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Plutarque, Médecin de l'Âme

Dernière mise à jour : 28 juil. 2023

Statue of a philosopher, said to be Plutarch

Delphi Archaeological Museum in Greece




Charles Lévêque

Un médecin de l’âme chez les Grecs

Plutarque, sa vie et sa morale


Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 71, 1867



"(...) On a dit non sans raison que les maux extrêmes apportent avec eux leur remède. L’homme tient à sa vie physique et morale par de si profondes attaches que, dès qu’il sent les menaces de la mort, il invente des armes pour la repousser. Sous les premiers successeurs d’Auguste, à la dissolution croissante des mœurs quelques sages avaient opposé l’art, alors nouveau, du médecin de l’âme. Le succès couronna leur entreprise. Chaque grande maison eut son philosophe attitré, toujours présent, toujours attentif à relever les, caractères et à soutenir les courages chancelans. Sénèque, — nos lecteurs le savent, — avait poussé fort loin cette science délicate des souffrances intimes des secrètes langueurs et du traitement qu’elles réclament. On ne trouverait rien dans nos institutions universitaires ou religieuses qui réponde exactement à ce ministère de l’antique sagesse. Le professeur, le prédicateur, le confesseur et le médecin y sont réunis en un seul et même personnage. Le professeur enseignait la vérité morale et développait la théorie des devoirs ; mais il donnait à cette exposition le ton, l’accent, la pressante insistance du prédicateur.


Aussi était-il à la fois plus respecté et plus persuasif, plus influent et plus paternellement affectueux que le professeur d’aujourd’hui. Ses leçons avaient un caractère presque sacré. « On s’y préparait, dit M. Gréard, comme aux initiations ; on s’y présentait comme à une cérémonie sainte. » Et cependant il y régnait une certaine liberté, mêlée, il est vrai, de déférence et toujours contenue dans de justes limites. Ainsi les auditeurs pouvaient parfois indiquer au maître le sujet à traiter ; ils étaient même autorisés, à l’interrompre et à lui poser des objections quand la question était obscure et controversable. La séance terminée, les disciples intimes ; les auditeurs préférés restaient avec le moraliste et lui ouvraient leur âme. Alors commençait la tâche du confesseur. C’était l’heure des confidences, le moment des complets et sincères aveux. À ce père spirituel, car c’en était un, on ne devait rien celer. Terreurs superstitieuses et folles, dispositions à la colère ou à la vengeance, passions violentes, vices honteux, on dévoilait toutes ses infirmités, on étalait à nu toutes ses plaies.


Quand le confesseur était suffisamment instruit, il abordait enfin le rôle difficile de médecin de l’âme. Quel médecin accompli que celui qu’a dépeint Plutarque ! Non content de prescrire le remède imploré là, au pied de sa chaire, il laissait sa maison ouverte à qui le voulait consulter. Bien plus, il entrait à l’improviste chez ses cliens, surprenait son malade ou, si l’on veut, son pénitent au milieu de ses occupations journalières, apprenait à le mieux connaître et n’avait de repos qu’après l’avoir mis en pleine voie de guérison. Trop expérimenté pour se payer de promesses, il demandait des actes, des sacrifices, d’héroïques renoncemens. Parfois il recueillait le fruit de tant de peines. Le passage subit d’une vie licencieuse à une conduite austère, la réconciliation de deux frères, la pacification de deux époux, que sais-je ? l’abandon immédiat d’une maîtresse, tels étaient ses triomphes, ses joies et ses récompenses.


Voilà le portrait du médecin de l’âme que Plutarque nous a laissé. Pour le dessiner d’une main si ferme et pour reproduire ce modèle pendant une vie entière sans se démentir jamais, il fallait plus que du bon sens, et un peu de génie n’était pas de trop. On objectera que Plutarque, n’a pas inventé la médecine de l’âme : j’en conviens, et je l’ai déjà dit ; mais il y a deux sortes de génie, le génie inventif qui par la puissance de l’intuition découvre les idées fécondes, et le génie de l’enseignement et de la pratique qui tire les conséquences des idées, en organise les résultats et en impose au monde la bienfaisante influence. Or c’est là le signalé service que Plutarque a rendu à la médecine morale. Il y pensait sans cesse ; il ne perdait aucune occasion d’en accroître l’autorité et les effets. Il essaya de lui faire une place jusque dans certaines réunions romaines fort en vogue de son temps, je veux parler des entretiens de table dont il est peut-être l’historien le plus véridique et le plus complet.


Les Grecs, passionnés pour les banquets en avaient introduit la mode à Rome. Au premier siècle de notre ère, les esprits cultivés que la politique n’occupait plus trouvaient dans ces réunions élégantes une distraction qu’ils goûtaient vivement. On y était, paraît-il, aussi curieux de conversations raffinées et de propos subtils que friand de mets rares et de vins exquis. Cent ans auparavant, Cicéron vantait déjà les banquets comme la plus agréable récréation pour les intelligences fatiguées.


« L’esprit, écrivait-il, ne se délasse jamais mieux que dans les entretiens familiers entre convives. Chez nous, le nom des banquets est plus exact que chez les Grecs. Le mot συμπόσια signifie une réunion où l’on boit en commun, tandis que le mot convivium veut dire celle où l’on vit en semble, parce que nulle part on ne jouit mieux du charme de la société. »


Les repas avaient gardé ce caractère sous les empereurs, qui y cherchaient eux-mêmes le plaisir de briller dans de savantes discussions et de remporter de faciles victoires littéraires sur des adversaires prudemment résignés à la défaite. Insensiblement ces entretiens avaient acquis tant d’importance qu’on en avait dressé le code, posé les règles et prévu jusqu’aux moindres incidens. On y célébrait avec solennité certains anniversaires religieux et politiques. Parfois en été les convives se donnaient rendez-vous au bord de la mer ou sur une montagne, et là, quand les forces étaient réparées et l’esprit légèrement excité par un vin généreux, on commençait quelque lecture intéressante, ou bien la conversation s’engageait.


Il y avait enfin des séances intimes dont l’accès était permis aux femmes et aux jeunes gens. Le programme en était moins sévère : aux entretiens, qui en demeuraient la partie principale, se joignaient des concerts, des représentations mimées et des scènes d’art plastique pareilles sans doute à ces tableaux vivans, objet depuis quelques années des admirations, des médisances ou des railleries parisiennes. Les Romains ont été nos maîtres dans la composition de ces soirées où le dilettantisme moderne appelle tous les arts à varier ses plaisirs : Plutarque fréquentait volontiers ces assemblées ; il y saisissait les occasions de déployer ses talens. Toutefois il était trop sérieux pour n’y poursuivre que des satisfactions d’amour-propre. Autant qu’il était en lui, il écartait les épisodes scabreux, et s’y prenait assez adroitement pour conserver à la philosophie la présidence de tous les entretiens.


D’après ce premier coup d’œil jeté sur la jeunesse et sur la personne de Plutarque, et sans rentrer encore avec lui à Chéronée, où nous le retrouverons bientôt, il est aisé de voir qu’il a eu, comme tous les hommes d’un vrai talent, une vocation précoce, énergique et persévérante ; comme eux aussi, aux suggestions de l’instinct à a ajouté les lumières de la science acquise. Autant son dessein de guérir les âmes est noble et hardi, autant sont justes les connaissances psychologiques d’après lesquelles il en conduit l’exécution.


Dans la poursuite d’un tel but, on peut commettre bien des fautes. La plus ordinaire consiste à vouloir fonder la morale sur un seul de ses nombreux appuis et à établir la thérapeutique spirituelle sur une physiologie incomplète. Voyez plutôt ce qu’ont rêvé naguère et ce que rêvent encore de sincères amis de l’humanité. Les uns s’imaginent qu’une maladie unique, l’ignorance, dévore la société actuelle ; ils en concluent qu’un seul remède lui est nécessaire, l’instruction, et s’attachant uniquement à cette pensée, d’ailleurs vraie en partie, ils se persuadent que, répandue à grands flots, la science fera éclore et fleurir toutes les vertus. Ils oublient que l’instruction ne s’adresse qu’à l’esprit, et que, lorsque celui-ci est éclairé, il reste encore à fortifier les volontés et à discipliner les appétits.


D’autres sont convaincus que la société vieillissante ne saurait rajeunir qu’au souffle pur et vivifiant de la liberté, et leur opinion est exacte ; mais ils disent que la liberté n’est efficace qu’à la condition d’être sans limites, et en cela ils méconnaissent les droits de l’ordre, qui sont ceux mêmes de la raison et de la justice. Dupes d’une illusion plus dangereuse encore, les fondateurs d’une secte célèbre se flattèrent, il y a trente ans, d’inoculer au monde affaibli et usé une vigueur nouvelle en érigeant les passions en lois et en prêchant l’évangile de la chair réhabilitée. Enfin à l’extrémité opposée un mysticisme ombrageux et jaloux, dur envers la raison, hostile à la liberté, ennemi du progrès qui lui répugne et le menace, déclare de temps en temps que la civilisation moderne agonise, mais qu’il suffirait, pour l’arracher à la mort, de la ramener à la soumission naïve et à l’humble docilité de sa première enfance.


Eh bien ! Plutarque, venu il y a dix-huit cens ans, à une heure bien autrement critique que celle où nous vivons, n’est tombé dans aucun de ces excès. Il trouvait cependant des erreurs presque semblables dans l’histoire de son pays. Pour le traitement des maladies de l’âme, ses prédécesseurs recouraient invariablement à la saignée ou à l’amputation. Tantôt ils retranchaient au malade l’un de ses organes essentiels, par exemple la liberté ou la raison ; tantôt ils lui ôtaient l’ardeur des belles passions, qui est à l’âme ce que la chaleur du sang est au corps.


Plutarque réprouve ces amoindrissemens, ces mutilations de la nature morale.Il ne tolère pas que l’on détruise l’harmonieuse unité de nos énergies spirituelles. À ceux qui n’affirment pas assez résolument le libre arbitre, il rappelle que « c’est l’âme qui se déprave elle-même. » Aux partisans du fatalisme, il oppose, dans un excellent morceau sur la fortune, ce langage resté sans réplique : « si nous attribuons à la fortune les actions de justice et de tempérance, il faut lui imputer aussi le vol, le brigandage et la débauche. » À l’erreur stoïcienne qui réprouvait toutes les passions ardentes, sans comprendre que c’était fermer la source de l’enthousiasme et de l’héroïsme, il lance comme dernier argument ce trait d’une brièveté incisive : « l’homme qui craint de s’enivrer ne jette pas son vin ; il le tempère. »


Quant aux épicuriens, dont la doctrine, malgré certains dehors, menait droit à une sensualité grossière, il les a trop malmenés peut-être ; mais il a eu raison de leur ôter leur masque. C’était son droit de montrer, derrière Épicure, son enfant terrible, Métrodore, qui enseignait crûment la belle morale que voici :


« toutes les grandes, subtiles et ingénieuses inventions de l’âme ont été imaginées pour le plaisir du ventre, ou pour l’espérance d’y pouvoir parvenir d’en jouir. »


Adversaire impitoyable de ce matérialisme, Plutarque ne tombe pas pour cela dans le mysticisme religieux où les alexandrins allèrent sombrer après lui. Sans enfoncer dans les profondeurs métaphysiques, il a une psychologie solide sur laquelle il tient sa médecine morale en parfait équilibre. Au fond, il n’a qu’un principe, c’est qu’il faut sauver l’âme par l’âme elle-même, et pour cela ne sacrifier aucune de ses forces vitales, mais les stimuler toutes par l’action maîtresse de la volonté. Cette conception morale est la plus large et la plus complète que l’antiquité ait produite. Quoique Plutarque ne l’ait pas présentée dans un cadre systématique, elle apparaît à chaque page de ses œuvres. Elle est bien à lui, et l’avoir formée, même avec des élémens antérieurement découverts, c’est le fait d’un esprit supérieur.


(...)"


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