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Maine De Biran : La "culture du sens intime"


Maine de Biran (1766-1824)




Extraits de :

Maine De Biran

Essai sur les fondements de la psychologie




"Ma seconde conséquence est celle que nous avons annoncée déjà, savoir : qu'on ne peut s'attacher à la culture des facultés actives de l'esprit humain sans développer le germe de sa moralité, et réciproquement, qu'on ne peut s'appliquer au développement de l'homme moral, sans cultiver par là même les facultés qui constituent son intelligence.


Il n'est pas difficile de prouver que l'attention et la réflexion sont des facultés vraiment morales. On ne peut, en effet, apprendre à se rendre maître de son attention en la fixant sur les objets, en cherchant à pénétrer le fond des choses, à en voir nettement toutes les faces, sans acquérir par là même cet empire sur soi, qui est la source de toutes les grandes qualités de l'âme et de toutes les vertus qui font l'ornement de notre espèce.


Au contraire, les habitudes d'inattention et de légèreté contribuent à engendrer une multitude de vices. C'est à elles qu'il faut rapporter même, en grande partie, la dureté apparente du coeur, les passions personnelles et anti-sociales. Si, plus maîtres de notre attention, nous savions l'arrêter sur les maux d'autrui, combien nous frémirions à la seule idée d'en être les causes ! comme nous sentirions mieux le besoin de les soulager ou de les prévenir ! Ainsi pourrait se développer une sensibilité vraiment morale, savoir celle qui naît de l'exercice même de nos facultés actives et de nos jugements, au lieu de les former ou d'en être le principe.


L'habitude de suspendre son jugement et de ne se rendre qu'à l'évidence ou aux motifs raisonnes de croyance, habitude sans laquelle il n'y a point de véritables progrès intellectuels, n'est-elle pas aussi le fondement des qualités morales les plus essentielles : de la prudence dans la conduite de la vie, de la rectitude et de l'équité dans nos jugements sur les actions des hommes ? N'est-elle pas un exercice de cette liberté sans laquelle l'homme, incapable de science et de vertu, n'est pas même une personne ?


Quelle influence le grand principe des associations n'exerce-t-il pas sur les opérations de l'esprit et sur les sentiments de l'âme ! N'est-ce pas par des moyens semblables qu'on peut diriger constamment les unes vers ce qui est vrai, les autres vers ce qui est beau, bon ou utile ? Les associations formées dans l'enfance, dit un psychologiste ami de la science et de la sagesse, ont les effets les plus durables et les plus importants sur nos idées, comme sur nos sentiments et nos affections les plus habituelles.


Les suites funestes des fausses associations prouvent seules le parti qu'on aurait pu tirer de cet instrument pour perfectionner toutes nos facultés. Puisqu'on peut parvenir en effet à intéresser le coeur et l'imagination en faveur de l'erreur, il est au moins également possible de les intéresser en faveur de la vérité ; puisqu'il est possible d'étouffer les sentiments généreux et sympathiques auxquels la nature dispose, en en associant l'idée à celle du crime ou de l'impiété, pourquoi ne pourrait-on pas nourrir et fortifier ces mêmes sentiments, eh établissant l'association ou l'alliance naturelle entre notre devoir et notre bonheur ?


Mais, pour s'emparer utilement de ce grand principe des associations, et pour l'appliquer au perfectionnement intellectuel et moral de l'individu, il faut l'avoir bien approfondi dans sa source et avoir appris à distinguer et calculer ses effets psychologiques. Que dirons-nous de la réflexion, de cette faculté éminemment active, sur laquelle se fondent les premiers et peut-être les seuls titres de notre prééminence, de cette faculté qui, s'unissant à toutes les créations de l'esprit et à tous les mouvements du coeur, peut seule nous initier à la fois à la connaissance de l'un et aux secrets les plus intimes de l'autre ?


Sans doute, l'homme peut connaître une multitude d'objets et s'ignorer lui-même. Mais dès qu'il cherche à pénétrer jusque dans le fond de son être, il ne saurait entièrement isoler deux sortes d'éléments qui le constituent, ni, comme on l'a dit, se sauver de son coeur dans son esprit. Le même retour qui sert à éclairer celui-ci sur ses actes, lève aussi en partie le voile dont l'autre cherche toujours à s'envelopper. Aussi l'habitude de l'observation intérieure ne diffère-t-elle pas de l'habitude de la bonne foi et du désintéressement, dans les questions de tout ordre que l'esprit aborde, non pour faire parade de sa sagacité ou de sa force, mais pour connaître ce qui est vrai.


Et comme l'exercice de la réflexion, ou la culture habituelle du sens intime, impose à l'homme l'obligation d'être vrai, d'être juste, c'est-à-dire bien ordonné dans tous ses rapports avec lui-même et avec ce qui l'entoure, réciproquement l'habitude des vertus, le contentement, la paix d'une conscience élevée et pure, tout ce qui peut enfin rendre l'homme ami de lui-même, le porte à la réflexion et lui fait un besoin d'entretenir une communication intime et habituelle avec ses idées, ses sentiments et ses souvenirs, et de s'instruire à la grande école de la conscience qui ne trompe point.


Combien cet exercice de la réflexion, en nous faisant distinguer de nos idées ces modes intimes si spontanés et si variables de notre sensibilité affective, n'est-il pas propre à nous garantir d'une multitude d'illusions dangereuses dans la pratique ordinaire de la vie ? C'est seulement par ce moyen que nous pouvons nous préserver de certains écarts de jugement, qui proviennent du défaut de distinction entre nos facultés diverses, et qui exercent à plusieurs égards sur notre conduite une influence funeste.


(...)


Ainsi cette même culture du sens intime, qui seule peut nous éclairer sur les principes de toute connaissance, est encore le moyen premier et comme la garantie la plus sûre de la perfection morale : et c'est là que nous trouvons surtout la science et la sagesse, la vérité et la vertu identifiées dans une commune source."



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