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Henry David Thoreau, Le Robinson de Walden


Site de la cabane d'Henry David Thoreau



Extrait de :

Georges Gusdorf

Les écritures du moi





"La littérature des États-Unis propose l’exemple bien connu d’un exilé volontaire dans une île construite de ses propres mains, promeneur solitaire dans les paysages de la Nouvelle-Angleterre, où il vécut l’espace de deux années dans un isolement consacré à l’observation du monde et de soi-même, sur le mode de l’écriture autobiographique. Cette expérience assez rare fut celle de Henry David Thoreau (1817-1862), représentant de cet idéalisme américain dont Emerson fut le chef de file.


Depuis l’âge de vingt ans jusqu’à sa mort, Thoreau a tenu un journal intime, conservé en partie seulement, chronique d’une intimité en étroite corrélation avec le paysage de sa petite patrie, les environs de Concord, dans le Massachusetts. Cet Amiel nord-américain se situerait dans le voisinage du pôle de la subjectivité dans les écritures du moi. Témoin cette expérience de pensée, relatée dans le journal de sa jeunesse, sous le titre Conscience :


« Si, les oreilles et les yeux fermés, je consulte un moment ma conscience, aussitôt s’évanouissent les murs et les barrières, la terre se dérobe sous mes pieds et je flotte, sous l’effet de l’impulsion engendrée par la terre et son système ; je suis une pensée subjective lourdement chargée, au milieu d’une mer inconnue, infinie, ou encore je me soulève, j’enfle à la manière d’un océan de pensée, sans rocher, ni promontoire, où toutes les énigmes sont résolues, où se rejoignent les extrémités de toutes les lignes droites, l’éternité et l’espace gambadant familièrement dans mes profondeurs. J’existe depuis le commencement, sans connaître de fin ni de but. Aucun soleil ne m’illumine, car je dissous toutes les lumières subalternes dans ma propre lumière, intense et fixe. Je suis un noyau immobile dans l’immensité de l’univers. » Journal, 13 août 1837


Le jeune Thoreau tente ici de rappeler à lui toutes les virtualités de sa conscience, de se déprendre du reste du monde, mais l’être virtuel qu’il constitue de cette manière semble bien se trouver en attente d’un monde ; il ne fait pas sens à lui tout seul, il lui faut pour s’accomplir découvrir hors de lui des points d’insertion pour les rapports au monde, en état de latence, dont il se trouve porteur. Cette expérience de pensée consistant à suspendre.les rapports avec l’environnement, Thoreau devait tenter de la réaliser par la suite, à la faveur d’une retraite volontaire, sur les bords de l’étang de Walden, de juillet 1845 à septembre 1847.


Ayant construit de ses mains, dans ce lieu assez écarté, une cabane et un mobilier sommaire, il y vécut en ermite, Robinson volontaire et promeneur solitaire, le but de l’entreprise étant de rédiger un livre qui vit le jour en 1854 sous le titre Walden ou la Vie dans les bois. Montaigne, retiré dans sa tour, avait souhaité d’y vivre parmi ses livres la plume à la main ; Thoreau, en plus de ses écritures, doit assurer, tel Robinson, les divers travaux nécessaires à sa subsistance.


Le livre qu’il entreprend sera néanmoins un livre du moi :


« En la plupart des livres, il est fait omission du Je, ou première personne ; en celui-ci, le Je se verra retenu ; c’est au regard de l’égotisme, tout ce qui fait la différence. Nous oublions ordinairement qu’en somme c’est toujours la première personne qui parle. Je ne m’étendrai pas tant sur moi-même s’il était quelqu’un d’autre que je connusse aussi bien. Malheureusement je me vois réduit à moi-même par la pauvreté de mon savoir. Qui plus est, pour ma part, je revendique de tout écrivain, tôt ou tard, le récit simple et sincère de sa propre vie, et non pas simplement ce qu’il a entendu raconter de la vie des autres hommes, tel récit que par exemple il enverrait aux siens d’un pays lointain ; car s’il a mené une vie sincère, ce doit selon moi avoir été en un pays lointain. Peut-être ces pages s’adressent-elles plus particulièrement aux étudiants pauvres. Quant au reste de mes lecteurs, ils en prendront telle part qui leur revient… » Walden


Expérience exemplaire. Il s’agit de mener jusqu’à bonne fin, ou mauvaise, une existence déprise des solidarités sociales, réduite à l’essentiel.


« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; pas plus que je ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie (…), acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, (…) car pour la plupart, il me semble, les hommes se tiennent dans une étrange incertitude à son sujet, celle de savoir si elle est du diable ou de Dieu… » Walden


Le Robinson de Walden entendait procéder à une remise en question radicale du sens de son existence, déprise de tous les engagements absurdes, dans le cadre protecteur de la solitude.


« Si, au lieu de fabriquer des traverses et de forger des rails, et de consacrer jours et nuits au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? … Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? »

Walden


L’ermite interrompit, par lassitude, son expérience au bout de deux années, rejoignant un monde qu’il n’avait jamais quitté en réalité, car la cabane dans les bois n’était pas pour autant une authentique solitude ; des passants y passaient, et le promeneur solitaire ne manquait pas de relations de voisinage. La méditation, qu’il s’était proposée comme programme de sa propre vie mettait en question la vie des autres.


Walden or Life in the Woods devint un classique de la Nouvelle-Angleterre, un univers fait de paysages et d’individus. Les éditions des écrits de Thoreau s’accompagnent de cartes et de plans qui permettent au lecteur de suivre le promeneur à la trace, d’étang en étang et de ferme en grange dans la région. Il existe une Thoreau Society dont les adeptes se font un devoir de retrouver les traces du piéton de Concord sur les pistes qu’il suivait, et de publier des photographies des lieux et des plantes dont il a parlé dans ses écrits.


L’autobiographe croyait s’enfermer sans sa solitude, transportant comme il disait, son désert avec lui. Mais le désert n’existe pas ; au long de ses sentiers, Thoreau demeurait le centre d’un univers qu’il transportait avec lui. Son oeuvre a fait de lui le mémorialiste de ce monde en réduction, tout de même que Saint-Simon s’était donné pour tâche d’être le mémorialiste de la cour de Louis XIV.


Le paradoxe demeure que le « pays de Thoreau » n’existe que par la vertu de cette Visitation d’un passant qui a ici porté ses pas, en poursuivant dans ces lieux cette quête de soi qui était le sens de sa vie. Le paysage était là depuis longtemps, étangs et bois, cultures, mais il existait sans le savoir ; il n’avait pas pris sens, avant que se pose sur lui le regard de l’écrivain. De même, le Berry avant que George Sand, la dame de Nohant, ne le transforme en un lieu de rêve et de désir, ou la Sologne avant l’enfance et l’adolescence d’Henri Fournier.


(...)"


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