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René Crevel : Vraiment seul

Dernière mise à jour : 9 août 2023



René Crevel (1900 -1935)




René Crevel Mon corps et moi


Éditions du Sagittaire, Simon Kra, 1926


II

VRAIMENT SEUL



Or ce soir je suis seul.


Seul dans une chambre d’hôtel.


C’est maintenant que devrait venir, si elle eût dû venir jamais, la minute où, libre de toute présence, il est possible à l’homme de se débarrasser du souvenir même.


Pourquoi alors m’être rappelé l’existence des autres ? Serait-ce que je ne m’aime pas, du moins pas assez pour me suffire, pour me souffrir ? Solitude, la plus belle des fêtes, viendra-t-il, ton miracle ?


Il me faut encore me répéter que je ne m’aime pas ce soir et n’y saurais parvenir, non plus qu’à me reconnaître dans cette chambre. La chambre d’hôtel où je suis seul.


Comme du plus terrible péché, je m’accuse de penser aux autres, et non à moi.


Moi, les autres ?


Dès qu’il n’y a plus de moi, ils me deviennent indispensables, et si je me sens prêt à haïr la chambre d’hôtel, c’est que je n’y trouve aucune trace de leur existence. Pour un peu je renierais les colères antérieures et déclarerais que chacun d’eux me fut une révélation et d’autant plus éblouissante que plus étrangère.


Je n’ai pas la force de découvrir en moi la promesse des surprises nécessaires et je ne sais quel nettoyage par le vide a chassé de cette pièce le réconfort d’un peu de poussière et jusqu’au souvenir de la chaleur humaine.


J’ai passé mon doigt sur le marbre d’une cheminée. Il était nu et si froid qu’il m’a bien fallu conclure que cette buée sur une glace ne s’était point épanouie au souffle de quelque poitrine semblable à la mienne. Fleurs d’humidité, sans racine, sans âme, sans couleur, voilà tout le jardin de mes rêves, ce soir.


Je fais marcher les muscles du dos pour écraser les premiers frissons, car j’ai froid d’être seul.


Déjà.


Entre les quatre murs de roses roses sur fond pâle j’organise une reconnaissance. Peine perdue. Il n’y a personne et même, à défaut d’être, rien avec quoi je puisse vouloir lier commerce d’amitié. L’armoire est en bois blanc et dans cette armoire pas un seul de ces papiers que les voyageurs consciencieux disposent entre leurs chemises et la planche qui Les doit supporter. La commode a quatre tiroirs réglementaires et dont l’indifférence a laissé s’envoler l’aveu léger des parfums. Aux vitres, les rideaux, comme s’ils n’avaient jamais été soulevés, tombent droit. Aucun sillage des présences antérieures, aucun objet qui m’ aide à imaginer le voyageur inconnu dont la pensée permet de redouter moins l’obscurité sans sommeil.


Dehors c’est la nuit.


J’écarte les rideaux, ouvre la fenêtre, me penche. La nuit est fraîche, bonne fille insignifiante, et n’y triomphe même point, pour attirer ou faire peur, le silence. En bas, à trente mètres, un torrent fanfaronne et dans l’obscurité c’est une orgueilleuse et vaine chanson de marche.


Le torrent est au pied de la montagne.


Cette montagne, dans le jour, à mon arrivée, commençait verte, devenait grise, finissait blanche, sans qu’il fût d’ailleurs possible de se rendre compte comment elle passait du vert au gris, du gris au blanc et même du blanc à ce bleu, dit bien à propos bleu de ciel, et dont la masse reposait toute sur le point final de sa dernière cime. Dans la dégradation était toute la merveille et ce symbole aussi, trop facile, du prisme intellectuel ( conscience, rêve, sommeil) et cet autre encore de l’arc-en-ciel du cœur (indifférence, amour, haine). Je voudrais que ma destinée fût de couleurs superposées et méritât vraiment d’être prise pour la reine des surprises horizontales. Ainsi, mes heures seraient coupées en minutes dont l’ensemble rappellerait celui des tranches géologiques.


Robe de temps, robe d’espace que ma vie aille donc du bleu roi au violet évêque, du violet évêque au rouge cardinal, du rouge cardinal au jaune serin, du jaune serin au vert émeraude et que, par la grâce des chansons parallèles au moka d’herbe, de pierre, de glace, de ciel, elle dérobe la présence de la montagne, et s’affirme à la manière du chaud et du froid.


Créera-t-elle un monde ? Je ferme les yeux pour croire que de grands nuages blancs s’échappent des corps les plus aimés et, âmes enfin, en des lenteurs péremptoires s’effleurent. Mais pourquoi soudain cette volonté de combat. Ces candeurs à peine tangentes se heurtent, se pénètrent et chaque choc les déforme, douloureusement. La boxe des âmes va mêler haines et désirs, les vérités dont on a honte, celles dont on a pudeur comme l’autre boxe, les muscles, la sueur, le sang, les cuisses, les biceps et les colères amoureuses des peaux que le moindre voile de duvet révèle étrangères les unes aux autres.


Le bonheur naît-il des coups donnés ou des coups reçus, et le malheur de ceux qui ne furent point donnés, de ceux qui ne furent point reçus ? Drôle de question à se poser, paupières closes, lorsqu’on est venu demander au soleil de juin, à l’air des glaciers, la plus intime métamorphose et la plus solitaire. Hélas ! un corps exige sept années pour se renouveler. La montagne, elle, change de couleur insensiblement. Mais, à quoi bon les symboles d’un alpinisme primaire et réconfortant puisque je n’atteindrai pas ce soir, au bleu, à ce bleu dit, bien à propos, bleu de ciel.



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