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Poésie : Sauver les "minores"

« Ô roses que l’Ennui triste a décolorées, Ô lauriers languissants résignés à mourir, Que de fois, sous ma lampe, au déclin des soirées, Une larme de moi vous a fait refleurir... »

Ernest Raynaud, "Poètes oubliés", in La Couronne des Jours, 1905



Henry Wallis, The Death of Chatterton (1856)



Méconnus, maudits, mineurs ?

 

         Lit-on encore de la poésie ? Aujourd’hui comme il y a cinquante ans, les figures de proue, peut-être intemporelles, de la littérature française, n’ont pas perdu de leur superbe. Mallarmé, Baudelaire, Hugo, Verlaine ou Rimbaud s’étudient toujours sur les bancs d’école. On les lit, puis les relit plus tard, sans se lasser. Ils forment l’esprit et le cœur au cours de la jeunesse, puis accompagnent toute une vie… Intemporelle, universelle, cette poésie des majores de jadis n’est pourtant pas la seule à connaître un succès certain ; la poésie contemporaine a vu elle aussi sa popularité grandir — pour le meilleur et pour le pire. Difficile d’expliquer ce regain d’affection pour un genre littéraire que l’on pensait tombé en désuétude. Mais majores d’hier, minores d’aujourd’hui, les premiers souvent minorés de nos jours, les seconds peut-être voués à être reconnus demain comme majeurs… Et, qu'entend-on par là ? quels sont les critères permettant de qualifier un poète de « majeur » ou de « mineur » ? Il est intéressant d'explorer les différentes catégories de poètes, de s’interroger sur leur problématique « classement » ; pourquoi certains sont-ils méconnus aujourd’hui, et comment expliquer l’oubli dans lequel ils sont plongés ? Pourquoi parle-t-on de poètes maudits, pour d’autres ? Peut-on dire qu’un poète est « moins important », moins doué, comment évaluer le talent, et, surtout, peut-on les réhabiliter ?

Parmi d’autres poètes au sort comparable, le belfortain Léon Deubel (1879-1913), souvent qualifié de « dernier poète maudit », est un cas d’école. Sans le sou, à la rue presque toute sa vie, il se livra sans concession à sa vocation, refusant toute aide matérielle de la part de son entourage. La réalité le rattrapa durement… Avant lui toutefois, bien plus connu malgré un destin analogue, le parangon des poètes maudits, le poète anglais Thomas Chatterton (1752-1770), se suicidant à l’arsenic à dix-sept ans, présente l’exemple d’une courte existence entièrement vouée à la poésie. De génération en génération s’est transmis ce modèle de ratage « génial », si l’on peut dire. En Angleterre, bien sûr, où parmi d’autres, Coleridge pleure, dans “Monody on the Death of Chatterton”, le génie trop tôt tombé (« I weep that heaven-born Genius so should fall ») et Keats déplore ce triste destin et la mort venue obscurcir à jamais cet œil illuminé par le génie (« O Chatterton ! how very sad thy fate! / Dear child of sorrow – son of misery!/ How soon the film of death obscur’d that eye, /Whence Genius mildly flash’d »). Mais la déploration sur le génie trop tôt arraché à la vie, devenue véritable mythe romantique du poète maudit, a fait des émules en France. Vigny est sans doute le plus célèbre d’entre eux. Il a mythifié Chatterton en en faisant à son tour un objet et non plus un sujet poétique, dans Stello comme dans Chatterton. Dans sa préface de juin 1834 à Chatterton, Vigny dessine les grands traits de ce qui deviendra un mythe : « La cause, c’est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolation du Poète. — La cause, c’est le droit qu’il aurait de vivre. — La cause, c’est le pain qu’on ne lui donne pas. — La cause, c’est la mort qu’il est forcé de se donner. » Le poète maudit selon Vigny s’oppose au commun des mortels ; il se définit par sa singularité. Et surtout, il n’est pas, dirait-on aujourd’hui, “rentable” : « Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne plaît pas au commun des hommes. Or, la multitude seule multiplie le salaire ; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse qu’à la longue d’être commune dans ses goûts et d’aimer ce qui est commun. »

A la fin de cette préface, qui est en réalité un manifeste romantique, Vigny donne la clef de lecture de son drame : le cas du Chatterton réel compte moins que la démonstration qu’en tire le poète Vigny, « J’ai voulu montrer l’homme spiritualiste étouffé par une société matérialiste, où le calculateur avare exploite sans pitié l’intelligence et le travail. Je n’ai point prétendu justifier les actes désespérés des malheureux, mais protester contre l’indifférence qui les y contraint. (...) Le Poète était tout pour moi ; Chatterton n’était qu’un nom d’homme, et je viens d’écarter, à dessein, des faits exacts de sa vie pour ne prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamais déplorable d’une noble misère. »

Qui lit encore le poète Chatterton, et qui pourrait citer un vers de lui ? Mais, grâce au poète majeur Vigny, le modèle du poète maudit s’est diffusé. C’est donc une image plus qu’une réalité, un mythe plutôt qu’une histoire vraie… Pourtant, les poètes maudits existent, bel et bien.

 

 

De la difficulté de “catégoriser”

 

L’appellation même de « poète maudit » peut sembler péjorative. Comme l’expression « femme fatale », elle a quelque chose de figé, de caricatural. Difficile, aussi, de donner une définition satisfaisante du poète méconnu. Cette dénomination un peu galvaudée contient en effet elle-même d’autres subdivisions... Très vite, on comprend la différence entre les poètes peu connus, mais qui évoquent malgré tout quelque chose à une majorité de personnes ­­­­­­— de cette catégorie, relèveraient, par exemple, Albert Samain, Georges Rodenbach, Sully Prudhomme, Jules Laforgue, Francis Jammes… autant de noms esquissant peut-être vaguement une « figure de poète », mais dont la poésie demeure toutefois relativement ignorée —, et les véritables oubliés. C’est le « Pauvre Lélian » lui-même, Verlaine, qui popularisa en 1884 l’expression de « poètes maudits », avec la publication de sa plaquette ainsi intitulée. Cette dernière, dans sa version définitive, brosse les portraits de Tristan Corbière, Rimbaud, Mallarmé, Marcelline Desbordes-Valmore, Villiers de L’Isle-Adam et Verlaine lui-même. Ironie du sort, ces noms sont de nos jours des « valeurs sûres », et leurs œuvres sont étudiées dans un cadre scolaire et universitaire. Leur renommée est aujourd’hui incontestable. En revanche, que dire de l’héritage poétique de Charles Guérin (1873-1907), Grégoire Le Roy (1862-1941), Edmond Rocher (1873-1948), ou Ary Renan (1857-1900) ?

La nécessité de redéfinir les catégories d’oubliés s’impose donc. Reprenons pour exemple Deubel, qui fut ignoré de son vivant, guère lu que de ses quelques (rares) amis, à l’inverse d’un Charles Guérin qui, au contraire, bénéficia pendant sa courte carrière d’une belle renommée de la part de ses pairs. Les deux semblent avoir pourtant sombré dans la même indifférence de la postérité. Le temps joue aussi son rôle dans cette affaire d’oubli et de méconnaissance et il est bien difficile, et arbitraire, de faire des pronostics sur la reconnaissance des générations futures. Prenons le cas de Théodore de Banville, véritable notoriété de son vivant. Il ne semble pas exister de réédition récente de son œuvre. Or, c’est là aussi un critère supplémentaire de reconnaissance ou d’oubli : la question éditoriale. Tout le monde n’a pas droit à sa photo sur la couverture d’un NRF Poésie-Gallimard…

Une autre catégorie de minores pourrait aussi être évoquée : ceux qui deviennent introuvables, absents des livres, des recueils et anthologies, même d’internet. Les quelques recherches menées sur ces noms ne suffisent alors pas à permettre de retracer leur vie, de retrouver leurs œuvres. Ils ont purement et simplement disparu, comme c’est le cas pour Léon Tonnelier (1867-1936), poète lorrain qui peut se targuer d’avoir une allée à son nom dans la célèbre Pépinière de Nancy. Citons aussi le poète symboliste Henri Degron (1871-1906), grand absent des anthologies, mort à l’hôpital Saint-Antoine à trente-cinq ans, dans une discrétion totale. Il est alors encore plus difficile de sortir ces grands méconnus de l’ombre dans laquelle ils ont été plongés. C’est souvent le problème des « gloires locales », — Tonnelier en est un bon exemple. En dehors de la renommée que leur offrit leur sainte terre natale, ils n’eurent guère la chance de connaître d’autres mises en lumière. Un exemple particulièrement saisissant est celui du poète lyonnais Joséphin Soulary (1815-1891), vénéré toute sa vie et objet de funérailles grandioses, mais très oublié aujourd’hui. Même notoriété régionale, de son vivant, pour le poète nîmois Jean Reboul (1796-1864), traduit en latin par Rimbaud !, quasiment disparu des mémoires…

 

 

Les raisons de l’oubli

 

Quelles raisons peut-on trouver à l’oubli de tant de poètes, certains dont le talent aurait mérité bien plus d’honneurs ? Il faut d’abord évoquer les raisons objectives, notamment les décès prématurés. Des vocations prometteuses prirent ainsi fin : morts tragiques et stupides, comme le duel qui coûta la vie à Robert Caze (1853-1886), ou ravages de la tuberculose, qui décima les troupes des meilleurs poètes, tel le brillant poète symboliste Éphraïm Mikhaël (1866-1890), mort à vingt-trois ans, aujourd’hui heureusement un peu “mieux” reconnu ou encore Emmanuel Signoret (1872-1900), poète talentueux, couronné de son vivant par l’Académie Française, et malheureusement complètement oublié de nos jours. Même s’il n’est pas assuré qu’Éphraïm Mikhaël aurait connu le destin de Rimbaud, il en a de toute façon été empêché par la tragédie de son existence.

Mais tous les poètes oubliés n’ont pas le talent d’un Léon Deubel ou d’un Albert Samain (1858-1900, lui aussi victime de la tuberculose). Il faut bien admettre que la qualité même de la poésie est inégale, d’un poète à l’autre. Et bien qu’il soit très difficile, et assez présomptueux, de décider qui est un “bon” poète ou un écrivassier médiocre, un certain nombre de critères peut fournir quelques repères qualitatifs. La monotonie de la versification, la faiblesse de la forme poétique adoptée, les vers maladroits, les rimes pauvres, les clichés… sont autant d’exemples d’erreurs formelles commises par ceux que le Sort, et le Temps ont, peut-être avec raison, décidé d’oublier. Ensuite, on ne retrouve pas, chez certains, le génie évident que l’on retrouve chez les autres. L’étincelle manque. L’académisme est un écueil particulièrement fréquent au XIXe siècle. Les poètes académiques que n’animait aucune flamme particulière ont souffert de leur conformisme. En plus d’une versification classique sans originalité, ils se caractérisent souvent par la reprise de poncifs. Bien sûr, les grands mythes sont des lieux communs nécessaires, mais c’est leur réactualisation qui leur donne du prix. La sempiternelle reprise d’images trop vues — le sphinx, Vénus, Salomé, les couchers de soleil, l’amour déçu, l’automne… —, sans apport personnel, signe la médiocrité d’un poète, et plus généralement d’un écrivain. Pour faire un détour par la prose, mais la prose d’un poète, la « Salomé » (Moralités légendaires, 1887) de Jules Laforgue contourne justement ces écueils, avec une interprétation du mythe pour le moins nouvelle. Mort à vingt-sept ans, en 1887, de la tuberculose, Laforgue est d’ailleurs un exemple, rare, de poète maudit, mais à l’ironie et la fantaisie duquel la postérité a su rendre l’hommage mérité. La « Salomé » de Laforgue évite des lieux communs particulièrement répandus à la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la mode du baudelairisme, en réalité plutôt du « sous-baudelairisme », avec son cortège de charognes, de femmes fatales et d’invitations au voyage…

N’oublions pas non plus les catégories médianes : par exemple, certains poètes font alterner banalité et originalité. Quelques titres d’Albert Giraud (1860-1929) illustrent ce constat ; des poncifs (« Lohengrin », « Tes Yeux », « Le Charme de la mer ») s’entrecroisent avec des images novatrices (« A une femme de 40 ans », « Gare nocturne »). La capacité à reprendre des thèmes éculés pour en faire de l’or définit précisément le bon poète. Mallarmé écrivait à Verlaine, dans une lettre du 20 décembre 1866 : « je vous dirai avec quel bonheur j’ai vu que de toutes les vieilles formes, semblables à des favorites usées, que les poètes héritent les uns après les autres, vous avez cru devoir commencer par forger un métal vierge et neuf, de belles lames, à vous, plutôt que de continuer à fouiller ces ciselures effacées, laissant leur ancien et vague aspect aux choses. » Et ce qui se dit là du poète vaut plus généralement pour l’artiste. Les poètes ne sont pas les seuls à devoir se renouveler, et créer véritablement une œuvre originale, à partir et au-delà des thèmes déjà abordés par ceux qui les ont précédés. Théophile Gautier l’a très bien formulé au sujet des peintres : « La Léda montre qu’il n’y a pas de sujet en peinture, mais des peintres. Qui n’a pas fait sa Léda depuis Michel-Ange, Léonard de Vinci, Corrège, jusqu’à M. Galimard ? Eh bien ! M. Baudry a trouvé moyen d’être neuf sur ce thème si usé en apparence. » (Théophile Gautier, article publié dans L’Artiste du 21 juin 1857, « Salon de 1857, deuxième article, MM. Baudry, Bouguereau »).

Peut-être pourrait-on dire que le poète méritant son statut de « mineur » se complaît dans les mêmes thèmes, sans lucidité, sans création propre. A l’inverse, le poète capable de se situer dans une lignée littéraire, capable de formuler son propre « art poétique », acquiert une profondeur supplémentaire, qui le rend digne d’intérêt. Un mineur à majorer ! Certains poètes de cet ordre sont desservis par leur destin funeste. Très souvent, la vie et l’œuvre sont intrinsèquement mêlées, et de façon tragique…



Mais comment les réhabiliter ?

 

Tous les poètes ne se valent pas, bien entendu. Beaucoup restèrent dans une ombre peut-être pas toujours imméritée. Mais il y a injustice, et donc désir de réparation, quand le talent reste ignoré. Et, plus particulièrement, lorsque certains talentueux infortunés demeurent oubliés, pendant que prospèrent allègrement d’autres plus chanceux et souvent moins doués… La question de la chance se pose en effet. Deux exemples : que penser du succès de José-Maria de Heredia, dont la renommée repose sur un seul (mince, et il est vrai remarquable) recueil, les fameux Trophées ? Un nouveau critère de reconnaissance semble entrer en jeu ici : la position sociale. La situation mondaine, le rôle des salons, les « réseaux » de jadis jouent aussi leur rôle. Second exemple d’une notoriété assurée par un seul recueil poétique, mais dans un contexte très différent : Louis Bertrand, alias Aloysius Bertrand (1807-1841), exemple d’un mineur qui a bénéficié d’une extraordinaire notoriété grâce aux « majeurs » : il a très peu écrit et est mort dans la misère, mais Gaspard de la nuit a connu un important succès posthume, notamment grâce à la reconnaissance de Baudelaire. Il faut admettre qu’Aloysius Bertrand avait donné ses lettres de noblesse au poème en prose, à une date précoce.

Il y a donc une grande injustice et une part de hasard dans la façon dont certains poètes mineurs sont tirés de l’oubli et d’autres non. Il y a aussi une part d’arbitraire : de nos jours, par exemple, Tristan Corbière bénéficie encore d’une notoriété importante, ses Amours jaunes ont été réédité(e)s à maintes reprises par les grandes maisons d’édition — on trouve le recueil en Garnier Flammarion, en NRF Gallimard… Sa reconnaissance par les Surréalistes peut expliquer sa bonne fortune, mais pas uniquement.

Cette question de l’édition et de la réédition est d’ailleurs essentielle. En lisant l’œuvre de Maurice Rollinat (1846-1903) sur Gallica, je suis tombée sur ce texte absolument méconnu — et pourtant capital — que sont les Ruminations. J’ai alors pensé qu’il était possible d’étendre l’expérience, de prendre le pari de proposer aux lecteurs du XXIe siècle les recueils poétiques qui m’avaient particulièrement touchée. Il serait temps que les « grandes » maisons d’édition s’ouvrent à des auteurs non pléiadisés, et fassent preuve d’ouverture d’esprit et non d’esprit commercial. De même qu’il y a de petits auteurs à réhabiliter, il y a de petites maisons d’édition à féliciter, celles qui prennent le risque de publier ces écrivains peu “vendeurs”. C’est le cas des Editions du 26 octobre et des éditions Complicités, qui m’ont donné la possibilité de faire découvrir Les Ruminations de Maurice Rollinat, et Régner de Léon Deubel. La réhabilitation passe par la diffusion, la possibilité donnée à tous de se procurer les œuvres de l’auteur, de les découvrir sur Internet, sur les réseaux sociaux, les blogs, ou les sites spécialisés. Il existe encore des lecteurs pour ces grands oubliés. Mais en raison de leur faible diffusion, ils ne bénéficient pas d’une réputation leur permettant de trouver leur lectorat. Il y a toute une gamme de poètes à faire redécouvrir...

Il me semble possible de dégager certains critères sur lesquels fonder ces tentatives de reconnaissance ; c’est du moins ce qui me guide dans le choix des poètes que j’aime remettre en lumière : la créativité (cas de Léon Deubel), la perfection formelle (poésie de Charles Guérin), la complémentarité des dons (certains poètes furent aussi des artistes, tel Edmond Rocher, capable de passer du dessin et de la gravure au roman et aux vers, ou encore Claudius Popelin (1825-1892), poète, émailleur, traducteur). De même, on peut faire aimer les poètes avec simplicité, sans nécessairement leur appliquer des grilles de lecture stylistiques ou psychanalytiques… C’est aussi une question de pédagogie. Un bon passionné se reporte au contexte culturel dans lequel les œuvres littéraires naissent et prend plaisir à les mettre en rapport, à tisser des liens entre eux.

          Pour finir, soulignons le caractère « absolu » des « maudits ». Verlaine le suggère dans son « avant-propos » des Poètes maudits (1884) : « C’est Poètes Absolus qu’il fallait dire (...). Absolus par l’imagination, absolus dans l’expression (…) Mais maudits ! » Quand le « maudit » devient « absolu », le « mineur » a trouvé sa consécration.

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