Dans l'ombre de Jacques Nayral
- Irène de Palacio

- il y a 6 heures
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Jacques Nayral par Albert Gleizes (1911) et Jules Adler (1909)
La Première Guerre mondiale a brutalement interrompu l’ascension de Jacques Nayral (1876-1914), tombé dans l’oubli au point que ses œuvres sont aujourd’hui introuvables. Auteur de romans, de pièces de théâtre et de recueils poétiques, Nayral excella également dans le journalisme, et collabora à de nombreuses revues, de La Petite République aux Pages Modernes (dont il fut secrétaire de rédaction), mais aussi à La Province et à La Revue Indépendante, où il occupa le poste de critique dramatique. En 1911, l’anthologie Toutes les lyres ; anthologie-critique des poètes contemporains, éditée par Florian Parmentier, le consacre comme l’un des « plus sûrs poètes de sa génération » ; une « âme tourmentée, à la fois ardente et rêveuse, souvent altière et toujours artiste », qui refusa toujours de céder au snobisme littéraire et ne fréquenta guère les coteries.
« C’est une disposition à une sorte de mysticisme, naturel chez une âme qui cherche un refuge contre les avilissements extérieurs, qui l’a porté à écrire des vers », écrit Parmentier. Ces vers, Jacques Nayral les publia dans trois recueils aujourd’hui extrêmement rares : Les Chants de la tombe (1897), À l’Ombre des Marbres (1909) et La Dentelle des Heures (1910), tous marqués par un lyrisme mélancolique, tourné vers le rêve et la vie intérieure. Poète dédaigneux de la médiocrité contemporaine, il prête d’ailleurs ses propres inquiétudes à certains de ses héros romanesques : Lucien Maucastel dans Le Miracle de Courteville (1908), et André Léris dans L’Étrange Histoire d’André Léris (1911), deux figures habitées par l’inquiétude métaphysique, fascinées par le mystère et les vertiges de l’esprit, éprises de solitude et blessées par la vulgarité moderne. Un article mentionne une troisième œuvre romanesque, Le Sculpteur de Gloire, dont il est aujourd’hui impossible de retrouver trace.
C’est peut-être au théâtre que Jacques Nayral connut, de son vivant, ses succès les plus éclatants. Un Jobard, Empereur ! et L’Éclipse furent jouées notamment à la Comédie Royale, au Théâtre-Mondain et au Théâtre des Arts, où elles remportèrent un vif succès. D’autres pièces devaient suivre… Mais « ce grand sentimental », cet « être exquis jusqu’à en être faible, et timide jusqu’à en être enfant », mourut pour la France à trente-huit ans, « tué de plusieurs balles » lors d’une charge à la baïonnette, le 9 décembre 1914.
En 1915, l’Académie française lui décerna, à titre posthume, le prix Jules-Davaine.
* Le Bulletin des Ecrivains de 1914-1915
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Poèmes choisis
Intime angoisse
Fuyant le deuil présent de l'heure triste et brève,
Evade-toi, Poète, aux siècles de l'oubli,
Et, domptant le métal de verbe assoupli,
Casque les héros morts de tout l'or de ton rêve.
Ouvrier qui souvent songes sur l'établi,
Tu laisses choir ta plume et ton vers ne s'achève,
Et, sur ton front pensif lorsque l'aube se lève,
L'ouvrage commencé n'est qu'à demi poli.
Je connais ton orgueil et je sais ta démence.
Tu te dis, frémissant devant la nuit immense,
Que c'est un sort divin que d'être un conquérant ;
Et j'ai lu dans tes yeux douloureux, où de l'ombre
Sur des flammes trahit ton âme ardente et sombre,
L'angoisse de mourir sans avoir été grand.
Dernier orgueil
C'est un fardeau tragique à traîner dans la vie
Qu'une douleur à tous cachée avec pudeur,
Qu'on refoule sans cesse au plus noir de son coeur,
Et qu'on sent le ronger sans cesse, inassouvie.
Je voudrais m'évader dans le passé charmant.
Il est doux de sourire aux fragiles marquises
Dont le pastel éteint dit les ombres exquises...
Et le présent toujours se dresse obstinément.
Ô les dames d'antan, faciles ou rebelles,
Dont la grâce se fane en les cadres dorés,
Cependant que vos corps sous l'herbe sont murés,
Que vous sert aujourd'hui d'avoir été si belles ?
Que me servirait-il d'avoir été l'Aimé,
Par qui vit et palpite et succombe une femme,
Puisqu'il n'en resterait qu'un regret à mon âme,
Et qu'une horrible plaie à mon coeur mal fermé ?
Puisqu'à l'heure où le front vers la tombe se plie,
A cette heure maudite où je devrai finir,
Je n'emporterai pas l'espoir d'un souvenir,
A quoi me servirait une extase abolie ?
A quoi me servirait d'avoir ouvert mon coeur
Et de l'avoir empli de vivante tendresse,
Puisque tout sombrerait dans la même détresse
Et que l'affreux néant serait deux fois vainqueur ?
Quand l'instant sonnera, quand la grande Ennemie
Me saisira, je veux qu'elle ne sente pas
Haleter et souffrir ma vie, et qu'au trépas
Mon coeur soit déjà froid et ma chair endormie.
Je ne pleurerai point. Moi qui raillai souvent,
Je ne lui ferai pas l'aumône d'un sarcasme.
Je veux tomber muet, sans un cri, sans un spasme.
Elle ne saura pas qu'elle tue un vivant.
Devant celle que rien n'émeut et ne désarme,
Je fermerai ma lèvre et fermerai mes yeux.
Je saurai retenir, inerte et dédaigneux,
Ma dernière ironie et ma dernière larme.
Et ce sera ma force et mon suprême orgueil De me livrer sans lutte aux mains de l'Implacable, De n'avoir point trahi la douleur qui m'accable. Et de l'ensevelir, vierge, dans mon cercueil.
Le poème secret
(Fragment)
Oh ! dis-moi, Poète sincère,
Quand ton poème est terminé
Et qu'au frissonnant nouveau-né
Tu souris comme un tendre père,
Quand tu l'as lu, plein de ferveur.
Et vers par vers, avec extase,
Et qu'a résonné chaque phrase
Au luth fragile de ton cœur,
Quand une à une chaque rime
A dit l'écho rude ou tremblé,
Et que chaque mot t'a semblé
Vivre la chose qu'il exprime,
Quand tu t'es écrié : — Voici
La forme pour jamais fixée
De mon rôve et de ma pensée,
Et toute mon âme est ici — ;
Alors, ô Poète, mon frère,
N'as-tu pas connu le tourment
De songer invinciblement
Que ton œuvre était à refaire ?
N'as-tu pas connu ce tourment
De voir que l'œuvre lourde et gauche
N'a jamais l'air que d'une ébauche,
Qu'elle est informe et qu'elle ment ?
N'as-tu pas senti que ton âme
Avait de plus nobles accents
Dont jamais tes vers impuissants
Ne sauraient traduire la flamme ?
Que tes yeux, quand tu les fermais,
Voyaient des aubes infinies,
Et que tu vibrais d'harmonies
Que tu n'exprimerais jamais ?
Ah ! l'amère, l'amère chose,
De ne pouvoir sans la flétrir
Cueillir au jardin du désir
La fleur mystique fraîche éclose !
De tendre éperdument les mains
Vers le divin qu'on croit atteindre,
De toujours choir et de n'étreindre
Que le néant des mots humains !
Oui, tu la connais, la tristesse
D'entreprendre et de renoncer,
De sans cesse recommencer.
Et de désespérer sans cesse.
On dit : — Mon rêve était plus beau,
Ma douleur était plus profonde.
J'aurais fait tressaillir le monde
Et jusqu'aux morts dans leur tombeau.
Je croyais jeter les lumières
Eclatantes à pleines mains,
Découvrir de nouveaux chemins
Devant les races prisonnières.
Et je suis l'éternel vaincu !
A quoi bon ma pauvre romance ?
Demain, dans cette foule immense,
Nul ne saura si j'ai vécu...
............................................................
Poète, pourquoi pleures-tu ?
Ton désespoir et tes pleurs mêmes
Ne sont que d'horribles blasphèmes
Que crache ton cœur abattu.
Tu te plains de la destinée
Parce qu'un bond vers l'idéal
T'arracha du chemin banal
Auquel la foule est condamnée ?
Songe à ce bonheur inouï
Que devant tes faibles prunelles
Aient lui les splendeurs éternelles
Dont tu demeures ébloui.
Puisque tu vis les deux uniques,
Et le Sublime, et l'Effrayant,
Que t'importe donc, ô Voyant,
Le vide des mots ironiques ?
N'es-tu pas entre tous béni,
Et pourquoi ce rêve impossible
De dire la chose indicible
Et de préciser l'Infini ?
Garde dans ton cœur solitaire
Le secret de ta vision.
Chasse l'impie ambition
De la révéler à la terre.
Chasse la triste vanité
De jeter aux dents de la foule.
Comme une proie à cette goule,
Quelques lambeaux de la Beauté.
Ce sera ton plus beau poème.
Celui que tu n'as pas chanté.
Il reste, en son intégrité,
Noble et pur, au fond de toi-même.
Qu'il soit ton légitime orgueil.
Il n'aura pas connu l'outrage,
Et, te sauvant du grand naufrage.
Ravira ton âme au cercueil.
Le vieux logis
Avant de le quitter, puisque c'est ta folie,
Le logis humble et simple et ses calmes bontés,
Afin de rester pur dans le rut des cités,
Emplis-toi du parfum de sa mélancolie.
C'est ici qu'ils sont morts, ceux que ta fuite oublie,
Qui t'ont bercé jadis de leurs bras enchantés,
Et l'on croit voir errer aux miroirs attristés
L'âme de leurs regards en leur face pâlie.
Ah ! comme il vaudrait mieux ne la quitter jamais,
La demeure où les yeux de tous se sont fermés !
Qu'il serait doux, rêvant aux clartés infinies,
A l'heure où le trépas tordra ton corps brûlant.
De t'endormir aux pieds du grand crucifix blanc
Vers lequel ont monté toutes leurs agonies !














