

Irène de Palacio
4 déc. 2025


"La petite ville d’Évian, en Savoie, au bord du lac Léman, est pour moi le lieu de tous les souvenirs. C’est là que j’ai, dans mon enfance, tout possédé, et dans l’adolescence tout espéré. Si le parfum est le plus prompt véhicule que l’âme puisse emprunter au monde pour rejoindre le passé, l’infini, les cieux, je suis ici dans ce royaume de la mémoire."
Anna de Noailles, "Ce que j'appellerais le ciel", Passions et Vanités (1926)

Gauche : Une voile sur le Léman, c. 1900, Coll. Ville d'Evian
Droite : Une voile sur le Léman, 2025, I. de Palacio
Une récente visite à Évian-les-Bains, en passant par Thonon, Publier et Amphion, sur les rives du romantique lac Léman, m’a naturellement conduite sur les pas d’un poète que j’ai maintes fois évoqué sur Anthologia : Anna de Noailles.
Les souvenirs d’Anna en Savoie (Haute-Savoie, pour être plus exacte, mais elle refusera presque toujours de faire cette distinction) sont narrés dans Le Livre de ma vie (1932), son autobiographie inachevée, mais ses poèmes et textes en prose ont, eux aussi, souvent chanté la douceur du lac et l'émerveillement de s'y trouver chaque été, notamment pendant son enfance et son adolescence. Aujourd’hui tristement laissé à l’abandon, le « jardin votif » érigé après la mort d’Anna de Noailles, ainsi que les alentours (le chalet des Brancovan, propriété privée inaccessible, le château disparu…), n’ont plus l’allure ni le charme de jadis. Que dire encore de cette route nationale où filent les voitures, et qu’il faut traverser pour atteindre enfin la porte du jardin, en forçant le passage.

Difficile, donc, de venir déclamer les vers du Cœur innombrable, de L’Ombre des jours ou des Émerveillements sur les lieux mêmes qui inspirèrent cette grande œuvre. Le visiteur d’aujourd’hui devra accepter que les lieux ne recèlent plus la magie qu’évoquait le poète dans ses souvenirs : au sein du jardin-hommage, le bassin est vide, sans doute depuis des années. Les feuilles mortes jonchent le sol ainsi que les escaliers, qui descendent en pente douce vers le lac. La pierre des monuments est fendillée, et des toiles d’araignée entourent l’urne du temple, où devait reposer le cœur du poète (finalement placé au cimetière de Publier). Et, là encore, dans ce jardin des âmes situé sur les hauteurs d’Amphion-les-Bains, la tombe d’Anna, dont l'emplacement n'est nullement indiqué, a l’aspect triste des sépultures oubliées ; la stèle, envahie au fil du temps par mousse et herbes folles, est désormais presque illisible. Il subsiste quelques fleurs artificielles, çà et là.

Tombe d'Anna de Noailles au cimetière de Publier
Il ne reste qu’à rendre hommage aux lieux d’autrefois qui ont prouvé, tristement, que leur faste n'est pas éternel. L’ineffable communion des voix et des inspirations de jadis perdure cependant grâce aux textes, qui la figent, et grâce à la poésie, dont le pouvoir réside justement dans cette force de résistance à l'oubli. Avec un peu de chance, tout poète dans l’âme pourra retrouver cette communion, s’il marche avec soin sur les traces du temps.
***
C’est en 1869 que le père d’Anna, Grégoire Bibesco-Bassaraba de Brancovan , acquit à Amphion l’ancienne " Villa Irène ", qui deviendra la "Villa Bassaraba ". Il y entreprit d’importants travaux, qui durèrent trois ans, pendant lesquels il fit aménager un jardin somptueux de sapins, saules, cyprès, magnolias, hortensias roses et pétunias au parfum vanillé, qui descendaient jusqu’au lac, offrant "le spectacle de la jeunesse du monde inclinée sur la transparence de l’eau " (Le Livre de ma vie).
Jouxtant la Villa Bassaraba, à la forme de chalet, un château fut également bâti près du rivage, destiné aux réceptions et au logement des invités en villégiature. Aujourd’hui, il ne reste plus aucune trace de cette vaste demeure à la jolie tourelle néo-gothique.

Amphion-les-Bains, villa Bassaraba, le château (c. 1900)
Roger-Viollet
Contrairement à son frère aîné Constantin, Anna Elisabeth Bassaraba de Brancovan naquit non pas au chalet d’Amphion, mais à Paris, le 15 novembre 1876. Enfant, elle ne s’acclimata guère à la vie parisienne. La Savoie lui manquait profondément. Chaque été, elle attendait avec impatience le long voyage de quatorze heures qui devait conduire sa famille jusqu’à Évian, pour un séjour qui durait souvent jusqu’à la mi-octobre.

Les enfants Brancovan, 1882
De gauche à droite : Hélène, Constantin, Anna
Archives Brancovan
"Je revois la véranda du chalet d'Amphion qui tressaillait le soir aux cris élégiaques des hirondelles, dont le vol en sombre et léger coup de couteau poignardait un azur poudré de rose, flamboyant et puis voilé, sur lequel se détachait la danse silencieuse, aux angles aigus, des chauves-souris. Véranda mi-close, fraîche et bruineuse comme une barque arrêtée la nuit sur l'eau." (Le Livre de ma vie)

Amphion-les-Bains, villa Bassaraba, le chalet (c. 1900)
C’est en Savoie qu’Anna de Noailles fit véritablement connaissance avec la nature, qu’elle put observer à loisir pendant ces étés passés près du Léman. Outre le temps libre qu’elle aimait consacrer à l’observation des animaux, à l’émerveillement devant les fleurs des serres et à la dégustation des fruits des vergers, elle se baignait dans le lac, faisait des promenades en barque ou parcourait les environs avec son frère Constantin, sa sœur Hélène et ses parents, autour du couvent des Clarisses d'Evian, mais aussi du côté de Thonon, de Neuvecelle et d’Allinges. Ce fut le temps béni de l’enfance, qui allait profondément marquer le tempérament mélancolique et passionné du poète.

La famille Brancovan sur leur yacht Romania, c. 1886
Anna au centre, et Hélène à droite.
Rachel, leur mère, est tout à gauche, avec Constantin à sa droite.
"Si parfaites de transparence, de pureté, de bonheur, sans inquiets désirs furent de telles journées de Savoie qu’elles devaient me servir de modèle définitif pour la figure du monde, selon mon choix. " (Le Livre de ma vie)
Cette douceur, ce charme des jours sans ombres, ne connaîtra de fin qu’à la mort du père d’Anna, Grégoire de Brancovan, un matin d’octobre 1886. Elle avait neuf ans. Sa mère, Rachel, retourna à Amphion avec ses enfants à l’été 1888, et les séjours estivaux se poursuivirent tant bien que mal ; mais la magie n’opérait plus de la même manière, et partout, la petite fille cherchait la figure paternelle, dont l’absence ternissait la joie auparavant ressentie dans le chalet. Celui-ci fut d’ailleurs déserté après la mort de Grégoire, au profit du château attenant.
"Le jardin d’Amphion m’avait, en été, entourée de son charme, bien connu et toujours agissant, mais j’y observais l’absence de mon père qui voilait jusqu’à l’éclat des jours parfaits. " (Le Livre de ma vie)
Au fil du temps, et malgré la douleur infinie causée par la perte de son père, Anna continua donc de séjourner sur les bords du Léman. La presse de l’époque garde trace des différents événements auxquels participa la jeune fille. En 1895 (elle avait alors dix-neuf ans), son entrée "officielle " dans les salons, où l’on commençait déjà à déclamer ses premiers vers, l’épuisa. Elle revint en Savoie au mois de juillet, animée par un intense désir de solitude et de silence. Mais sa vie de jeune fille, qu’elle pouvait encore espérer tranquille, toucha à sa fin l’année suivante. En 1896, elle fit la rencontre de Mathieu de Noailles, qu’elle épousa un an plus tard à la mairie de Publier, puis à l’église d’Évian.
Les étés lémaniques de la bonne société se poursuivirent. Hélène, la sœur d’Anna, se maria à son tour en 1897 avec le prince Alexandre de Caraman-Chimay. Les deux jeunes couples, Anna et Mathieu, Hélène et Alexandre, séjournèrent ainsi à la Villa, entourés de leurs amis. Une photographie restée célèbre en témoigne, où l’on distingue notamment, timide et caché derrière les invités, un certain Marcel Proust…

Photographie de groupe à la villa Bassaraba, septembre 1899 De gauche à droite : prince Edmond de Polignac, Mme Bartholoni, Marcel Proust, Constantin de Brancovan, Jeanne Bartholoni, Léon Delafosse, marquise d'Arces, princesse Edmond de Polignac, Anna de Noailles, Hélène de Caraman-Chimay, Abel Hermant.
Lorsqu’elle revint sur les bords du Léman au cours de l’été 1901, Anna était devenue mère depuis septembre de l’année précédente, et consacrée poète : son premier recueil de vers, Le Cœur innombrable, avait paru en mai 1901. Couronné par l’Académie française, il avait rencontré un succès immédiat. Mais les temps avaient changé au tournant du siècle, et dès 1903, les habitués de la Villa d’Amphion y séjournèrent de moins en moins. La villa fut louée en 1905 et 1908 au comte et à la comtesse de Caserte, et à la famille Blay de Malherbe en 1906 et 1907. Après le décès de leur mère en 1902, Constantin de Brancovan, ayant racheté les parts de ses deux sœurs, devint le propriétaire du domaine.
À partir de 1910, Amphion ne fut presque plus qu’un souvenir du passé pour Anna de Noailles, qui continua cependant de faire revivre, dans sa mémoire et dans son œuvre, les jours heureux passés sur les rives du lac genevois. Deux très beaux textes en prose, L’Automne en Savoie et Ce que j’appellerais le ciel, tous deux disponibles sur Anthologia, en témoignent. L'année 1916 marque l'ultime séjour à la Villa Bassaraba pour la Comtesse, et l'année 1927, six ans avant la mort d'Anna, sa toute dernière visite au Léman.

Cet article s'appuie notamment sur le catalogue de l'exposition Goûter au Paradis - Anna de Noailles sur les rives du Léman, présentée du 13 avril au 3 novembre 2019 à la Maison Gribaldi d'Evian-les-Bains. Auteurs des textes : Françoise Breuillaud-Sottas pour l'exposition, Jean-Marc Hovasse et François Maillet pour le catalogue.
--
Anna de Noailles, Les forces éternelles (1920)
Etranger qui viendras, lorsque je serai morte,
Contempler mon lac genevois,
Laisse que ma ferveur dès à présent t'exhorte
A bien aimer ce que je vois.
Au bout d'un blanc chemin bordé par des prairies
S'ouvre mon jardin odorant ;
Descends parmi les fleurs, visite, je te prie,
Le beau chalet de mes parents.
C'est là, dans le salon que de fraîches cretonnes
Rendent clair et gai comme l'eau,
Que j'écoutais le soir, auprès d'un feu d'automne.
Ma mère jouer du piano.
Cette noble musique, en grande véhémence,
Tout le long de ma vie m'aida.
Donne-lui des regrets, puis goûte le silence
De la rêveuse véranda.
Tu verras, elle semble une barque amarrée
Entre la demeure et le lac.
Je gisais là, enfant par l'azur pressurée,
Comme au creux d'un dormant hamac.
Un divan turc, chargé de coussins lourds et rêches,
Me portait, et m'offrait aux cieux.
L'infini se prenait, miraculeuse pêche,
Dans la résille de mes yeux.
Et puis, quand la rosée, éparse et ronde, perle
Ainsi qu'un cristallin semis,
Parcours le vieux balcon où, comme un jeune merle
Je marchais, volant à demi !
Tâche de voir aussi, bien qu'elle soit changée
De mobilier et de couleur,
La chambre où, me sentant par la nuit protégée,
Je dormais auprès de ma sœur.
C'est dans cette attentive et studieuse chambre,
Où les anges m'ont tout appris,
Qu'éperdue, implorant le ciel de tous mes membres,
J'eus si grand peur d'une souris !
C'est là que j'ai connu, en ouvrant mes fenêtres
Sur les orchestres du matin,
L'ivresse turbulente et monastique d'être
Sûre d'un illustre destin.
C'est là que j'ai senti les rafales d'automne
M'entrouvrir le cœur à grands coups
Pour y faire tenir ce qui souffre et frissonne :
C'est là que j'eus pitié de tout !
Jamais aucun humain n'a senti des murailles
Contraindre un cœur plus enflammé.
Songe à cela, Passant, et que ta tendresse aille
A l'enfant qui a tant aimé !
Tout me semblait amour, angélique promesse,
Charité qui franchit la mort.
On persévère en soi bien longtemps : peut-être est-ce
Ma façon de survivre encor !
Maintenant, redescends, et vois sur le rivage
Une jetée en blanc granit :
Il n'est pas un plus pur, un plus doux paysage,
Un plus familier infini !
Laisse que ton regard dans les flots se délecte
Parmi les fins poissons heureux.
De là, on voit, le soir, comme d'ardents insectes,
S'allumer Lausanne et Montreux.
Vevey, Clarens, Montreux, Lausanne, douces villes
Pour moi gisement des étés.
C'est votre molle emphase, éblouie et tranquille,
Qui m'a montré la volupté.
J'allais, étant enfant, dans vos pâtisseries.
Tout semblait clair et remuant.
Je sentais scintiller, parmi les verreries,
La connivence des amants.
Je le devinais bien, que l'enfance humble et sage.
Et son effort continuel,
Ne sont qu'un frêle essai de l'immense tissage
Que fait le destin sensuel.
Oui, je le savais bien que tout s'orne et s'empresse
Pour établir votre seul jeu,
Amour, unique loi, déroutante sagesse,
Équilibre vertigineux !
Plus tard, dans mon jardin, à l'ombre des platanes.
Quand le soir retient des sanglots,
Et quand sur l'eau s'épand la paix mahométane
Des pays tendres, bleus et chauds,
J'ai longtemps écouté une voix chaleureuse,
Triste comme le son du cor.
Quand on me descendra dans la tombe terreuse
J'entendrai cette voix encor.
Je t'en ai dit assez, voyageur qui promènes
Tes yeux parmi ce vif séjour.
Pourtant, pose un regard, crois-moi, prends cette peine,
Sur la défunte basse-cour.
Elle n'est plus qu'un lieu désert et nostalgique,
Mais elle était belle autrefois :
Dans cet enclos, ainsi qu'en des livres bouddhiques,
Les animaux étaient des rois.
Ah ! je me souviens bien des bondissants effluves
De ce doux monde familier :
Odeur de plumes, d'eau, de fourrures, d'étuve,
De poussins tièdes et mouillés !
A présent, quitte-moi. Étranger, je m'incline :
Tu ne peux pas toujours surseoir.
Sans doute tu t'en vas à la ville voisine
Pour prendre ton repas du soir.
Pousse la porte en bois du couvent des Clarisses,
C'est un balsamique relais,
La chapelle se baigne aux liquides délices
De vitraux bleus et violets.
Peut-être a-t-on mis là, comme je le souhaite,
Mon cœur qui doit tout à ces lieux,
A ces rives, ces prés, ces azurs qui m'ont faite
Une humaine pareille aux dieux !
S'il ne repose pas dans la blanche chapelle,
Il est sur le coteau charmant
Qu'ombragent les noyers penchants de Neuvecelle,
Demain montes-y lentement.
Une église vit là, jaune comme du cuivre,
Avec un château dépendant.
Montalembert, dit-on, écrivit là ses livres
Traitant des moines d'Occident.
C'est là que dort mon cœur, vaste témoin du monde,
Que tout blessait, à qui tout plut.
Les astres cesseront un jour leur noble ronde,
Tout siècle sera révolu,
Puisque, malgré la force et le feu qui l'inondent,
Ce cœur infini ne bat plus !
Anna de Noailles, Les Eblouissements (1907)
Enfance au bord d'un lac ! angélique tendresse
D'un azur dilaté qui sourit, qui caresse,
D'un azur pastoral, d'un héroïque azur
Où l’aigle bleu tournoie, où gonfle un brugnon mûr…
– L’horizon était beau comme une mélodie,
La montagne d’argent brillait, molle, engourdie,
Et glissait dans le lac son torrent de clarté.
C’est là que j’ai connu les bonheurs de l’été ;
Quel échange d’amour, de promesses, de joie
Entre les coteaux verts et les cieux de Savoie,
Harmonieux élans, confiante douceur !
Les alcyons légers semblaient jaillir du cœur
Pour presser le flot tiède où leurs ailes se posent ;
Les clairs jardins étaient des cantiques de roses,
Et le cri des bateaux semblait soudain jeté
Par l’énervement tendre et brûlant de l’été…
Et puis c’étaient les soirs en août, mélancoliques,
Parfum des châtaigniers, des noyers, des colchiques !
La lune doucement dans le ciel arrivait ;
On voyait luire au loin les jardins de Vevey,
Les jardins de Clarens ombragés par les vignes ;
Les flots contre les quais faisaient trembler des cygnes.
Un romanesque ardent émanait de cette eau
Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau.
Près de moi s’envolaient des roitelets, des grives ;
De paisibles pêcheurs, sur les moelleuses rives,
Dans les vapeurs du soir renouaient leurs filets.
Les hameaux embaumaient la fumée et le lait.
Brusquement les grillons emplissaient la prairie.
C’était une sublime, immense rêverie…
– Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,
Village qu’éveillait le remous d’un bateau,
Petits couvents voilés par des aristoloches,
Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches,
Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:
« Il est pour les agneaux de luisants paradis »,
Porte ouverte soudain sur un doux monastère
Où la Clarisse en feu, qui ratisse la terre,
Arrose le rosier et vient nourrir le paon,
Semble être la rustique épouse du dieu Pan;
Barque passant le soir en croisant ses deux voiles
Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,
C’est vous qui m’avez fait ce cœur triste et profond,
Si sensible, si chaud que l’univers y fond !
– Pays mystérieux, abondant, doux et tendre
Comme un conte enchanté qu’on veut toujours entendre,
Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,
Je vous adore avec la part qu’on donne à Dieu.
Je ne souhaite pas d’éternité plus douce
Que d’être le fraisier arrondi sur la mousse,
Dans vos taillis serrés où la pie en sifflant
Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.
Dormir dans les osiers, près des flots de la Drance
Où la truite glacée et fluide s’élance
Hirondelle d’argent aux ailerons mouillés !
Dormir dans le sol vif et luisant, où mes pieds
Dansaient aux jours légers de l’espoir et du rêve !
Ô mon pays divin, j’ai bu toute ta sève,
Je t’offre ce matin un brugnon rose et pur,
Une abeille engourdie au bord d’un lis d’azur,
Le songe universel que ma main tient et palpe,
Et mon cœur, odorant comme le miel des Alpes…
Anna de Noailles, Les Eblouissements (1907)
Il a plu cette nuit, une naïve odeur
Parfume le ciel gris ; un voile d'eau charmante
Sur les vergers remplis de songe et de candeur
Jette sa transparente et vaporeuse mante.
Il fait à peine jour, l'étroite ville dort,
Et j'entends, cependant que des ruisseaux d'air glissent,
Avec un bruit divin de porcelaine et d'or
Une cloche sonner là-bas, chez les Clarisses...
Anna de Noailles, Les Forces éternelles (1920)
Le vent matutinal, des coteaux à la rive
Bondit comme un troupeau d'agneaux qu'on délia.
Du balcon brasillant, suave perspective,
Le lac semble porté par les magnolias
Tant l'azur satiné se mélange à leurs branches ;
Et ce long flot soyeux tout uniment s'épanche
Dans les arbres charnus. Les oiseaux submergés
Se baignent dans les airs et paraissent nager.
Quelle amitié rêveuse et nostalgique lie
Cette franche Savoie à l'ardente Italie ?
— Je pense à sainte Claire, à Jeanne de Chantal,
Et, dans ce gai septembre où l'air est de cristal,
Où les parfums ainsi que des rumeurs s'aiguisent,
J'entends sur le coteau, liquides et précises,
Les cloches des troupeaux tinter limpidement.
Et c'est, dans l'herbe verte où scintille l'église,
Comme un humble angélus offert pieusement
Par saint François de Sale à saint François d'Assise...
Anna de Noailles, Les Climats (1924)
Je retrouve le calme et vaste paysage :
C’est toujours sur les monts, les routes, les rivages,
Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d’argent !
Le monde luit au sein de l’azur submergeant
Comme une pêcherie aux mailles d’une nasse ;
Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses,
Des jeunes gens ; l’un rêve, un autre fume et lit ;
Un balcon, languissant comme un soir au Chili,
Couve d’épais parfums à l’ombre de ses stores.
Le lac, tout embué d’avoir noyé l’aurore,
Encense de vapeurs le paresseux été ;
Et le jour traîne ainsi sa parfaite beauté
Dans une griserie indolente et muette.
Soudain l’azur fraîchit, le soir vient ; des mouettes
S’abattent sur les flots ; leur vol compact et lourd
Qui semble harceler la faiblesse du jour
Donne l’effroi subit des mauvaises nouvelles…
Il semble, tant l’éther est comblé par des ailes,
Que quelque arbre géant, par le vent agité,
Laisse choir ce feuillage agile et duveté.
Et le soleil s’abaisse, et, comme un doux désastre,
Frappé par les rayons du soleil vertical
Tout s’attriste, languit ; le lac oriental
A le liquide éclat des métaux dans les astres ;
Et le cœur est soudain par le soir attaqué…
Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai.
Nous sommes, un instant, des vivants sur la terre ;
Ces montagnes, ces prés, ces rives solitaires
Sont à nous ; et pourtant je ne regarde plus
Avec la même ardeur un monde qui m’a plu.
Je laisse s’écouler aux deux bords de mon âme
Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes ;
Je ne répondrai pas à leur frivole appel :
Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels.
Je ne regarde plus que la cime croissante
Des arbres, qui toujours s’efforçant vers le ciel,
Détachant leur regard des plaines nourrissantes,
Écoutent la douceur du soir confidentiel
Et montent lentement vers la lune ancienne…
Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes,
À la flotte détruite un soir syracusain,
À Eschyle, inhumé à l’ombre des raisins,
Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile.
Je songe à ces déserts où florissant des villes ;
À cet entassement de siècles et d’ardeur
Que le soleil toujours, comme un divin voleur,
Va puiser dans la tombe et redonne à la nue.
Je songe à la vie ample, antique, continue ;
Et à vous, qui marchez près de moi, et portez
Avec moi la moitié du rêve et de l’été ;
À vous, qui comme moi, témoin de tous les âges,
Tenez l’engagement, plein d’un grave courage,
De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu,
Que l’homme en insistant réalise son Dieu,
Et qu’il a pour devoir, dans la Nature obscure,
De la doter d’une âme intelligible et pure,
De guider l’Univers avec un cœur si fort
Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lève ;
Et d’écouter avec un mystique transport
Les sublimes leçons que donnent à nos rêves
L’infatigable voix de l’amour et des morts…




