top of page

Le dernier rendez-vous d'Alan Seeger

"But, when I think of those whom dull routine  And the pursuit of cheerless toil enchain,  Who from their desk-chairs seeing a summer cloud  Race through blue heaven on its joyful course  Sigh sometimes for a life less cramped and bowed,  I think I might have done a great deal worse;  For I have ever gone untied and free,  The stars and my high thoughts for company [...]"

Alan Seeger, "Sonnet 2: Not that I always struck the proper mean" (extrait), Poems, Scribners (New York City), 1916.


Gauche : Alan Seeger à Peterborough, 1912

Droite : Alan Seeger en uniforme de soldat, s.d.



I have a rendezvous with Death

 

I have a rendezvous with Death

At some disputed barricade,

When Spring comes back with rustling shade

And apple-blossoms fill the air —

I have a rendezvous with Death

When Springs brings back blue days and fair.


It may be he shall take my hand

And lead me into his dark land

And close my eyes and quench my breath —

It may be I shall pass him still.

I have a rendezvous with Death

On some scarred slope of battered hill,

When Spring comes round again this year

And the first meadow-flowers appear.


God knows 'twere better to be deep

Pillowed in silk and scented down,

Where Love throbs out in blissful sleep

Pulse nigh to pulse, and breath to breath,

Where hushed awakenings are dear...

But I've a rendezvous with Death

At midnight in some flaming town,

When Spring trips north again this year,

And I to my pledged word am true.

I shall not fail that rendezvous.



La dimension prophétique de ce poème le rendit célèbre. Les autres textes d'Alan Seeger (1888-1916), dont son très beau Journal, qui mériteraient qu'on leur accorde la même attention, sont souvent absents des anthologies. "I have a rendezvous with Death/On some scarred slope of battered hill" frappe davantage les esprits. On comprend pourquoi, naturellement. Songeons à tous ces autres vers d'avant-guerre, que l'on relit aujourd'hui avec stupeur et tristesse, ces vers annonciateurs du conflit et des vies ainsi détruites, écrits par tant d'autres mains innocentes ; ces vers sur la mort, sur l'angoisse, sur un avenir incertain et un anéantissement prochain, rédigés à une époque qui se voulait prospère et florissante... Tout le monde n'était pas parti à la guerre "la fleur au fusil". Beaucoup d'âmes inquiètes avaient pressenti le drame à venir. Mais le cas d'Alan Seeger est encore différent.

Il avait tant aimé la France qu'il avait voulu se battre pour elle, et ce bien avant que son propre pays ne s’engageât. Ce jeune américain, — vingt-six ans en 1914 —, né à New York, était venu séjourner à Paris après ses études à Harvard, dont il était ressorti diplômé en 1910. A l'époque il traduisait Dante, lisait les poètes romantiques, et publiait déjà ses poèmes dans le Harvard Monthly ; comme ses camarades, et comme tous ces jeunes poètes d’autrefois, il était nourri d'Idéal et de rêves de beauté. Artiste dans l'âme, résidant alors à Manhattan, il avait fréquenté les cercles intellectuels de Greenwich Village pendant deux ans, avant son arrivée dans la capitale française. Au quartier Latin, Seeger mena alors, peu ou prou, la même "vie de bohême", entouré d'artistes et d'écrivains dont il avait très vite su gagner l'amitié. En véritable amoureux de la France, il en fit son pays d'adoption. Il poursuivit l'écriture de ses poèmes, et rédigea des articles pour diverses revues, en anglais et en français. On ne peut qu'imaginer l'avenir littéraire qui l'attendait, si la guerre n'avait pas frappé. En 1914, le poète vivait toujours rue du Sommerard dans le Ve arrondissement, quand sonna l'heure de la mobilisation. Alan Seeger se porta immédiatement volontaire, et s'engagea dans la Légion étrangère, où il fut rapidement remarqué par sa bravoure. "Jeune légionnaire, enthousiaste et énergique, aimant passionnément la France. Engagé volontaire au début des hostilités, a fait preuve d'un entrain et d'un courage admirables", peut-on lire dans son Ordre du jour, du 25 décembre 1916. Il fut tué deux ans après le début de la guerre, pendant la bataille de la Somme, à Belloy-en-Santerre. Son nom orne aujourd'hui la place du village.

Le Journal d'Alan Seeger, qu’il inaugure le 27 septembre 1914, est le témoin de ce même enthousiasme, de cette même énergie rapportée par ceux qui le connurent pendant le conflit. "The suspense is exciting", écrit-il dans la première entrée de son cahier, "for no one has any idea where we shall be sent". (De la même façon, le poème "I have a rendezvous with Death" révèle bien cette volonté du narrateur d'accepter son sort, de rester "fidèle à [l]a parole" ; il doit mourir, pour honorer le rendez-vous auquel il est appelé) "But Nature to me is not only hills and blue skies and flowers, but the Universe, the totality of things, reality as it most obviously present itself to us", peut-on encore lire dans le Journal. La réalité s'était présentée à lui, et il avait saisi la balle au bond ; pas de retour en arrière, son pays d'adoption l'appelait, et il allait combattre pour ses idées, pour les paysages qu'il aimait tant, pour défendre l'honneur de ce peuple qui l'avait accueilli à bras ouverts, quelques années plus tôt. Il espérait que ses proches comprendraient son geste.

Ainsi, Alan Seeger ne fit pas partie de ces poètes hostiles à la guerre. Ses vers ne reflètent pas la réalité crue à laquelle il avait été confronté, et son journal fait également montre d'un patriotisme et d'une idée de la dignité, du courage et du devoir qui firent grincer des dents lorsqu’ils furent re-lus après-guerre, quand, inévitablement, les années et les événements avaient grandement contredit cette vision idéalisée du conflit. En juin 1916, un mois avant sa mort, il écrivait encore à sa mère : "There is this comfort, that when we go, it will not be to sit in a ditch, wait, and be deluged with shells, but we will go directly into action, magnificently, unexpectedly, and probably victoriously (…). War is another kind of life insurance ; whereas the ordinary kind assures a man that his death will mean money to someone, this assures him that it will mean honor to himself, which from a certain point of view is much more satisfactory."

Peut-être est-ce pour cette raison que Seeger est aujourd'hui sans doute moins lu, et moins célébré peut-être, que Wilfred Owen, par exemple, qui s'était très tôt montré farouchement opposé à la guerre dans ses poèmes, ou que Siegfried Sassoon. Il faut pourtant tout lire, et reconnaître la noblesse d'un enthousiasme, la beauté d'une témérité que l'on dit juvénile. Lisons tous ces poètes ; ceux qui, très tôt lucides, révélèrent le sang et la boue, l'humanité brutalisée et réduite au massacre ; et ceux qui, confrontés à l'horreur, voulaient leur écriture douce, ou vertueuse, ou plus policée. Un dernier rempart contre le mal, pour résister d'autant mieux aux forces de destruction et pour espérer tenir, un peu plus longtemps, bercés d'illusions. Chez certains, la résistance passait par cet intense désir de poursuivre obstinément l'idée de la Beauté, contre la laideur du réel. Même environné de cadavres, même perpétuellement hanté par l'odeur de la mort, même lorsque l'on sentait venir sa propre fin ; on rassurait les proches, on parlait d’honneur, toujours d’honneur. Choisir de montrer le réel dans sa cruauté, ou d’embellir l’atroce quotidien, ne changeait rien à l’issue fatale des événements. Et Seeger tenait à ses vers. C'était son art, la signature qu’il livrait au monde d’après, il en était le maître, n'aurait pas conçu les choses autrement. Ses poèmes étaient "[his] only earthly care". C’était ce qu’il avait écrit à un ami, dans sa toute dernière lettre, une semaine avant sa mort.




Trois poèmes d'Alan Seeger :


Paris (I)


First, London, for its myriads ; for its height,

Manhattan heaped in towering stalagmite;

But Paris for the smoothness of the paths

That lead the heart unto the heart's delight. ...


Fair loiterer on the threshold of those days

When there's no lovelier prize the world displays

Than, having beauty and your twenty years,

You have the means to conquer and the ways,


And coming where the crossroads separate

And down each vista glories and wonders wait,

Crowning each path with pinnacles so fair

You know not which to choose, and hesitate —


Oh, go to Paris. ... In the midday gloom

Of some old quarter take a little room

That looks off over Paris and its towers

From Saint Gervais round to the Emperor's Tomb, —


So high that you can hear a mating dove

Croon down the chimney from the roof above,

See Notre Dame and know how sweet it is

To wake between Our Lady and our love.


And have a little balcony to bring

Fair plants to fill with verdure and blossoming,

That sparrows seek, to feed from pretty hands,

And swallows circle over in the Spring.


There of an evening you shall sit at ease

In the sweet month of flowering chestnut-trees,

There with your little darling in your arms,

Your pretty dark-eyed Manon or Louise.


And looking out over the domes and towers

That chime the fleeting quarters and the hours,

While the bright clouds banked eastward back of them

Blush in the sunset, pink as hawthorn flowers,


You cannot fail to think, as I have done,

Some of life's ends attained, so you be one

Who measures life's attainment by the hours

That Joy has rescued from oblivion.

Champagne 1914-15


In the glad revels, in the happy fêtes,

    When cheeks are flushed, and glasses gilt and pearled

With the sweet wine of France that concentrates

    The sunshine and the beauty of the world,

 

Drink sometimes, you whose footsteps yet may tread

    The undisturbed, delightful paths of Earth,

To those whose blood, in pious duty shed,

    Hallows the soil where that same wine had birth.

 

Here, by devoted comrades laid away,

    Along our lines they slumber where they fell,

Beside the crater at the Ferme d’Alger

    And up the bloody slopes of La Pompelle,

 

And round the city whose cathedral towers

    The enemies of Beauty dared profane,

And in the mat of multicolored flowers

    That clothe the sunny chalk-fields of Champagne.

 

Under the little crosses where they rise

    The soldier rests. Now round him undismayed

The cannon thunders, and at night he lies

    At peace beneath the eternal fusillade ...

 

That other generations might possess —

    From shame and menace free in years to come —

A richer heritage of happiness,

    He marched to that heroic martyrdom.

 

Esteeming less the forfeit that he paid

    Than undishonored that his flag might float

Over the towers of liberty, he made

    His breast the bulwark and his blood the moat.

 

Obscurely sacrificed, his nameless tomb,

    Bare of the sculptor’s art, the poet’s lines,

Summer shall flush with poppy-fields in bloom,

    And Autumn yellow with maturing vines.

 

There the grape-pickers at their harvesting

    Shall lightly tread and load their wicker trays,

Blessing his memory as they toil and sing

    In the slant sunshine of October days ...

 

I love to think that if my blood should be

    So privileged to sink where his has sunk,

I shall not pass from Earth entirely,

    But when the banquet rings, when healths are drunk,

 

And faces that the joys of living fill

    Glow radiant with laughter and good cheer,

In beaming cups some spark of me shall still

    Brim toward the lips that once I held so dear.

 

So shall one coveting no higher plane

    Than nature clothes in color and flesh and tone,

Even from the grave put upward to attain

    The dreams youth cherished and missed and might have known;

 

And that strong need that strove unsatisfied

    Toward earthly beauty in all forms it wore,

Not death itself shall utterly divide

    From the beloved shapes it thirsted for.

 

Alas, how many an adept for whose arms

    Life held delicious offerings perished here,

How many in the prime of all that charms,

    Crowned with all gifts that conquer and endear!

 

Honor them not so much with tears and flowers,

    But you with whom the sweet fulfilment lies,

Where in the anguish of atrocious hours

    Turned their last thoughts and closed their dying eyes,

 

Rather when music on bright gatherings lays

    Its tender spell, and joy is uppermost,

Be mindful of the men they were, and raise

    Your glasses to them in one silent toast.

 

Drink to them — amorous of dear Earth as well,

    They asked no tribute lovelier than this —

And in the wine that ripened where they fell,

    Oh, frame your lips as though it were a kiss.



All that's not love


All that's not love is the dearth of my days,

The leaves of the volume with rubric —,

The temple in times without prayer, without praise,

The altar unset and the candle unlit.


Let me survive not the lovable sway

Of early desire, nor see when it goes

The courts of Life's abbey in ivied decay,

Whence sometime sweet anthems and incense arose.


The delicate hues of its sevenfold rings

The rainbow outlives not; their yellow and blue

The butterfly sees not dissolve from his wings,

But even with their beauty life fades from them too.


No more would I linger past Love's ardent bounds

Nor live for aught else but the joy that it craves,

That, burden and essence of all that surrounds,

Is the song in the wind and the smile on the waves.

コメント


PayPal ButtonPayPal Button
bottom of page