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Kierkegaard : Séparation et Mélancolie





“Ma mélancolie durant bien des années a fait que je n’arrivais pas à me dire “tu” à moi-même au sens le plus profond. Entre la mélancolie et ce “tu” il y avait tout un monde imaginaire. C’est celui qu’en partie j’ai épuisé dans les pseudonymes... Ma mélancolie m’a tenu loin de moi-même alors qu’à la découverte et dans l’expérience poétique j’ai parcouru tout un monde imaginaire. Tel l’héritier de grands domaines qui ne finit jamais d’en prendre connaissance – tel par la mélancolie j’ai été en face du possible. ”

Kierkegaard, Journal, VIII A 27.



« C’est alors que s’éveilla en moi l’énorme production que j’embrassai avec une passion non moins énorme... comme Shéhérazade sauve sa vie en racontant des histoires, ainsi je sauve la mienne, ou la maintiens, à force d’écrire. »

Kierkegaard, Journal, III A 113 




Séparation, le terme apparaît moins souvent dans l’œuvre ou le Journal de Kierkegaard que bien des synonymes indiquant d’ailleurs un phénomène ou un état plus violent : rupture, saut, etc. La réalité même que signifient ces termes y est, quant à elle, bien présente.


S’il y a séparation, rupture, mise à part, constitution de l’ « Individu »« seul dans le monde entier – seul... devant Dieu », ces opérations se font sous le signe, sous le poids écrasant, de la mélancolie. Tout en se souvenant qu’au dire de Kierkegaard lui-même rien ne pourra être déchiffré, quant au fond, des événements de sa vie :


« Après moi, on ne trouvera pas dans mes papiers (c’est là ma consolation) un seul éclaircissement sur ce qui, au fond, a rempli ma vie ; on ne trouvera pas en mon tréfonds ce texte qui explique tout et qui souvent, de ce que le monde traiterait de bagatelles, fait pour moi des événements d’énorme importance, et qu’à mon tour, je tiens pour une futilité, dès que j’enlève la note secrète qui en est la clef »


que, de plus, même si on ne peut confondre la vie et l’œuvre de Kierkegaard, force est de constater que la mélancolie est présente aussi bien dans le Journal, fréquemment sous la forme d’ « autofictions » que dans l’œuvre écrite... Kierkegaard construit son œuvre pour une large part autour de la mélancolie et du désespoir ; la première exprimant l’aspect plus affectif, le second, l’aspect plus intellectuel d’une unique réalité. De plus, rappelons que « exister », pour notre auteur, c’est « rédupliquer », c’est-à-dire « être ce qu’on dit », qu’être un « penseur subjectif existant », c’est « exister dans ce qu’on pense ».


(...)


Kierkegaard se vit donc comme un « penseur subjectif existant ». La mélancolie telle qu’il la décrit est d’abord une expérience singulière avant d’être une donnée tendant au « général » ou à l’ « universel ».


C’est une tonalité intérieure de l’âme (Stemning, Stimmung), tout entière prise dans le religieux, qui possède Kierkegaard depuis le commencement, c’est-à-dire aussi loin qu’il s’en souvienne et, qu’après plusieurs crises, il assuma consciemment comme point de départ de sa tâche, être au moins, parce qu’il ne pouvait faire plus, un « poète du religieux » pour aider à une claire compréhension du christianisme. C’est en même temps une contrainte, une « écharde dans la chair », impossible à rejeter.


« ... Suis-je ce diable d’homme qui, dès le début a compris que la catégorie à dégager était l’Individu et trouvé ensuite des forces personnelles pour ne pas lâcher prise dans la vie quotidienne ? Oh, loin de là ! j’ai été secouru. Et par quoi ? Par une terrible mélancolie, une écharde dans la chair. Je suis un terrible mélancolique qui a eu la chance et la virtuosité de pouvoir le cacher et c’est pour cela que j’ai lutté. Mais ce fond de tristesse, la Providence m’y maintient. Entre-temps, j’ai de mieux en mieux compris l’idée, celle de l’individu, et eu une satisfaction sans nom et une joie constante – mais toujours secouru par le tourment qui me maintenait dans les limites tracées »


« Je me suis jeté dans la vie avec une voie d’eau dans la cale depuis le début – et à cet effort même pour me maintenir à flot à coups de pompe je dois d’avoir développé une existence spirituelle hors de pair. Ça m’a réussi. J’ai interprété cette souffrance comme une écharde dans ma chair... Tel me suis-je compris moi-même. Autrement j’aurais dû tâcher d’aveugler un peu l’avarie... La contrainte est dans ces cas-là l’unique chose qui aide, car l’infini est une puissance trop grande pour pouvoir servir seule de remède en pareil cas »



De quoi est faite cette tonalité intérieure ?


D’une impuissance spirituelle totale, d’une « nostalgie consumante, presque un rut de l’esprit et pourtant si dépourvue de contour que je ne sais même pas ce qui me manque » (III A 56 ; 1, 211-212).


D’angoisse :


« L’existence entière me remplit d’angoisse, depuis le moindre moucheron jusqu’aux mystères de l’Incarnation ; elle est tout entière inexplicable pour moi, surtout moi-même ; l’existence entière est infectée pour moi, surtout moi-même... Nul ne la connaît sinon Dieu dans le Ciel et il ne veut pas me consoler. Nul ne le peut sinon Dieu dans le Ciel et il ne veut pas avoir pitié »



Cette souffrance si profonde, si radicale, isole Kierkegaard, le sépare des autres, ou plutôt le met à part :


« Paul parle d’être un aphôrismenos <c’est-à-dire ici un mis à part>, eh bien j’en ai été un dès ma plus tendre enfance. Mon supplice fut d’abord la souffrance même que je sentais, puis encore le fait qu’autour de moi on devait tenir pour orgueil ce qui n’était que souffrance et misère. C’est comme ce lord anglais qu’enviait le pauvre journalier... jusqu’au jour où il vit que ce lord était cul-de-jatte »


En même temps, Kierkegaard possède une liberté entière de dissimulation, mais au bout du compte, ce qui pèse le plus c’est la solitude :


« Pendant toute mon activité littéraire, j’ai eu besoin toujours davantage, jour après jour au cours des années, de l’assistance de Dieu, car il a été mon seul confident, et c’est seulement par cette confiance que m’inspirait la connaissance que Dieu avait de moi que j’ai pu oser ce que j’ai osé, que j’ai pu supporter ce que j’ai supporté, et trouver ma félicité à être, absolument à la lettre, seul dans le vaste monde, seul, car partout où j’étais, aux yeux de tous ou du plus intime, j’étais toujours revêtu de tromperie, et donc seul. Je n’étais pas plus seul dans la solitude de la nuit.


Seul, non pas dans les forêts d’Amérique avec leurs effrois et leurs dangers, mais seul dans ce qui transforme même la plus horrible réalité en apaisement et en rafraîchissement : seul en la compagnie des plus cruelles possibilités ; seul presque avec le langage humain contre moi ; seul dans les tourments qui m’ont enseigné plus d’un commentaire nouveau au texte sur l’écharde dans la chair ; seul dans les décisions où l’on aurait pu avoir besoin d’amis, et, si possible, de toute l’espèce pour vous soutenir ; seul dans des tensions dialectiques qui conduiraient tout homme doué de mon imagination – sans Dieu – à la folie ; seul dans des angoisses jusqu’à la mort ; seul dans l’absurdité de la vie, sans pouvoir, même si je l’avais voulu, me faire comprendre d’un seul ? – non, il y eut des temps où ce n’était pas cela qui me manquait, de sorte que l’on ne pouvait pas dire : « Il ne manquait plus que ça... » – des temps où je ne pouvais même pas me faire comprendre par moi-même.


Quand je pense que des années se sont écoulées de cette manière, je frémis ; si, un seul instant, je ne vois pas juste, je m’effondre. Mais si je vois juste, de sorte que, par la foi, je trouve le repos dans la confiance en la connaissance que Dieu a de moi, la félicité me revient »


(Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain).


Ce tourment solitaire peut se manifester de façon démoniaque, se satisfaire de la haine des hommes et de l’outrage à Dieu, mais aussi, et c’est la voie que choisit Kierkegaard, selon son contraire :


« J’avais la pensée dans mon amour mélancolique pour les hommes, de leur être secourable, de trouver pour eux une consolation, surtout la clarté de la pensée et en particulier à l’égard du christianisme »

(ibid., p. 56).


Plus radicalement, il se vit élu pour être sacrifié :


« Très loin dans mon souvenir remonte cette pensée qu’il y a dans chaque génération deux ou trois êtres qui sont sacrifiés aux autres pour découvrir dans de terribles souffrances ce qui leur profite. C’est ainsi que je me comprenais mélancoliquement moi-même. J’étais élu pour cette mission »

(ibid., p. 56).


Kierkegaard se plaint amèrement de n’avoir jamais été un enfant, ni un jeune homme. Il ne fut jamais spontané ; il fut « esprit », « réflexion du début jusqu’à la fin ». « Le secret de la mélancolie, c’est la perte de l’immédiateté. »


Il fut en même temps une énigme pour lui-même. Pour être de quelque utilité pour les hommes il devait résoudre cette énigme en allant à l’extrême du possible en se heurtant à l’énigme absolue, au paradoxe de l’Homme-Dieu, le Christ.


Kierkegaard analyse avec rigueur ce qu’est négativement la mélancolie pour lui, mais en même temps il en montre la face positive : il faut accepter cette mort à l’immédiat, pour « la vivre dans le temps », parce que moribond (paranekros), presque déjà mort (nenekrômenos, comme Abraham), Kierkegaard peut transformer en écriture ce qui n’est dicible que moyennant cette mort. Il est difficile, en cet instant, de ne pas penser à Freud citant Schiller dans L’homme Moïse à propos du meurtre de Moïse, déjà répétition du meurtre du père de la horde, « répété à nouveau dans le meurtre judiciaire du Christ. De sorte que ces événements viennent en premier plan en tant que causes. C’est comme si la genèse du monothéisme n’avait pu se passer de ces événements. On se souvient de la parole du poète :


« Ce qui doit vivre immortel dans le poème doit sombrer en cette vie. » 

S. Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste


L’activité de la pensée dans l’écriture devient donc capitale dans cette perspective. D’un côté, c’est comme la mélancolie elle-même une contrainte. Lorsque après avoir soutenu sa thèse sur L’Ironie et rompu avec Régine, il commence à produire son œuvre :


« C’est alors que s’éveilla en moi l’énorme production que j’embrassai avec une passion non moins énorme, comme Shéhérazade sauve sa vie en racontant des histoires, ainsi je sauve la mienne, ou la maintiens, à force d’écrire. »


En même temps, il décrit bien le combat avec l’abondance de ses pensées :


« Du “poète”, on dit qu’il invoque la muse pour en recevoir les pensées. À vrai dire, tel n’a jamais été mon cas, mon individualité m’interdit même de le comprendre ; au contraire, j’ai eu besoin de Dieu chaque jour pour me garder de l’abondance des pensées... À tout moment j’ai pu accomplir ce tour de force, et je pourrais encore l’accomplir maintenant : je pourrais m’asseoir et continuer à écrire sans interruption jour et nuit, et encore un jour et une nuit, car ma richesse est assez grande. Si je le faisais, je serais brisé... » « Et ainsi, maintes et maintes fois, j’ai eu moins de joie des pensées que je produisais que de mon obéissance à Dieu »

(Point de vue explicatif...)


Cette pensée est en même temps instable. Kierkegaard peut commencer son travail d’écriture dans la facilité et une certaine allégresse et être précipité, brutalement dans le vide le plus total. D’un côté, Kierkegaard aborde la vie et l’écriture « dressé dans une fierté presque téméraire », en même temps, il est convaincu qu’il n’est humainement apte à rien :


« Ce que l’on veut, on le peut, sauf une chose : la suppression de la mélancolie au pouvoir de laquelle je me trouvais... au fond de moi-même, j’étais le plus misérable des hommes... Il faut entendre ce que je dis en songeant que de très bonne heure j’ai appris que triompher, c’est vaincre au sens de l’infini, ce qui au sens du fini, revient à souffrir ; ainsi cette conviction se trouvait d’accord avec l’intelligence profonde de ma mélancolie selon laquelle je n’étais proprement apte à rien (au sens du fini) »

(ibid.).


Bien d’autres aspects seraient à esquisser, certes, mais en conclusion de ce trop bref tableau, soulignons que Kierkegaard inscrit lui-même ce vécu mélancolique dans une double tradition ; la tradition chrétienne, celle des Pères du désert, Jean Cassien (qu’il cite à travers Grégoire le Grand) qui font de l’acédie, la tristesse spirituelle, le dégoût des choses divines, un péché capital menaçant le solitaire, l’ermite vivant au désert ; mais aussi la tradition pa ïenne, inaugurée par le « Problème XXX-1 », attribué à Aristote, qui lie la « génialité » à la « mélancolie », tradition reprise dans l’Occident latin par Sénèque.


« En un sens, je le reconnais volontiers, la mélancolie n’est pas un mauvais signe, car elle n’atteint en général que les natures les mieux douées... Ceux dont l’âme ignore complètement la mélancolie sont ceux dont l’âme aussi ne soupçonne aucune métamorphose » (L’alternative, OC 4, 172) 


(...)


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