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Marcel Proust : Lettres à Emmanuel Bibesco

Dernière mise à jour : 26 avr.



Antoine Bibesco

Marcel Proust


LETTRES DE MARCEL PROUST À BIBESCO

1949



Lettres à Emmanuel Bibesco.



1904.


Mon cher Emmanuel,


Je pense qu’il suffit que je vous demande qu’une lettre soit entièrement confidentielle pour ne pas craindre, même si vous repoussez ma proposition, que vous la divulguiez. Aussi sans attendre une réponse de vous me promettant le secret, voici :


Vous me rendriez grand service ou plutôt me feriez un grand plaisir en me permettant de rendre grand service à quelqu’un si vous consentiez pendant deux ou trois semaines à me dire chaque jour les noms des invités des dîners et même soirées où vous allez. Ils paraîtraient dans le Figaro avec ou sans votre nom, mais je crois que la suppression de votre nom aurait l’inconvénient de faire supposer que cela vient de vous et qu’il vaudrait mieux le laisser ; en tout cas personne ne le saura jamais. Je sais que c’est assommant pour vous et n’ose espérer que vous vouliez, mais cela me rendrait bien service. Je crois que je sortirai ce soir, et vous téléphonerai peut-être, mais si vous pouviez tout de suite, par un petit bleu, m’envoyer quelques mentions de ce genre, en assez grand nombre pour la première fois aujourd’hui, des deux ou trois jours précédents, vous me raviriez. Même si vous ne deviez pas continuer dans la suite et si je pouvais les recevoir avant dîner et même mieux avant quatre heures et demie, ce serait encore plus sublime. À ce propos, je songe que je vous interrogeais toujours sur vos fêtes et que vous allez croire que c’était pour ça. Mais, mon cher ami, pas le moins du monde. C’est une pure coïncidence. Naturellement, si vous y glissiez des blagues, des noms faux, vous me causeriez de si grands ennuis que j’espère que vous ne le ferez pas.


Votre

MARCEL PROUST.



*



Cher Emmanuel,


Merci de votre gentille exactitude à me répondre. Je n’ai absolument rien compris à vos raisons, mais je n’ai pas à m’en faire juge, toute demande impliquant la possibilité d’un refus, et elles doivent être excellentes, bien qu’inconcevables, puisque vous êtes le plus gentil et le meilleur des amis. Je ne dirai pas que je suis heureux que vous ayez refusé, parce que je regrette de ne pouvoir rendre service à un ami, mais pourtant je souffrais de demander à votre amitié autre chose que le plaisir délicieux qu’elle me donne et dont je vous suis si reconnaissant.


De coeur à vous,


MARCEL PROUST.



*



Grand-Hôtel, Cabourg.


Cher Emmanuel,


Je vous remercie de tout coeur de votre charmante carte, cela m’a fait tant de plaisir que vous ayez aimé le petit article. Vous êtes bien bon de me l’avoir dit. Je suis depuis huit jours à Cabourg (Grand-Hôtel) d’où je vais voir des églises à travers la Normandie. Si vous aviez des paysages ou des monuments à me recommander, vous me feriez grand plaisir. Mais pressez-vous, car je vais bientôt quitter ce pays pour la Bretagne. Il est vrai que là aussi vous pourriez me dire quelques lieux qui vous paraîtraient vraiment émouvants. Vous seriez étonné de me voir tous les jours sur les routes. Mais cela ne durera pas ! Je n’ai pas vu que de belles pierres. Guiche, que l’automobile rend mon voisin, m’a présenté à deux dames qui m’ont fort troublé, à ce point que je n’ai pensé qu’après les avoir quittées que j’aurais pu me recommander de vous, la baronne d’Erlanger et Mlle de Saint-Sauveur. L’impression de stupidité que j’ai pu leur produire doit être incroyable, mais, moi, je pense souvent à elles et je les ai trouvées bien charmantes. J’espère qu’Antoine est bien, calme, laborieux, heureux, tout ce que je ne suis pas ! Je n’ai jamais été si agité, si stérile, si malheureux. Mais lui a tant d’avenir devant lui qu’il faut absolument qu’il aille bien, qu’il soit content, qu’il travaille. Je crois que je pourrais lui faire beaucoup de bien, parce que je sais ce qui est bon sans avoir la force de le faire et puis pour moi cela n’a plus d’importance.


Cher ami, je vous aime beaucoup tous deux et vous envoie mes pensées les meilleures ; Victor Hugo disait beaucoup mieux : ma pensée, la chose la meilleure que j’aie en moi.


MARCEL PROUST.



*



1904


Cher ami,


Je vais vous écrire pour vous remercier de votre lettre exquise et de votre gentille invitation pour déjeuner qui est arrivée ici à six heures et demie ou sept heures. Mais je profite de ce que mon concierge fait des courses pour vous faire dire que je suis malade et que si, ce soir, en rentrant du Théâtre-Antoine ou autre – car je n’ose espérer que vous soyez libre plus tôt – vous voulez monter chez moi (avant une heure) vous me ferez grand plaisir. Même à une heure, ce sera encore très bien. Ne me faites pas de compliments. J’ai beaucoup d’affection pour vous et très peu pour moi.


Aussi vous me faites plus de plaisir en me disant : « Vous êtes en hausse » qu’en me disant des choses qui ne pourraient s’adresser qu’à mon amour-propre, si j’en avais.


Votre ami,


MARCEL PROUST.


Je suis triste. Bergson, fatigué, ne viendra pas dîner. Nous reparlerons des nombreuses facilités que vous auriez de le voir avec moi chez lui.



*


1904


Cher ami,


Votre « vous êtes en hausse » me fait toujours plaisir, même quand je le crois calculé. Le pouvoir d’un charme sur nous est généralement indépendant de la part d’illusion que notre esprit peut y percevoir, il y survit et cesse un jour pour des raisons tout autres qui ne viennent que du coeur. Mais, du reste, un calcul de votre part, qui aurait pour but de vous assurer mon amitié, ne serait-il pas déjà une preuve si flatteuse de la vôtre que je n’oserais y croire. Vous avez d’autres « vous êtes en hausse » qui ne manquent pas leur effet non plus, mais j’ai toujours préféré ne pas vous les dévoiler pour ne pas gêner (sans être observé par vous) le succès de leur ruse innocente. (En résumé, vous pouvez monter jusqu’à minuit et demi ; je vous attendrai jusque-là, mais j’aimerais mieux plus tôt.)


À ce soir donc, tâchez que ce soit avant minuit et pas plus tard que minuit et demi. Surtout si cela vous dérange, ne venez pas. Je me réjouis de vous voir.


MARCEL PROUST.



*


1904


Cher Emmanuel,


Mercredi, je pense bien que je pourrai vous voir à cette heure-là… Quant aux cathédrales que, quand j’avais des jambes, j’allais voir chacune à sa place lointaine et sacrée, ne pourraient-elles, en un concert touchant, maintenant que l’ami qui les aime ne peut plus aller les voir, me rendre toutes, un soir, sous les espèces de vos précieuses photographies, la visite que si souvent je leur fis. Il me semble que cela serait presque le sujet d’un conte qu’on prétendrait « une vieille légende française » pour que les « délicats » la trouvent « savoureuse ». Mais même au Titan formidable et charmant que vous êtes, porter tous ces tympans, mouvoir ces archivoltes, déplacer tant de tours est une bien grande fatigue. Ne la prenez pas, cher ami. Mais bientôt, si je vais mieux, avant de retourner à Amiens, Chartres, Reims, j’irai voir les cathédrales chez vous, où votre pensée les environnera d’assez de poésie. Et il me sera doux d’associer la poésie et l’amitié.


Bien à vous,


M. P.


*



1904


Cher ami,


Je me décide à ne pas me coucher aujourd’hui. Je serai donc visible tantôt. Seulement je tâcherai de dormir l’après-midi tout de même. Et si vous pouviez passer avant d’aller chez les Dreyfus ce serait le mieux. Si vous ne pouvez avant, tout de suite après serait bien aussi. Enfin, le mieux de tout serait tout de suite après votre dîner ou tout de suite avant (de

préférence tout de suite après).


Enfin, si, pour ce jour de terrible énervement causé par l’excès de fatigue, vous pouvez me donner le grand plaisir d’une visite, j’en serais très heureux. Si je dormais quand vous viendrez, revenez. Un mot me fixant sur l’heure de votre visite me fera grand plaisir pour

que je puisse dormir sans inquiétude, ne sachant pas si vous allez venir la minute suivante…


Si vous ne pouvez venir à une heure ou deux heures, trois heures au plus tard, j’aime mieux que vous ne veniez pas avant sept ou neuf heures du soir, parce que cela me donnera plus de temps pour me reposer. Si une visite exclut les autres, ce que je préfère à tout est huit heures et demie du soir. Si vous venez en sortant de chez les Dreyfus, amenez Reynaldo, auquel je vais, du reste peut-être écrire. Mais dites-lui que l’après-midi, je dormirai.


Affectueusement,


M. P.



*



1917.


Lettre de Marcel Proust à la princesse de Caraman Chimay, écrite au lendemain de la mort d’Emmanuel Bibesco.


Princesse,


Je n’écris pas bien facilement, à cause de mes mauvais yeux. Et j’ai usé aujourd’hui ce que j’avais de vue pour Antoine.


Mais nous avons trop souvent, vous, Princesse, et moi, parlé ensemble d’Emmanuel, vous m’avez dit sur lui (sur sa bonté, sur son oubli de soi-même, sur son intelligence et sur le plaisir que vous aviez à visiter avec lui les cathédrales) trop de choses délicieuses et toujours vivantes dans mon souvenir pour que je puisse ne pas vous envoyer un mot : je n’ai jamais pu penser à lui sans penser à vous, aussi je ne peux pas le pleurer sans vous associer à mon chagrin, sans vous demander la permission de m’unir au vôtre. Je sais que vous êtes de ces rares êtres, les seuls dignes d’estime et de commisération, en qui les morts continuent de vivre et qui ne peuvent s’habituer à l’anachronisme affreux du souvenir. Je vous ai vue au moment de la mort du prince de Polignac, et je vous imagine aisément aujourd’hui.


Je ne voudrais pas vous parler d’une fin que j’ai, hélas, trop tôt et trop précisément prévue. Je voudrais seulement vous dire, si vous n’avez pas eu l’occasion de le voir depuis la mort de son frère, que toutes les bontés qu’Antoine avait reçues d’Emmanuel, il a su, avec une douceur vraiment maternelle, les lui rendre. Je préfère que vous n’en parliez jamais à Antoine, il avait déjà mal interprété mes paroles, redites par vous au moment de la mort de sa mère. Et d’ailleurs il sait combien j’ai été touché de sa manière d’être avec son frère, le seul jour où j’ai vu celui-ci depuis qu’il était malade. Et encore cela peut-il s’appeler voir ? Antoine, à qui je ne demandais jamais de nouvelles d’Emmanuel parce qu’il ne m’avait jamais dit qu’il était malade, m’a dit un soir qu’il venait me prendre avec Morand :


« Tu sais, Emmanuel est en bas, mais il est resté en voiture parce qu’il ne veut pas qu’on le voie. »


Quand nous avons été en bas, Emmanuel, sans sortir de sa voiture, a voulu se mettre sur le strapontin, par politesse. Alors j’aurais voulu que vous vissiez l’autorité douce et impérieuse avec laquelle Antoine l’a assis au fond et pour lui montrer que c’était tout naturel, pour lui servir d’écran aussi, a dit : « Les deux frères Bibesco se mettent au fond. » Peut-être je ne sais pas vous faire sentir ce qu’il y avait de grandeur et de douceur là-dedans, mais je sais que si j’avais été obligé de parler à ce moment-là je n’aurais pas pu, la voix se serait étranglée dans ma gorge. Alors Emmanuel, en riant, a dit : « Que le cocher aille à reculons pour que Marcel Proust et Paul Morand se trouvent devant. » C’est la seule phrase qu’il ait dite, mais toute la nuit j’ai pleuré, n’ayant pour témoin que ma femme de chambre qui, aujourd’hui seulement, a tout à fait compris mes larmes de cette nuit-là. Depuis, on m’a donné tant de bonnes nouvelles de lui – Morand avait déjeuné avec lui il y a quinze jours à Londres, Beaumont qui avait visité avec lui une église – que j’espérais que pour une fois dans ma vie je verrais l’avenir tromper mes sombres pressentiments.


Au revoir, Princesse, si je savais vous trouver et ne pas vous déplaire, vous savez que j’aimerais vous voir. Malheureusement ma santé est telle que je ne sais jamais d’avance si je pourrai me lever.


Adieu, Princesse, voulez-vous me rappeler au souvenir du prince et agréer mes hommages de respectueuse et reconnaissante admiration et de bien vif attachement.


MARCEL PROUST.



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