top of page

Souvenir et hantise du temps dans les Poésies de Marie de Régnier


Jean-Louis Forain

Portrait de Madame Henri de Régnier, née Marie de Hérédia



Lire et relire Marie de Régnier, encore trop souvent réduite, dans certaines mémoires, à la « fille de », l’« épouse de », la « maîtresse de ». Lire et relire ses poèmes, surtout, qui restent trop peu connus.

L’Inconstante (1903), son roman le plus célèbre, a été réédité chez Bartillat fin 2024 ; mais pour qui voudra s’immerger dans les eaux de sa poésie, c’est un volume publié en 1930 qui demeure l’unique édition de référence : Les Poésies de Gérard d’Houville... On ne peut que regretter qu’aucune maison d’édition actuelle ne se soit saisie des vers de Marie de Régnier, qui n’ont rien à envier à sa prose ; vers traversés par un tempus fugit obsédant, une conscience aiguë des vanités, une inquiétude constante de la Beauté indissociable du déclin, toujours périssable (« J'entends, dans le refrain que murmure l'Amour,/Le regret éternel de ma forme éphémère », dans le poème « Cendre »), et où la mémoire et le souvenir occupent une place centrale, cristallisée notamment par la mort de son père, José-Maria de Heredia, survenue alors qu’elle n’avait pas encore trente ans.

Les poèmes les plus émouvants du recueil ont fait l’objet de pré-publications déjà anciennes, tel « Exil » publié en 1917 à la Revue des Deux Mondes. Mais 1930, année de la publication du recueil Les Poésies…, chez Grasset, est une année douloureuse pour Marie, qui perd sa mère. Le Léthé et le Styx traversent ses vers de leurs flots infernaux :


« Aux léthéennes eaux du fleuve taciturne Aspire celui-là qui courbe un front pâli Et qui porte enfermée en l'argile de l'urne La cendre du bonheur dont il cherche l'oubli. » (« Styx »)

L’univers intérieur de Marie, fait de nocturnes et de ténèbres, d’ombres persistantes, d’une inquiétude profonde face au temps qui fuit et à l’angoisse de l’oubli, se déploie loin des clichés attendus. Les nocturnes ne sont plus de simples paysages mélancoliques mais se chargent du poids du fatum  (« L'air de la nuit est lourd des vieilles destinées... Les ombres sur le sol semblent assassinées », dans « Vérone »). L’écriture porte l’empreinte durable d’un symbolisme « fin-de-siècle » dont Marie ne pourra ni ne voudra se défaire, et dont certains « cygnes léthéens » constituent un exemple frappant, mais pas isolé :


« Les cygnes, loin des flots où sombre la mémoire, Les cygnes léthéens ont fui, vols oubliés. » (« L'ombre ») 

Au cœur même de cette mélancolie, la force se puise dans l’Amour. Amour comme appui ultime, et Amour symbolique, autant que charnel, chez cette inconstante lucide qui n'est que trop consciente des crépuscules et des lentes agonies. L’élégie se fait le relais de Du Bellay (« Heureux qui, comme Ulysse… ») pour évoquer l’exil et le retour au port...

« Heureux ceux qui, vivant où leurs parents sont morts, Dans l'antique maison les sentent vivre encor » (« Exil »)

Cette quête des origines s’exprime de façon parfois désespérée, aux accents et interjections proprement tragiques : « Hélas ! d'où suis-je ? Et de quel exil suis-je née ? », dans « Exil ». 

Le volume de 1930 est dédié au père disparu, dont la présence plane sur l’ensemble des poèmes, tantôt de manière explicite, comme dans « Anniversaire », tantôt plus allusive (« Jeux d'enfants », « Exil »...). Cette figure tutélaire habite les vers comme une ombre discrète, qui condense à elle seule l’horreur de la perte, le vain regret de ce qui ne reviendra plus, et sans doute l’amertume des temps présents.


« Ombre au milieu de ces Ombres que hantent L’horreur de ne plus vivre et quelque regret vain. » (« Styx »)

La dédicace latine (« Manibus carissimi et amatissimi patris, filia memor » : « Aux mânes du très cher et très aimé père, sa fille qui se souvient ») inscrit définitivement l’œuvre sous le signe du souvenir. Tombes et tombeaux jalonnent ainsi le recueil, mais aussi images récurrentes d’une méditation sur la mort (mort jamais macabre, souvent transfigurée).

La mort tisse lentement sa toile sur toute chose vivante ; mais le lyrisme qui accompagne ce constat transforme le lieu commun en image singulière. Ici, par exemple, l’image de la rame, sur le fleuve héraclitéen, traduit avec originalité l’idée de l’« avant » et de l’« après », et des larmes qui en résultent :


« La rame, qu’on relève et qui s’égoutte, pleure L’instant passé. » (« Les eaux douces du songe »)

Le repli devient un refuge nécessaire (« J'ai bâti dans mon âme un cloître hospitalier », dans « Blanche-couronne »), et le silence, l’espace où se décantent les réminiscences et les songes.

Le passé, de cette façon, demeure vivant.


« Afin que la douceur de l'inutile rêve Repose ensevelie au plus nocturne pli, Aux rouets ténébreux entremêlez sans trêve Le rayonnant silence et l'éternel oubli. » (« Ciel nocturne »)

Pour l'anecdote, cette même année 1930, Pierre de Régnier, son fils (surnommé « Tigre » dès l’enfance), publiait son roman autobiographique La Vie de Patachon, au titre éloquent. De son côté, sa mère, Marie, à cinquante-cinq ans, semble avoir préféré fuir le souvenir de ses propres écarts, pour ne retenir du passé que l’enfance évanouie, et la perte prématurée des êtres chers.

Mais à cette gravité, et malgré le poids de la mélancolie des vers, s’ajoutent des images plus tendres. Subsistent la douceur des vérités (bien qu'éphémères), les voluptés discrètes, les rêveries délicates et les plaisirs du sensible.

Tout passe. Mais dans cette conscience aiguë de la perte se loge la grâce.


« Ai-je cru le temps mort comme on sait que l'eau fuit ? Quelque chose est en moi qui germe et va renaître, Puisque tout recommence et que rien ne finit. » (« Avril »)

« J'ai chéri la douceur des choses passagères, La pourpre d'une rose ou l'arôme d'un vin » (« Stèle »)

Et la conscience aiguë du passage et des ravages du temps n’empêche pas les antiques échos du « tout meurt pour renaître » de parsemer l’œuvre de notes d’espérance.


« Et le doux soir s’effeuille aussi sur ce tombeau Pour qu’à la vie en pleurs la mort en fleurs sourie. » (« Des fleurs »)
« Mon âme, il faut jouir de tout ce qui nous quitte ; Ce qui passe est charmant, ce qui meurt est divin. Tout meurt et tout renaît pour expirer plus vite. » (« Dialogue »)

Comme pour former un contraste avec cette réflexion austère et désabusée qui fait de Marie une poétesse inattendue de la Vanité et du memento mori (« Et le Sage, d'un geste a déchiré le Livre,/Voyant que tout est vain dans toute vérité. », dans « Styx »), une  forme de coquetterie persiste dans cette poésie parfois désenchantée.

Marie n’est pas dépourvue d'ambiguïté à l'égard de sa propre beauté et de sa vanité, rappelant fréquemment et avec complaisance ses charmes passés, et le souvenir qui en restera (« J'étais peut-être faunesse/Par mes longs yeux retroussés », « Je fus femme, et femme tendrement,/Amoureuse et malicieuse par moment », « Les heures en collier orneront ma beauté », etc). Elle imagine souvent sa propre mort en des mises en scène où se conjuguent le pathos de la disparition, et la conviction orgueilleuse de rester gravée dans l’airain, non pour la qualité de ses écrits, mais pour ses charmes disparus : « Que je rentre à jamais dans les choses passées/Et que de ma beauté l'on parle quelque jour/quand je serai lointaine aux mémoires passées. », par exemple, dans « Thallo »).

C’est là tout le paradoxe ; Marie écrivant qu’elle rêve d’une immortalité que lui conféreraient non pas son talent, mais ses grâces… De Du Bellay nous voici dans Ronsard, comme si Hélène elle-même (« Quand vous serez bien vieille… ») était à la fois le sujet et l’objet de sa poésie, et de son éloge. 



Marie de Régnier a 20 ans

Photographie issue de l'ouvrage Marie de Régnier (Gérard d'Houville), Propos et souvenirs, par Henriette de Chizeray-Cuny

© Anthologia, 2026. Tous droits réservés.

bottom of page