres innombrables, qui exposent candidement le grand crime de la société moderne.

Mais je m'emballe et deviens ridicule, comme toujours quand on souffre. Et je ne te réponds rien, pas plus que je ne peux me répondre à moi-même. Oh ! après tout, va à l'Ecole Coloniale, si tu veux.


***


Je suis ces temps-ci dans une période d'énervement. Toutes les attitudes me dégoûtent. Je ne m'observe plus ; je me laisse aller, sans souci d'ornementation ; je vais même jusqu'à avoir de la haine. J'ai une haine farouche pour la sottise qui m'entoure, et qui affecte surtout la forme universitaire. Elle est incroyable, cette sottise, et je lui en veux d'autant plus que je m'y suis laissé prendre jadis. Elle est incroyable avec son affectation d' « esprit large », de « libéralisme », etc... Oh ! n'aie pas peur ! Je ne veux pas répéter ce qu'on a tant dit, et ce qu'on dit tant. Mais vraiment j'en souffre trop de cette université régulatrice et... « libre-penseuse ». Or, tous ont les mêmes opinions soigneusement décalquées ; tous admirent Michelet et Zola, parce que « socialistes » ; tous lisent l'Humanité, tous vont dans les réunions publiques. Oh ! 1 et 100, combien vous êtes pareils, et vous encore, 200, et vous encore, 5000 ! Il y a des moments où j'ai envie de mordre. J'ai lu ces jours-ci les Mémoires de Stuart Mill, qui sont l'archétype de toutes ces stupidités. Cet homme ne parle que des devoirs civiques, et du bien à faire à l'humanité. A douze ans, il écrit un Traité d'Economie politique. Et c'est à vingt-cinq ans qu'il apprend le nom de Shelley et celui de Byron. Voilà surtout ce qui m'exaspère, c'est cette méconnaissance de tout ce que la vie peut contenir de « poésie », d'émouvant, de libre, d'inutile, de paradoxal, de fou et de profond. Stuart Mill parle de Carlyle sur un ton de suffisance modeste, qui fait pleurer ! Il dit : « Je voyais bien ce qu'il y avait de vrai dans ses opinions —, mais elles me semblaient dangereuses et exagérées par la fougue qu'il mettait à les exprimer », ou quelque chose d'approchant. En somme, ce qui m'agace, c'est que tous ces gens-là :

1° Ont des opinions (oh ! les opinions, les idées, la vérité, la nature, la science, etc...).

2° Se reconnaissent des devoirs (Oh ! Ibsen, il y a encore des gens qui se reconnaissent des devoirs).

3° Lisent Victor Hugo avant d'éteindre leur chandelle « pour se reposer ». (Et c'est tout ; pour le reste, un sourire de gens pressés).

Naturellement, je me morigène et je m'en veux de cette haine exaltée. Je me dis que je suis un gosse, que je serais bien navré si tout le monde aimait ce que j'aime, que je suis presque aussi ridicule qu'eux, en croyant si fort que j'ai raison, etc... Rien n'y fait, parce que je souffre de phrases salissantes et viles. (Croiras-tu que je n'ai encore trouvé PERSONNE qui connaisse le nom d'UN symboliste ! Quelqu'un en voyant Vers et Prose : Ah ! c'est une revue décadente. L'agrégé du mois de juillet prochain ignore le nom de Gobineau, et — qui pis est — se dit mon ami parce qu'il m'a vu pleurer en entendant la mort d'Yseult).

Je souffre, mon ami, et je suis atrocement exaspéré. Pardonne-moi ces irritations puériles et passagères (sinon les avouerais-je ?) Je fais comme toi, je te dis tout, à mesure que je le sens.


***


Je voulais après cela te dire un nouveau point de vue, dont j'ai appris à me regarder, et d'où je crois avoir vu assez profond. Mais je ne me sens pas disposé. Je me suis vu — en deux mots — comme un composé de deux êtres radicalement ennemis, l'un rationnaliste et idéologue, l'autre mystique et passionné, et de leur conflit j'ai vu sortir toutes mes souffrances, toutes mes délicieuses souffrances. C'est toujours la même distinction, mais considérée plus profondément en ce sens que je découvre un antagonisme entre ma pensée et mon émotion ; elles se haïssent l'une l'autre, et quand elles ne s'unissent pas pour créer la suprême volupté, quand l'une d'elles fait à part son œuvre, l'autre s'irrite et la trouble. Ainsi perpétuellement je crois et je doute, je crois par un geste de mon cœur, je doute par une répulsion de mon intelligence ; je m'enfonce et me méfie ; je plonge, et quand délicieusement je vais m'abandonner au courant, je crains de me noyer.

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