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"La tombe a moins de nuit que l'âme n'a de jour" : Deux saisissants poèmes de deuil de Raoul Lafagette (1892)


Raoul Lafagette (1842-1913)




Terrassé par la mort de sa fille France, âgée de six ans, le « poète des Pyrénées » Raoul Lafagette publia en 1892, dans le recueil La Voix du Soir, de poignants poèmes de deuil dont nous publions ci-après deux exemples : deux vastes chants de douleur, traversés par l'espérance d’un ailleurs impossible à définir. Toujours, l’Amour demeure le refuge, et la création, l’ultime pari du Beau contre le néant :


"L'incertitude de l'issue constitue la misère humaine et l'intérêt du chant qui lui sert d'écho."



Avant-propos

Raoul Lafagette, La Voix du Soir (1892)


Ce livre est une oeuvre de deuil profond et d'espérance quand même.

[...]

L'épreuve infligée au père a eu son contre-coup sur le poète.

L'amour qui saigne, laissant la science à sa myopie et le matérialisme à ses désolantes négations, cherche une échappée libératrice et donne un coup d'aile qui l'enlève de la tombe en pleine immortalité. Il entrevoit l'au delà, s'efforce de croire à la réalité de l'idéal. Une lutte tragique se livre dans le coeur entre l'angoisse défaillante et l'héroïque espoir. L'incertitude de l'issue constitue la misère humaine et l'intérêt du chant qui lui sert d'écho. Nulle doctrine absolue, de salut ou de néant, ne vaudra jamais les palpitations de la vie. Plus noires sont les ténèbres, plus le rêve a soif d'une lumière divine. De preuves, point. Deux hypothèses opposées. Pourquoi ne pas rejeter celle qui navre ou terrifie, et se rattacher, qu'il y ait folie ou non, à celle qui console et nous ouvre l'illimité ? De sentiment a sa raison, supérieure à la raison. L'esprit naît aveugle et n'acquiert la vue que par la douleur.

Ce livre s'adresse à ceux-là seuls qui ont souffert et qui, seuls, peuvent le comprendre. Eux, du moins, ne souriront pas comme les faux stoïques et les épicuriens frivoles : ils pleureront sur mes peines et me remercieront d'avoir exprimé les leurs. Ils me remercieront surtout d'avoir su regarder en haut, d'avoir montré le Ciel, d'avoir mêlé à mes sanglots un hymne qui s'en dégage et qui les domine.

Si la fatalité naturelle fait banqueroute aux plus sublimes aspirations, tant pis pour la Nature ! Dût-elle être déçue, cette grande foi ne contient pas une duperie.

Dans tous les cas, en la répudiant, le poète déserterait le Beau. Et n'y a-t-il pas autant de sagesse que de douceur à croire que le Beau est le Vrai ? Je souhaite ardemment que cette conception, embrassant toutes les dissidences, réconcilie et sauve les pauvres mortels.


R. L.

Paris, 20 novembre 1891.



--


Les trois voix


La voix de la Terre.


Le Tout s'ignore, et l'homme, hélas ! croit se connaître

Et, pauvre luciole, éphémère clarté,

Il s'affirme, échappé pour une heure au non-être,

Son immortalité.


Mais le moine pieux recueilli sous sa cape

Sent lui-même parfois le doute qui le mord

Et lui dit qu'oraisons, voeux et foi, rien n'échappe

A l'immobile Mort.


Aux invisibles deux le rêve ne s'élance

Que pour choir de plus haut dans le gouffre béant

Qui semble proclamer par l'éternel silence

L'universel néant.


Le sombre désespoir et l'horreur de la tombe

Te révèlent assez l'inéluctable sort ;

Sage enfant de la terre où bientôt tout retombe,

Ne prends qu'un humble essor.


Satisfaits d'un peu d'air et d'une courte aurore,

Sans peur et sans orgueil, les oiseaux et les fleurs

Savent vivre et mourir; toi, tu veux vivre encore

Et tu verses des pleurs.


A quoi sert de lutter contre la destinée,

D'étreindre une chimère et de dire : Je crois ?

Marche, sûr d'arriver à ta dernière année,

Et porte bien ta croix !



La voix du ciel.


N'arrête pas tes yeux aux laides apparences ;

Se fier à l'amour, voilà l'essentiel ;

Qu'à travers tous les deuils toutes tes espérances

Fleurissent vers le Ciel.


Oh! que le doute, ainsi qu'un flot battant la grève,

Brise à ton idéal son assaut détesté...

"Un rêve!" dira-t-on, mais s'il est beau, le rêve

Contient la vérité.


Ne laisse aucun esprit, obscur et vil faussaire,

Rayer de tes destins le paradis vermeil ;

L'aveugle a-t-il le droit, attestant sa misère,

De nier le Soleil ?


Pressentirais-tu donc qu'une magique route

Monte vers le salut dans les enchantements,

Si l'Infini devait te faire banqueroute ?...

Crie au monstre : Tu mens !


Oppose ton cantique à sa cacophonie,

Garde ta foi plus haut que son souffle et sa main;

Qu'il descende au chaos, toi, vole à l'harmonie,

Reste dans ton chemin.


Vers la vie éternelle ouvre un aile de flamme;

Que t'importe, phénix, l'horrible alligator?

Plane, fuis son limon, et que toujours ton âme

Chante un Excelsior !



La voix du coeur.


Sans me préoccuper dans tout ce qu'on enseigne

Si le doute ou la foi porte perte ou profit,

Je sais que mon coeur aime ardemment et qu'il saigne,

Et cela me suffit.


Je me sens dévoré d'une soif de justice

Qui, repoussant ton spectre, âpre Fatalité,

Veut qu'au seuil du tombeau lui seul s'anéantisse

Et non pas la Beauté.


J'aspire à retrouver ma chère fille morte,

Donc je crois qu'elle vit et qu'à mon dernier jour

Elle viendra m'ouvrir la radieuse porte

De l'immuable amour.


Et qu'à peine lavé de ma terrestre fange,

D'un infaillible instinct vivement pénétré,

Malgré son auréole et ses deux ailes d'Ange

Je la reconnaîtrai.


Et qu'Elle, qu'affligeaient au ciel mes mornes veilles,

Accourra m'embrasser et, me prenant la main,

Dira: "Venez, papa, voir toutes les merveilles

"Qu'ignore l'oeil humain !"


O France ! ô mon enfant ! douce petite vierge!

Fais que toujours la foi, céleste et pur flambeau,

M'éclaire, par delà l'ombre qui me submerge,

Un idéal si beau !


Foix, 7 avril 1891.



Méditation vespérale


Réveil de feuille au front des arbres accablés,

Et dans l'épaisseur plane et légère des blés

Vague frisson furtif ; un souffle de mystère,

Gourant par l'infini, baise en passant la terre ;

Après le jour torride et l'intense clarté,

Un profond crépuscule ouvre l'immensité ;

Un diamant s'allume et tremble sous les voiles

De la Nuit, et bientôt — splendide écrin d'étoiles

Qui dans le clair-obscur scintillent par milliers,

Dôme dont les pics sont les monstrueux piliers —

Le ciel vaste et muet voit dans l'ombre sereine,

Là-bas, à l'Orient, comme une douce reine

Des astres, chastement et lentement surgir

La lune, et dans des tons de nacre dérougir

Le royal lit de pourpre où le soleil se couche

Sur un grand mont, déjà spectre noir et farouche.

L'illumination féerique des talus

Pique l'ombre qu'y font les buissons chevelus ;

Mais loin des vers luisants, dans l'espace sans bornes

L'escarbot s'aventure avec ses longues cornes,

Attiré par les feux innombrables du ciel ;

La brise, que parfume un arôme de miel,

Mêle l'âme des bois à la fraîcheur des gaves ;

Tout rêve et se recueille en attitudes graves

Comme pour mieux ouir les solennelles voix

Du Silence, et leur hymne au colossal pavois

Des mondes, où le Dieu vers qui montent nos râles

Voit rouler sous ses pieds les splendeurs sidérales.

Hélas! pourquoi ce Dieu ne se montre-t-il pas ?

Énigme la naissance, énigme le trépas ;

Angoisse séculaire, insoluble problème

Qui nargue la science et rend le penseur blême,

Et dont l'X laissa Pascal à moitié fou ;

L'origine et les fins ? ténèbres ! Quand le trou

De la fosse reçoit le corps, l'âme immortelle

Qui, libre de liens, prend l'essor, où va-t-elle ?

L'âme ? l'âme ?... est-ce bien autre chose qu'un mot,

Vaine bulle qui tremble au bout du chalumeau

Et que notre terreur colore d'espérance,

Mais que le moindre choc anéantit ?... Souffrance

Horrible ! amer conflit du doute et de la foi,

Où l'extase nous lâche et nous jette à l'effroi !

Cependant le jargon de la philosophie

Dans ses prétentions croît et se fortifie,

S'imaginant pouvoir, — pitoyable travers —

Dans l'abstruse formule enserrer l'univers.

Résultat : nuit complète au lieu du crépuscule,

On piétine sur place et l'Inconnu recule.

Quelle piètre pâture aux voeux les plus ardents !

C'est alors qu'écoeuré du fatras des pédants,

Le poète, vaincu par sa mélancolie,

Pense, mais en roseau qui soupire et qui plie,

Préfère à toute thèse un souffle aérien,

N'argumente jamais, sachant qu'il ne sait rien,

Médite sans pousser trop avant son étude

Et recherche ta paix, ô vierge solitude !


***


La ronde et pure ampleur du divin firmament

Enveloppe les pics très amoureusement,

Et la Terre aux flancs bruns, s'abandonnant sans crainte,

Semble s'épanouir sous cette molle étreinte.

Tandis que l'Infini, père de tous les dieux,

La contemple en secret par ses millions d'yeux,

Dans l'ombre chaque feuille et chaque flot exhale

En soupirs étouffés l'ivresse hyménéale.

Le brin d'herbe tressaille, et de tous les sillons

Monte aux astres le chant multiple des grillons,

Comme un encens de voix agrestes ; de minute

En minute, plus frais, plus doux qu'un son de flûte,

Un tendre et long sanglot vibre tout près du sol,

Puis s'élève en fusée : un plaintif rossignol

Dont la langueur se grise à l'haleine des roses,

Pareil, dans son extase, aux artistes moroses,

Inspiré par la nuit, muet quand vient le jour,

Donne un ton d'élégie aux hymnes de l'amour...

L'ombre regarde et songe et le silence écoute,

Et le Choeur sidéral poursuit, poursuit sa route

Eternelle, sans fin et sans commencement.

Mais tout semble plongé dans un recueillement

Religieux, sachant le mot du grand mystère ;

Dans une foi profonde, au ciel et sur la terre,

Tout semble reposer, aimer, bénir, chanter,

Hormis l'esprit de l'homme... Hélas ! pourquoi douter ?

Pourquoi, devant le Monde et sa vaste harmonie,

N'avoir pas un espoir plus fort que l'agonie

Pourquoi, comme un serpent qui s'enroule et qui mord,

La peur de l'au-delà, l'angoisse de la mort ?

Quand le coeur déchiré saigne, palpite et souffre,

Pourquoi donc s'abîmer aux ténèbres du gouffre

Sans y chercher, malgré l'énigme aux mille noeuds,

Les degrés d'abord noirs et bientôt lumineux

De l'Echelle où Jacob vit, bien loin de nos fanges,

Monter vers le salut, monter, monter les Anges ?

***


"ETRE OU BIEN N'ÊTRE PAS !..." Voilà, grande âme soeur,

Le voilà bien le Sphinx colossal, ô penseur !

Que ton caprice ailé, mais triste quoi qu'il fasse,

Dans la nuit du destin regarda face à face

Quand le profil se fut vaguement ébauché ;

Mais son morne dédain reste à demi couché,

Et gardant un mutisme immobile et terrible,

Il domine le Dante, et Platon, et la Bible !

Pour complices d'ailleurs il a tous les défunts.

Dès qu'on meurt aux accords, aux rayons, aux parfums,

Que notre âme s'envole ou suive la matière,

Pour patrie ait le Ciel ou bien le cimetière,

S'éteigne, ou libre enfin, plus libre que les vents,

Sente que les vrais morts sont les pauvres vivants ;

Pas même humble poussière, ou radieuse essence,

Par excès de noblesse ou complète impuissance

Elle ne nous dit rien, et nous, vers Jéhova,

Ignorant d'où l'on vient, ce qu'on est, où l'on va,

Nous exhalons, jouets d'une force suprême,

L'un l'adoration et l'autre le blasphème.

Atomes douloureux, conscients, haletants,

Dans le double infini de l'Espace et du Temps,

Sous vos tragiques lois, fatales Destinées,

De la vaine bravade aux terreurs consternées

Nous flottons ballottés. O prières ! défis !

Tels furent nos aïeux et tels seront nos fils.


***


Aimer est le chemin qui nous mène au connaître.

Le compas du savant et l'oraison du prêtre

Abêtissent l'esprit ou dessèchent le coeur ;

Mais du deuil de l'amour jaillit l'éclair vainqueur

Qui sans mauvais latin et sans aride algèbre

Inonde de clarté le sort qui s'enténèbre.

Etre amour, tout amour, dans les nerfs et le sang,

Aimer, aimer, aimer, d'un amour plus puissant

Que la mort, rien ne vaut cette ardeur naturelle.

En dehors, au-dessus des cultes en querelle

Flambe et plane l'amour, seule religion

Dont l'immortalité remplit la légion

Des siècles. Oh ! l'amour en nous, c'est Dieu fait homme,

C'est l'infini moral contenu dans l'atome.

On parle de néant ?... Qui donc tuerait l'amour ?

La tombe a moins de nuit que l'âme n'a de jour !


***


Voyez : une ombre épaisse, infinie, étouffante,

Epand sur l'univers sa houle triomphante,

Submerge les contours, dévore les couleurs ;

Où sont les papillons, les oiseaux et les fleurs ?

Du noir ! du noir ! du noir !... la moindre lueur blême

S'est éteinte, plus d'arbre, et la montagne même

A disparu... ni voix, ni formes, ni reflets,

Ni mouvement... horreur !... — Mais quelques vents follets

Émeuvent tout à coup d'invisibles feuillées,

Et les bêtes des bois qu'un souffle a réveillées,

Doutant des courts frissons du tremble ou de l'osier,

N'osent pas essayer leur aile ou leur gosier.

Cependant c'était bien la brise messagère

De l'Aurore, et voici qu'une vapeur légère

Monte comme un encens dans l'air moins obscurci,

Et les petits oiseaux, secouant leur souci

Funèbre, vont bientôt hasarder une aubade

Au zéphyr qui d'aigrette en aigrette gambade.

Béni soit le pouvoir de la sainte clarté !

Salut ! rose vermeille, et toi, lis argenté ;

Assez de morne effroi, que l'allégresse éclate!

Au limpide Orient une bande écarlate

Annonce le retour et l'approche du dieu,

Et sa pourpre avivée a pris des tons de feu.

L'astre, qu'on croyait mort au sein de la nuit noire,

Surgit, éblouissant nos regards de sa gloire,

Et l'oeil quitte la cime et cherche le vallon...

O féerique splendeur ! quels beaux écrins le long

Des berges ! A tout brin d'herbe de la prairie

Brille une étincelante et fine pierrerie ;

Glacis de rose et d'or sur la face de l'eau

Qui miroite à travers le saule et le bouleau ;

La forêt, vaste harpe où les nids sont en fête,

Vibre sous les rayons, des racines au faîte...

La revanche du jour est grande, n'est-ce pas ?

Eh bien ! pourquoi frémir en face du trépas ?

Prés fleuris, ciel d'azur, forêts, sites alpestres,

Torrents fous, lacs dormants des paradis terrestres,

Frais zéphyrs vous soufflant l'âme errante des fleurs,

Musiciens ailés, rayons, parfums, couleurs...

Qu'est-ce que tout cela, réalité-chimère,

Nectar dont la douceur cache une lie amère,

Corolles d'un matin, fruits piqués par un ver,

Avrils que vient troubler le spectre de l'hiver,

La mort, toujours la mort au bout de chaque ivresse,

Apre misère où l'âme est comme une pauvresse

Qui doit dire merci quand on lui jette un sou ?...

Ah! ne vaut-il pas mieux aller ailleurs?

— Mais où ?

Le sépulcre est obscur !... Laisse-nous voir encore

Ce ciel et ces vallons que le printemps décore,

Laisse-nous respirer les effluves des bois...

Traqués par le néant comme un cerf aux abois

Que la fatalité prend pour vivante cible,

Nous fuyons, nous cherchons un antre inaccessible

Qui nous mette un instant à l'abri du chasseur

Inévitable. Grâce !... Il est une douceur

Dans la souffrance, et seul le non-être épouvante ;

Quiconque dit ne pas frissonner, il se vante ;

Nul n'a vu l'au delà, nul n'en est revenu,

Et le plus fort hésite à franchir l'inconnu ;

L'angoisse nous retient quand le rêve s'élance,

Car tout sanglot se heurte et se brise au Silence

Et la tombe toujours gardera son secret !


***


Non ! non ! je crois, je vois, j'aspire, je suis prêt,

Plus de doute, là-bas l'horizon se colore,

La vie était la nuit, enfin voici l'aurore!

Voici la mort ! voici la claire Éternité

Où mon trésor perdu, l'ange qui m'a quitté

Priait Dieu d'arracher son père à l'ombre noire !

Mourir, c'est s'envoler dans l'amour et la gloire

Où planent les défunts que l'on pleure ici-bas.

Assez d'attente ! assez de ténébreux combats!

Sonne ma dernière heure, et l'on me verra, calme

Et rayonnant, bénir la mort ; à moi la palme

Des martyrs ! par mon deuil j'ai bien gagné le Ciel,

Et j'y crois, et la foi, voilà l'essentiel.

Le vent dans le feuillage et le flot sur la grève

Murmurent un cantique, et la splendeur du rêve

Démontre à ma raison qu'au delà du tombeau

Nous trouverons le Vrai, car le Vrai c'est le Beau !


Foix, 26 juillet 1891.


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