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Rilke, Kafka et Pessoa : Les "Étrangers" (#2)

Dernière mise à jour : 2 janv.





Extraits de :

Béatrice Guéna

L’Invention de soi : Rilke, Kafka, Pessoa



Peter Lang, 2011, Comparatisme et Société

Open Source Pdf : HAL Id: hal-02915906




B. L'Étranger



"Roswitha Kant rappelle qu’au Moyen-Âge, le rang de l’individu est fixé par la société à sa naissance. À la Renaissance, les nouvelles structures économiques, la croissance des villes et la naissance de la bourgeoisie entraînent une dissolution des structures sociales traditionnelles : le rapport entre le moi et le monde, le rapport de l’homme à soi-même et les relations interpersonnelles subissent une réorganisation. L’homo economicus doit pouvoir se déterminer lui-même, entrer en contact avec des personnes toujours différentes et inconnues.


Objet de l’expérience d’autrui, le moi atteint d’ "insécurité ontologique" se sent privé de sa propre subjectivité. Tout autre constitue dès lors une menace, du fait « de sa seule existence », constate Ronald D. Laing. Alain Girard note que le diariste refuse la place que son corps lui assigne dans le monde. Il explique que le drame, c’est qu’il faut habiter un corps, paraître. Rilke écrit à Clara : « Qu’un regard se pose sur moi et déjà je me sens paralysé quelque part. »


(...)


Pessoa a vécu comme une humiliation le fait d’avoir un corps, d’être au monde de cette façon-là. C’est pourquoi il a cherché, ainsi que le montrent les diverses photographies que nous en avons, à le cacher aux regards en lui donnant l’apparence la plus anodine qui soit. Il attribue à Soares le même souci, ainsi que le révèle la présentation qu’il en fait au début de l’ouvrage. Le regard d’autrui l’angoisse et l’effraie. Pire, il suscite en lui une nausée irrépressible : « Chacun des individu qui me parlent, chaque visage dont les yeux me fixent, m’affecte comme une insulte, une ordure. » Le diariste ne peut lui échapper, car il porte les autres en lui, ils le poursuivent jusque dans sa solitude.


Pessoa s’étonne de la sympathie qu’il déclenche au sein de ce qui est pour lui l’humanité médiocre, et en déduit qu’elle le tient pour un des siens. Ainsi, en même temps qu’elles le rassurent, ces membres d’une humanité ordinaire – le garçon de course, l’employé du bureau de tabac, le patron Vasques, le garçon coiffeur etc. – le maintiennent à une place humiliante où il est, non un bâtisseur d’oeuvre comme Dante, mais « Monsieur Soares », employé de commerce. Cette méconnaissance de sa personnalité provoque en lui une nausée née de la « dégradante quotidienneté de la vie » : « C’est la monotonie sordide de leur vie, parallèle à la couche extérieure de la mienne, c’est leur intime conviction d’être mes semblables – c’est cela qui m’habille d’un costume de forçat ».


Au fragment 312, il s’indigne d’être condamné, par son propriétaire et le voisinage, à être un locataire comme les autres. Les autres sont une menace car, vivant à la surface des choses, ils cherchent à réduire le moi à son image extérieure : « Me voir obligé de vivre, de supporter le contact avec le fait qu’il existe d’autres gens, tout aussi réels, dans la vie ! » Soares se voit avec les yeux des avatars qu’il croise : « Tous traînent à mes yeux, comme je le fais aux leurs, le fardeau misérable de notre commune incongruence. » Le regard-boomerang que le poète jette sur les autres se retourne contre lui et le fige dans une identité.


L’individu moderne est le fruit d’une contradiction. D’une part, comme on l’a vu, il vit dans un monde déshumanisé. Mais en même temps, comme le souligne Alain Girard, « avec l’ère statistique, l’homme entre dans une civilisation du nom ». L’ère moderne signifie aussi l’éveil de la conscience de soi. L’homme prend conscience de son individualité en même temps que des menaces qui pèsent sur elle. Aussi voit-on apparaître pour la première fois en littérature la revendication de la singularité.


La singularité est d’abord niée au sein de la famille. L’incompréhension est patente lors du rituel des anniversaires, qui est l’un des leitmotive des Carnets de Malte Laurids Brigge, cette vie sociale où l’on s’applique « à rester dans l’intelligible », parmi des êtres et des objets familiers. L’enfant découvre, au cours de visites imposées et des anniversaires qu’on lui organise, qu’on le trouve amusant alors même qu’il est triste, et que les fêtes qu’on lui prépare ne sont pas pour lui, mais sont un « plaisir destiné à quelqu’un de tout différent ». Le fils prodigue aussi a connu l’humiliation des anniversaires, avec tous ces « cadeaux mal choisis ».


C’est surtout du père, homme froid et rationnel, que vient l’incompréhension. Lorsque Malte est victime d’une de ses fièvres nerveuses, les domestiques font chercher les parents en pleine nuit. Tandis que la mère se précipite au chevet de son enfant, le père fait son entrée, ou plutôt son intrusion, dans la sphère affective maternelle. Malte et sa mère doivent se séparer. Le capitaine Brigge, négligeant l’aspect psychologique de la maladie, prend le pouls de son fils, parce que la mère vient d’alléguer la fièvre de celui-ci. Cette figure solennelle, qui symbolise la réussite sociale, grâce à son « uniforme de capitaine des chasses avec le large et beau ruban bleu moiré de l’ordre de l’Éléphant », laisse tomber la sentence : « Quelle sottise de nous avoir fait venir ! ».


Rilke, dans un commentaire d’un livre d’Ellen Key, a vigoureusement critiqué l’éducation des parents et de l’école. Il constate que les enfants sont livrés, impuissants, aux adultes ; il dénonce leur esclavage et appelle à leur libération au XXe siècle. Les adultes méconnaissent les enfants car il se croient supérieurs à eux. L’individualité de l’enfant, sitôt née, est méprisée ou tenue pour négligeable, quand elle n’est pas tout simplement l’objet de sarcasmes. Rilke ajoute dans ce commentaire du livre d’Ellen Key que l’école poursuit la négation de la personnalité des enfants. Cet écrit, aux accents sociaux-réformistes, si ce n’est révolutionnaires, témoigne de la blessure dont souffre le poète, d’abord nié par ses parents, puis broyé par l’école militaire.


(...)


C’est dans le carnaval que Malte fait l’expérience de l’hostilité de la foule à l’individu. Ils lui barrent d’abord le chemin, puis cherchent à l’entraîner dans leur ronde infernale. Les gens, opposés, durant tout le passage, au « je » du narrateur, sont « poussés les uns dans les autres », emboîtés comme des jouets. Les autres sont hostiles au solitaire : « Ils n’ont jamais vu de solitaire, ils n’ont fait que le détester sans le connaître », écrit Brigge. La société

assigne une place à l’individu, tend à l’assimiler, l’engloutir. Alors qu’il arpente le couloir d’attente de la Salpêtrière, on désigne à Malte une place fixée d’avance :


« Là était donc la place qui m’était réservée. »


La vie est un rôle écrit avant la naissance, un costume déjà taillé : « On arrive, on trouve une vie sur mesure, il ne reste plus qu’à l’enfiler. » C’est pour échapper à ce « personnage collectif » imposé par sa maisonnée, à « la honte d’avoir un visage », c’est-à-dire cette identité fixée d’avance, que le fils prodigue s’en va. C’est pour préserver sa singularité qu’il prend la fuite, comme le souligne Arlette Camion :


« Le fils prodigue de Rilke ne part pas "à la recherche de soi", mais loin de l’image de soi. »



Kafka vit au milieu des siens en étranger. Le jeune garçon qu’il fut « est maintenant tout aussi insaisissable pour eux qu’ils le sont pour lui ». Il a d’ailleurs écrit une parabole du fils prodigue : Retour au foyer, dans laquelle le fils, à son retour, reste étranger, porteur d’un secret qui l’empêche de se sentir chez lui dans une maison paternelle où nul ne l’attend. Il est victime d’un malentendu de la part de ses proches, y compris de Brod, dont il se plaint de n’être pas compris.


L’auteur de la Métamorphose se sent également incompris par sa mère. Au cours d’une conversation au sujet des enfants et du mariage, il constate que « l’image que sa mère se fait de lui est fausse et puérile ». Elle est convaincue qu’il est bien portant, et que ses malaises physiques disparaîtront avec le mariage ; et surtout, elle pense que son intérêt pour la littérature prendra des proportions raisonnables. Elle nie ce que Kafka ne cesse de vouloir faire entendre autour de lui, à savoir qu’il n’est rien d’autre que littérature. Un autre entretien avec sa mère révèle l’ampleur du malentendu. (...)


Kafka souligne l’égoïsme des parents, accumule les images violentes pour décrire ce qui n’est qu’un amour animal pour leurs enfants. Pour lui, les parents qui attendent de la reconnaissance de leurs enfants sont des usuriers réclamant leurs intérêts. Quant à la mère, elle méconnaît son fils, et n’est en mesure de le reconnaître que s’il a été longtemps absent. Enfin, dans le cadre familial, les enfants se consument dans l’atmosphère méphitique du confort. Il oppose la singularité à la règle générale, et dresse un réquisitoire contre son éducation : « Autant que j’en aie fait l’expérience, on a travaillé, aussi bien à l’école qu’à la maison, à effacer ma singularité. » Il retrace comment son éducation a fait naître en lui la culpabilité. Il a pris sur lui la faute extérieure, visible, mais l’a approfondie en la rapportant à un vice caché. Par exemple, le reproche qu’on lui faisait pour ses lectures trop tardives devenait à ses yeux le signe de sa négligence.


Aussi a-t-il très tôt ressenti sa singularité comme une faute et non comme un atout. Au lieu de s’appuyer sur elle, il en a souffert : « Je ne tirais jamais de mes singularités ce profit véritable qui s’exprime en fin de compte par une constante confiance en soi. » Il avait beau, en grandissant, avoir la possibilité d’affirmer davantage ses particularités, elles n’en restaient pas moins de simples symptômes d’une singularité de plus en plus importante, tapie au coeur du sujet : « Il ne s’ensuivait aucune délivrance, la masse des choses cachées ne diminuait pas pour autant ; en affinant mon observation, je découvris qu’il ne serait jamais possible de tout avouer ». On voit émerger la scission du sujet, ce que Kafka nomme la « dislocation de toute son organisation psychique ».


Mais le plus grave reste la perte progressive et irrémédiable de la pureté. Celle-ci n’est plus possible, parce que la communauté n’est pas prête à accueillir l’aveu de l’individu, qu’elle ne peut que rejeter à nouveau sur lui. Alfred Doppler a montré comment émerge le sentiment de culpabilité qui ravagera l’être. En effet, le jeune Kafka n’a que deux possibilités face aux interdits : se rebeller ou se soumettre. Dans les deux cas, il est condamné, soit parce qu’il néglige son devoir, soit parce qu’il se trahit lui-même.


La solitude existentielle, l’atroce solitude au milieu des autres, est dès lors une évidence pour l’enfant et l’adolescent. La véritable communication entre les êtres est impossible car chacun reste prisonnier de soi :


« Nul ne peut se décharger de sa propre personne. »


L’union avec l’autre que représente le mariage l’effraie, car elle n’est rien d’autre que « la dissolution de cette chose insignifiante qu’il est », et l’entraînera à sa perte, comme il l’écrit à Felice. La sexualité représente une double menace pour le sujet, car elle entraîne à la fois la perte de l’unité et de la pureté. Si, comme il le reconnaît lui-même, il la torture à ce point avec sa demande en mariage, lui demandant de ne pas s’engager à la légère et la mettant en garde contre lui, c’est qu’il veut être sûr que Felice l’accepte tel qu’il est, dans sa singularité. Mais il sait que ce mariage reposera sur un malentendu.



Chez Pessoa également, l’amour est fondé sur un malentendu : « Dans notre façon même de nous connaître, nous nous méconnaissons. » Il est une humiliation, car ce n’est pas lui que l’on vise dans cet amour, mais un autre qu’il n’est pas : « Je sentis que l’on

m’accordait une sorte de prix destiné, en fait, à quelqu’un d’autre. » Le poète portugais se sent aussi méconnu : « J’ai toujours été, aux yeux de tout le monde, un intrus. À tout le moins un étranger ». Pessoa ressentait lui-même ce malaise au sein de sa famille, comme en

témoignent des extraits de journaux de l’année 1907. Il reproche aux siens de ne pas comprendre son « voeu d’être extraordinaire » et de se moquer de lui. Dans un entretien, sa soeur se souvient que leur mère le trouvait anormal. Ce malentendu durera jusqu’à sa mort, comme le montre le verdict qu’un proche de Pessoa aurait tenu tandis que celui-ci gisait sur son lit de mort : « "un bon à rien" ».


Soares note qu’il est passé parmi les siens en étranger, en espion. Il est convaincu qu’il y a eu échange à sa naissance. Comme Kafka, il se sent d’une autre espèce, sans rien de commun avec ses semblables. Il est convaincu qu’ « aucun homme ne peut comprendre les autres ». La fiction de soi-même permettra à Pessoa, de même que pour son personnage, en n’étant personne, de se mettre « à jamais à l’abri de l’insupportable négation de

soi par autrui. » Il considère que le commerce avec les autres est une prostitution de soi :


« L’âme donnée à un individu ne doit pas être prêtée pour ses relations avec les autres. »


Comme Kafka, Pessoa refuse d’ailleurs également le mariage, qui ferait de lui un être « futile,

quotidien, contribuable ». Autrui est un danger pour le moi car il le vampirise. C’est pourquoi « vivre avec les autres, c’est mourir ».


(...)


Pour l’artiste, l’autre représente un double danger : il menace à la fois le moi et l’oeuvre. Ronald D. Laing souligne que chez le sujet souffrant d’ »insécurité ontologique », l’une des formes d’angoisse est « l’engloutissement » :


L’engloutissement lui apparaît comme un risque qu’il court en étant compris (c’est-à-dire surpris, saisi), en étant aimé, voire simplement en étant vu. être haï est souvent moins dangereux à ses yeux qu’être détruit en étant « englouti » par l’amour. La principale manoeuvre utilisée pour préserver son identité sous la crainte de l’engloutissement est l’isolement. S’il veut préserver sa singularité, l’individu doit donc se mettre hors de

portée d’autrui.


Rilke exprime à plusieurs reprises auprès de Lou le mouvement qui consiste en un don total de soi-même, puis le repli qui s’ensuit, par peur "d’appartenir". C’est ce qu’il appelle « se rétracter ». (...) Chacune des relations amoureuses que Rilke noua fut l’occasion pour lui d’affirmer sa conception d’un amour dans la solitude. Il ne cesse d’implorer Magda von Hattingberg puis Baladine Klossowska (Merline) de ne pas lui rendre visite. Et chacune de leurs venues est précédée d’une intense angoisse chez le poète. Ce motif de l’amour lointain revient aussi dans son oeuvre. L’amour est une dépense d’énergie que ces écrivains ne peuvent pas se permettre. Rilke le compare à un « surmenage ».


Kafka est convaincu, dès l’âge de vingt-huit ans, qu’il ne fondera pas de foyer. Il se contente, dans ses liaisons amoureuses, de la correspondance. Lorsque Felice lui demande de venir à Berlin, il repousse sans cesse son voyage. Et à Milena qui lui suggère, en 1920, de venir la voir à Vienne, il répond, le 31 mai : « Je ne veux pas venir à Vienne parce que c’est un effort moral que je ne supporterais pas. » La demande de mariage qu’il fait à Felice est la plus étrange qui soit, car elle appelle une réponse négative. Il insiste sur sa mauvaise santé et son caractère difficile, puis, après avoir qualifié sa requête de criminelle, lui propose d’épouser « un être malade, faible, insociable, taciturne, triste, rigide, presque sans espoir ». La maladie lui permet de se mettre en retrait. La fatigue est un refuge, souligne Alain Montandon.


(...)


Pessoa pense que la fréquentation d’autrui est une dépense inutile de soi, alors qu’il faudrait se réserver pour l’oeuvre : « Nous gaspillons notre personnalité en orgies de coexistence. » L’autre est une entrave à l’épanouissement du moi. Pessoa le qualifie d’ »anti-stimulant » à sa pensée et son discours. L’autre interrompt la rêverie, comme ce garçon de courses au fragment 143, que Soares se sent capable de tuer pour cette raison, tant il ressent de haine à son égard : « Je le hais comme l’univers entier ». Seule la solitude permet la réalisation de soi-même : « L’autre est toujours un obstacle pour celui qui cherche. »


Comme l’énonce Laing, être aimé et compris signifie pour le sujet atteint d’insécurité ontologique être méconnu. Aussi doit-il empêcher l’autre d’accéder jusqu’à son être, puisque de toutes façons, l’altérité est irréductible. Soares entretient son étrangeté aux autres : « J’ai toujours évité, avec horreur, d’être compris », écrit-il. Ne sachant s’il doit attribuer cette phrase à Rousseau ou Senancour, il énonce cette citation : « Mes moeurs sont celles de la solitude, et non point des hommes ». Il ressent, au milieu de ses semblables, « une angoisse d’exilé chez les araignées ».


(...)


La volonté des auteurs de ne pas prendre part au monde n’est pas seulement un choix délibéré. Elle est également le résultat de leurs inhibitions psychiques.


Rilke évoque sa gaucherie, dont il rend responsable son éducation, car il eut à subir railleries et mépris. Pour cette raison, il redoute de sortir dans les rues de Paris. Dans une lettre où il répond aux critiques que Lou a formulées auprès de Clara concernant son irresponsabilité envers sa femme et son enfant, il explique qu’il aurait immanquablement buté sur le seuil du quotidien, et aurait peut-être même succombé.


Kafka est resté aussi timide et embarrassé de lui-même qu’à l’adolescence, lorsqu’il ne supportait pas l’idée de se faire confectionner un costume de cérémonie, et craignait le ridicule, ne voulant pas danser, mais seulement rester enfermé chez lui.. Tous les témoins assurent qu’il aimait peu aller au café, qu’il était aimable mais timide, qu’il arrivait toujours en retard. Ses camarades de lycée racontent que, bien que bon élève, il ne semblait guère concerné par ce qui s’y passait. Et lorsqu’il se rend à une réunion d’anarchistes, il reste seul dans un coin.


(...)


Son désir est de se soustraire aux attaques extérieures. Seul, dans la solitude de sa chambre, il se sent exclu : « je suis couché sur ce canapé, jeté d’un coup de pied hors du monde ». Il décrit cette « sensation d’avoir au milieu du corps une pelote qui s’enroule très vite, tirant à elle un nombre infini de fils fixés à la surface de son corps ». Milena écrit à Brod à quel point « le monde entier est et reste pour lui une énigme ». Il le traverse « comme un homme nu parmi des gens habillés ». Comme l’écrit Albert Ehrenstein, Kafka est « un sous-locataire de l’existence ».


Soares se sent aussi peu fait pour la vie extérieure. Dans Le Livre de l’intranquillité reviennent comme une litanie son « incompétence à vivre », sa difficulté à affronter les soucis quotidiens, à effectuer ces gestes de la vie ordinaire, si simples pour les autres, sa peur de l’inconnu, qu’il s’agisse de lieux ou de livres :


« Je sens intuitivement que, pour des êtres tels que moi, aucune circonstance matérielle de l’existence ne peut leur être propice, ni aucun problème de la vie courante connaître une issue favorable. »


Pessoa se refuse à voyager. En 1916 la tante Anica échoue à le convaincre de faire un voyage en Suisse. Il décline le stage à Madrid qu’on lui proposait dans le cadre de son travail. En 1935, il envisage la possibilité de s’installer en Angleterre où vit son demi-frère. Comme pour Kafka, la mort met fin à ces velléités. Après le grand exil de l’enfance en Afrique du Sud, Pessoa n’a plus quitté la région de Lisbonne. Et même dans sa ville, il effectuait toujours les même trajets, et, lorsqu’il s’agissait de raccompagner Ophélia chez elle, traçait les parcours à l’avance sur une feuille de papier. Soares avoue avoir la plus grande peine à franchir le Tage, à accomplir ce trajet de dix minutes que de nombreux lisboètes font quotidiennement :


« J’ai presque toujours été comme intimidé par tout ce monde, par moi-même et par mon projet. »


La crainte de participer au monde est récurrente dans le Livre. Le sommeil, véritable leitmotiv de l’oeuvre, signifie alors la possibilité d’échapper au monde. Il faut bien parler d’introversion. Teresa Rita Lopes cite à ce propos une expression de Campos décrivant Pessoa : « une pelote enroulée en dedans », étonnamment proche de l’image kafkéenne.


(...)


Les trois diaristes visent à occuper le moins d’espace possible. Retranchés dans leur chambre, ils réduisant la présence du corps au point d’opérer une quasi-disparition physique. Sans femme et sans enfants, ils travaillent à leur anéantissement corporel. Dans la seconde version du récit « Le malheur du célibataire », Kafka écrit, à propos de ce personnage : « Quand il meurt, le cercueil est tout juste à sa mesure. » Le célibataire, notent Deleuze et Guattari, n’a pas d’attache, de lieu d’appartenance ; il est le « déterritorialisé ».


Pour ces êtres atteints d’ « insécurité ontologique », il faut tâcher de puiser en soi-même

le moyen d’être authentiquement. Tel est le projet énoncé par Laing :


« Si l’individu ne peut tenir pour acquises la réalité, la vitalité, l’autonomie et l’identité de son être et des autres, il devient obsédé par la nécessité de trouver des moyens d’essayer d’être réel, de se maintenir en vie (et les autres comme lui), de préserver son identité, de s’empêcher de perdre son moi. »


Les diaristes doivent opposer au néant la création de soi dans le langage."



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