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Kafka et Pessoa : L'Œuvre au noir (#3)




Extraits de :

Béatrice Guéna

L’Invention de soi : Rilke, Kafka, Pessoa



Peter Lang, 2011, Comparatisme et Société

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« Meurs et deviens ! »

Goethe



"Le poète, selon Blanchot, est celui qui s’expose au plus grand risque : « Cet exil qu’est le poème fait du poète l’errant, le toujours égaré, celui qui est privé de la présence ferme et du séjour véritable. » Dans sa correspondance, Rilke n’a cessé d’affirmer combien est douloureuse la solitude du créateur. Déjà, dans Le Livre de la pauvreté et de la mort, il sait qu’il devra passer « maître en souffrances ». À Clara, il déclare : « les oeuvres d’art sont toujours le résultat d’un danger couru, d’une expérience conduite jusqu’au bout, jusqu’où personne ne peut aller plus loin. »


(...)


L’anéantissement du sujet et de son rapport au monde correspond à une expérience existentielle et esthétique sans précédent, comme le souligne Burghard Baltrusch :


« La souffrance des modernes, provoquée par cette dissolution dans ce qui semble chaotique, recèle aussi des possibilités positives de perspectives plus complexes sur le monde et sur l’art. »


La défaite de Malte, Kafka et Soares était inévitable et nécessaire. Leur histoire ne pouvait être que tragique, puisqu’il lui fallait opérer une « catharsis », ou, pour reprendre un terme alchimique, l’oeuvre au noir.


Ni réel ni irréel, l’espace de la création du mélancolique correspond en effet, selon Agamben, au « nigredo » de l’alchimie, lieu de passage, de transformation du négatif et de la mort. Car, pour être possédé, l’objet doit être « pour toujours perdu ». L’alchimiste devait, en première étape, effectuer un travail de dissolution pour lequel il s’enfonçait dans les profondeurs. De la matière première du chaos il devait extraire la « pierre au noir », le plomb saturnien. L’expérience de l’alchimiste au cours de la première phase correspond à l’expérience du mélancolique. Le désespoir a valeur de purification de soi. Il est dès lors un mode de création.


Pour Henri Ey, la distinction entre la maladie mentale (crise de mélancolie) et la névrose dépressive réside dans une « forme d’existence où la névrose entre dans un programme vital et constitue pour ainsi dire une loi et un idéal éthique intégrés dans la personnalité. » Les diaristes ont trouvé, au fond de l’angoisse, un anéantissement comparable à celui du mystique. Car l’angoisse, écrit Bataille, est « l’extrême du possible ». La quête s’est faite à l’envers, vers le fond obscur de l’être. Il faut que le sujet s’anéantisse, brûle en enfer pour que vive la nouvelle littérature. (...) Aller jusqu’au bout de la déchéance, du dégoût de soi, c’est faire surgir le chaos, c’est-à-dire le diable. Pour créer le Grand Oeuvre, il faut plonger au coeur des ténèbres. Au bord de l’écriture, Kafka prend son élan :


« Il va falloir que je plonge, littéralement, et que je sombre plus vite que ce qui sombrera devant moi. »


Dans une lettre à Brod, Kafka dit vivre « au-dessus d’un trou d’ombre, d’où les puissances obscures sortent à leur gré pour détruire sa vie ». La création littéraire est une « descente vers les puissances obscures », un « salaire pour le service du diable ». On a vu plus haut que pour Kafka, l’adage delphique « Connais-toi toi-même » signifie : « Fais de toi le maître de tes actes. » Or, il ajoute qu’il est déjà maître de ses actes. Cette maîtrise est sans doute ce qu’il appelle, dans un autre aphorisme, « le positif ». Elle ne peut suffire à la réalisation de l’oeuvre : « Il nous incombe encore de faire le négatif ; le positif nous est déjà donné. »


L’adage delphique a donc un autre sens : « Méconnais-toi ! Détruis-toi ! c’est-à-dire quelque chose de mauvais, et c’est seulement si l’on se penche très bas que l’on entend ce qu’il a de bon et qui s’exprime ainsi : Afin de te changer en celui que tu es. » Avec le « nigredo », l’écrivain-sorcier deviendra celui qu’il est véritablement, après avoir détruit l’enveloppe de son moi postiche. Il y a là un processus d’abstraction du sujet, qui disparaît au profit de la chose qu’il a faite : « Si, ayant acquis la connaissance, tu veux accéder à la vie éternelle, il te faudra te détruire toi-même, qui es l’obstacle, pour édifier le degré, qui est la destruction. » écrit Kafka.


(...)


L’intranquillité pessoenne est une étape nécessaire. Pour Yvette Centeno, le « desassossego » est un état d’âme propre à l’adepte dans sa phase de « nigredo ». Le passage par l’étape de cadavre, qui marque le début de l’oeuvre de l’alchimiste, s’exprime ici dans l’explosion des formes jusqu’au point extrême de l’annulation du moi. L’alchimiste parvient alors au « candidus », au neutre.


Soares, qui effectue une véritable descente aux Enfers, est bien la figure du Diable. Celui-ci, comme le poète, est un qui échoue. Il a échoué à tenter le Seigneur, il a échoué à être la lumière ; il est l’exilé. Mais il est aussi « L’Étoile brillante du matin ». L’obscurité est convertie en lumière, l’échec en victoire. Satan rejoint la figure des martyrs, qui connaissent le déclin puis la Gloire. Soares, en ce sens, est à la fois le Diable et le Christ. « ce lent calvaire que j’ai fait de moi pour atteindre à ma Gloire Crucifiée », écrit-il. Comme le saint, le poète est métamorphosé par le supplice qu’il a connu, qui est un supplice d’un ordre supérieur :


« Il est de ces martyres plus subtils que ceux des saints et des ermites ».


Pour Pessoa, Dieu et le Diable ont ceci de commun qu’ils sont des rêveurs. En effet, tous deux ont voulu se créer autre. Ils en ont payé le prix. Le Diable a été déchu, l’hypostase divine – le Christ –, a été crucifié. Le poète, qui est un rêveur, connaît le même destin :


« Le rêveur suprême a pour fils le martyr suprême. »


(...)


L’intranquillité pessoenne, c’est l’agitation de la pensée, opposée au repos du divertissement. « Agir, c’est connaître le repos », constate Soares. L’intranquillité est une expérimentation métaphysique de l’existence, ce que Gil a appelé la « métaphysique des sensations ». La poésie est savoir du néant. « L’esprit le plus élevé, écrit Soares, ne fait que connaître de plus près le vide et l’incertitude de toute chose ». « Le cogito de Soares, note Robert Bréchon, c’est cette intuition fulgurante que ce n’est ni la sensation ni la pensée qui prouvent l’existence mais la conscience de soi. » (...)


Baltrusch écrit : « Soares incarne, à travers sa prose d’abdication autoréférentielle, la fin de la fiction du moi romantique dans la littérature européenne des modernes. » Il souligne que la douleur résultant de la perte de l’unité de la personne et de la Weltanschauung qui en découlait est sans doute la caractéristique esthétique la plus aiguë de la conscience moderne. Il s’oppose à la conception, développée par Georg Lind, d’un Livre qui serait un reflet de la mentalité « fin de siècle », et qui serait traversé par les thèmes du solipsisme, de l’inadaptation, du « taedium vitae », des postures de la philosophie existentielle, d’esthétisme, de dandysme et de nihilisme.


Pour lui, c’est la réflexivité de la conscience qui est l’aspect fondamental du Livre, et elle place celui-ci résolument sur le terrain de la modernité. Le poète pessoen mesure l’étendue du néant. Pour Lourenço, Pessoa est le « fou lucide ». Il dévoile à l’humanité son terrible secret. « Je viens comme messager de la conscience », annonce-t-il. Il est « l’Inquiéteur au milieu de l’humanité ordinaire », pour reprendre l’expression de Judith Balso. Il révèle à chacun « qu’il est porteur d’une ontologie ou d’une métaphysique ». Pour Pessoa, comme pour Kafka, la mission de l’art réside dans cet éveil des hommes à leur condition existentielle. « La finalité de l’art est simplement d’augmenter l’auto-conscience humaine », écrit-il.


(...)


« J’écris en souriant avec les mots, mais il me semble que mon coeur pourrait se briser », confie Soares, pour qui l’usage du paradoxe et de l’absurde est « la gaieté animale des gens tristes ». Le diariste est ainsi capable, tout en exprimant une douleur très grande, d’ironiser sur le Livre : « Une fois ce livre écrit, les poèmes de Seul ne seront plus le

livre le plus triste du Portugal. » Livre triste, mais en même temps, livre absurde : « c’est parce que ce livre est absurde que je l’aime », avoue-t-il. Patrick Quillier constate qu’un certain apaisement fait suite à l’angoisse chez Pessoa. Selon lui, la tragédie est sans cesse désamorcée par l’humour.


Telle est aussi l’interprétation implicite de Richard Zénith qui place à la fin du Livre, juste avant les « Grands Textes », ce fragment du 5 juin 1934, où se déploie ce leitmotiv : « Je m’apaise, oui, je m’apaise. » Ce sourire tendu sur l’abîme de l’existence fait toujours suite à une grande détresse. Sur le point de s’endormir après une nuit d’insomnie, Soares sourit, car il peut enfin « s’ignorer ». L’ironie met le moi à distance. Pour cette raison, elle est un remède à l’angoisse : « Me voir me délivre de moi. Pour un peu, je sourirais ». La conscience du diariste est une « conscience sarcastique », et pour cette raison, une conscience supérieure. Le sourire de Soares, c’est le sourire énigmatique du chat dans Alice au pays des merveilles. Or le chat est le seul habitant lucide des rêves d’Alice, car il a conscience de la folie du monde dans lequel il vit. « Nous sommes tous fous ici », déclare-t-il à la fillette.


Soares méprise la gaieté grossière des inconscients, tandis que « se dresse, unique et altière, la statue de notre Ennui, figure sombre dont la face se nimbe, en secret, d’un sourire impénétrable ». L’Ennui ne peut être combattu, mais il est érigé en signe de supériorité, comme en témoigne l’usage de l’adjectif possessif, de la première personne du pluriel, et de la majuscule. « L’homme supérieur diffère de l’homme inférieur, et de ses frères les animaux, par la simple qualité de son ironie », affirme le diariste, qui se veut épicurien :


« Comme tous les stoïcismes, ce n’est jamais qu’un épicurisme rigoureux : je souhaite, autant que possible, faire en sorte que mon malheur m’amuse. »


Le modèle est Omar Khayyam, « Maître de la tristesse et de la désillusion ». Soares admire « l’ennui du sage persan », cet « épicurisme paisible » et désenchanté. Un autre maître en ironie est Heine. Apaisé, le diariste se compare également au Christ qui ne s’est pas laissé tenter par les choses de ce monde. Pied-de-nez permanent à l’existence, l’ironie est un détachement souverain qui retourne l’échec en victoire. Soares fait un usage intensif de l’adjectif « absurde ». La réponse du diariste à la tragédie de l’existence, c’est celle du chat d’Alice au pays des merveilles, qui devient l’icône de cet univers absurde : c’est son éternel

sourire, qui flotte dans les airs après sa disparition. Ce sourire est celui du « Nonsense » – Pessoa est en effet imprégné de culture anglaise.


Cette comparaison trouve des prolongements si l’on remarque que le chat tient des raisonnements qui absurdes, comme Soares. C’est cette ironie que ce dernier lisboète érige en principe d’écriture. Il fait le voeu de conserver jusqu’à sa mort cette lucidité sur la condition humaine, en même temps que sa capacité à rêver :


« Que tous les dieux me conservent, jusqu’à l’heure où disparaîtra mon aspect actuel, la notion claire, la notion solaire de la réalité extérieure, l’instinct de mon inimportance, le réconfort d’être si petit et de pouvoir penser à être heureux. »


(...)"


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