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La Guerre – Anna de Noailles, Les Forces éternelles (1920)

Ces enfants, bondissant, partaient, contents de plaire Au devoir, à l'honneur, à l'immense atmosphère, Aux grands signaux humains brûlant sur les sommets. Ils dorment, à présent, saccagés dans la terre Qui fera jaillir d'eux ses rêveurs mois de mai...

"La Jeunesse des morts"

Anna de Noailles, Les Forces éternelles (1920)



Anna de Noailles avec un soldat, dans les tranchées (Reims, 1916)

© BNF



La première partie des Forces éternelles, recueil d'Anna de Noailles publié en 1920, est intitulée sobrement « La Guerre ». Trente-cinq poèmes la composent, pensés comme autant d'hommages à cette jeunesse marquée par le sacrifice et l'horreur. Trente-cinq poèmes dont nous proposons ci-dessous quelques échantillons. Elle les écrivit pour soulager sa propre angoisse. Mettre des mots sur l'indicible. Louer l'honneur de ces hommes qui avaient vingt ans, « l'âge où l'on ne meurt jamais »… Anna de Noailles suivit la guerre de près. Dès le 28 juillet 1914, pressentant l'anéantissement à venir, elle écrivait à son amie et confidente Augustine Bulteau : « La vie est suspendue, haletante, bouleversée, on est là impuissant devant le jeu vaniteux et monstrueux de la fatalité ». Six jours plus tard, c’est son époux Mathieu de Noailles qui était mobilisé. Anna fut loin d'être inactive, durant ces quatre années. Elle reçut de nombreux messages de combattants ; envoya des colis aux soldats ; alla rendre visite à son mari dans les tranchées ; se rendit à Verdun (en octobre 1916). Et elle donna des visites, aux blessés (à l'hôpital — notamment celui de Larressore, près de Bayonne où elle était descendue quelques temps au début de la guerre, avec sa mère et son fils, puis un peu plus tard à l'hôpital des Quinze-Vingts, à Paris, mais aussi à l'hôtel Carlton de Biarritz, transformé provisoirement en hôpital). Là, quand elle n'écrivait pas de lettres aux mères des poilus, elle y faisait la lecture de ses propres poésies. On peut imaginer la surprise, l'agacement peut-être, aussi, qu'elle a pu susciter ; la comtesse détonnait dans un tel contexte, ainsi agitée et effervescente, déclamant ses vers avec l'exaltation et l'emphase qu'on lui connaît. Pourtant, plus la guerre se poursuivait et plus elle s'enfonçait dans la dépression, comme désapprenant à vivre ; « Respirer semble une trahison ». « Nous, dans notre agonie anxieuse et chétive/Nous saurons qu'il est vain que l'on meure ou qu'on vive » écrivait-elle encore dans ses poèmes. Ses vers précédents, en particulier ceux des Vivants et des Morts (1913), étaient déjà durement marqués par l'angoisse et par cette profonde mélancolie, innées chez elle ; dans cette première partie des Forces éternelles, l'ombre de la mort, qui l'a toujours particulièrement hantée, plane plus encore — la guerre a cristallisé et amplifié ses propres terreurs. En mai 1918, souffrante, elle écrivait à la princesse de Polignac Winnaretta Singer, dite « Winnie » : « Que j'aimerais être débarrassée d'une si douloureuse vie ! ». Après la guerre, Anna fut pourtant plus active que jamais, comblant son mal par une frénésie d'activités, de mondanités, et par une multitude de projets littéraires. Voilà bien toute la contradiction, peut-être voisine du caprice, d’une poétesse aux mille visages.

Le temps n’a pas effacé l’horreur de 14/18. Et ces poèmes de guerre, témoignage sensible d’un carnage absolu et d’une injustice ineffaçable, ces poèmes qui disent d’ailleurs si bien la douleur, qui en transcrivent toutes les nuances, n’ont pas vieilli. Leur beauté est immuable — n’en déplaise à l’opinion de quelques médisants sur la « poésie patriotique », inégale, certes, mais souvent plus justement poignante que larmoyante.



« Un million de morts, et chaque mort unique ».

(« Componction »)



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Choix de poèmes


Tout nous fuit...


Tout nous fuit, l'homme meurt, les âmes ont des ailes ; Ainsi qu'une fumée active à l'horizon Le souffle bondit hors des charnelles prisons ; Aux terrestres désirs l'être n'est plus fidèle ! Se peut-il ? Respirer semble une trahison ! La vie a pour soi-même une haine mortelle. — Reverrons-nous un jour une heureuse saison Avec son déploiement de minces hirondelles Et son ciel bleu versé sur les toits des maisons ? Reverrons-nous, avec de limpides prunelles, L'étoile qui s'entr'ouvre à la chute du jour, Dans le soir sensitif et pareil à l'amour ? Percevrons-nous avec une oreille paisible Le vaporeux tissu du doux chant des oiseaux Etincelant ainsi qu'un rayon invisible, Et la Nuit naviguant sur le calme des eaux ? — Destin, nous rendrez-vous, après des heures telles Que le globe à jamais semble hostile aux humains, L'ineffable douceur de prendre une autre main Quand les parfums du soir lentement s'amoncellent Sur la rêveuse paix déserte des chemins ? Nous rendrez-vous, malgré ce qui meurt et chancelle, Le goût naïf et sûr des choses éternelles ?... Mars 1915.



Celui qui meurt


Regarde longuement celui qui meurt. Voilà

Ce que la guerre atroce à tout instant consomme :

Elle puise en ce corps son effroyable éclat ;

La gloire, c'est Verdun, c'est la Marne et la Somme,

Une armée, c'est un flot compact et rugissant

Où nul visage encor n'émerge et ne se nomme,

Où des milliers de coeurs ont confondu leur sang,

Mais un mourant, c'est un seul homme !

Un seul homme étendu : austère immensité !

Un seul, et tout le poids de la douleur sur lui !

Un seul supplicié sur qui tombe la nuit

Dans les champs. Seul vraiment. Pour lui s'est arrêté

Cet unanime élan de colère et d'audace

Qui l'emportait, puissant, multiplié, tenté,

Epars dans son effort, son espoir et sa race !

Il est seul, il n'est plus de ce groupe irrité

Qui harcèle âprement l'obstacle, et l'escalade !

Il est devenu seul. C'est le plus grand malade.

La mort délie en lui les cordes du héros.

Il est tout seul, avec sa chair, son sang, ses os,

Et toute sa chétive et faible exactitude.

Nul n'est semblable à lui : qui meurt n'a pas d'égaux.

Rien ne peut ressembler à cette solitude !

Ô corps mourant à qui plus rien n'est marié !

— L'Histoire passe avec ses canons, ses lauriers,

Son tremblement qui moud les routes et les mondes!

Mais cet enfant qui meurt ne sait. La lune est ronde

Au haut du calme ciel où tous les yeux humains

Se posent sans conflit, cependant que les mains

S'acharnent à tuer. Où sont les camarades

De cet enfant qui meurt ? Mais les reconnaît-on

Ces guerriers dans la nuit, ces obstinés piétons

Qui n'ont jamais fini de servir ? A tâtons

Ils continuent l'épique et sombre promenade

— Et que pourraient-ils dire à celui-là qui meurt ? —

Que vous avez vaincu, cher être, on est vainqueur

Quand on est ce mourant sous les astres. Naguère

Un homme seul, pareil à vous, sans se plaindre, les yeux

Semblables à vos yeux pleins d'espace. Ô soldats,

Dont le sang juvénile a coulé sur la terre,

Soyez bénis, chacun, comme peut l'être un dieu,

Christ de la monstrueuse et de la juste guerre !

Juillet 1917.



Astres qui regardez...

Astres qui regardez les mondes où nous sommes,

Pure armée au repos dans la hauteur des cieux,

Campement éternel, léger, silencieux,

Que pensez-vous de voir s'anéantir les hommes ?

A n'être pas sublime aucun ne condescend ;

Comme un cri vers l'azur on voit jaillir leur sang

Qui, sur nos coeurs contrits, lentement se rabaisse.

— Morts sacrés, portez-nous un plausible secours !

Notre douleur n'est pas la soeur de votre ivresse ;

Vous mourez ! Concevez que c'est un poids trop lourd

Pour ceux qui, dans leur grave et brûlante tristesse,

Ont toujours confondu la vie avec l'amour...

Juin 1915.



Aux soldats de 1917

Les vers que l'on écrit en songeant aux batailles

Tremblent de se sentir hardis.

Que peut le faible chant dont mon âme tressaille,

Puisque les soldats ont tout dit ?

Puisqu'ils ont ajouté, ces dompteurs infaillibles

Du danger, de l'ennui, du temps,

A leurs actes brûlants, à leur âme visible,

Des cris stoïques ou contents !

Puisqu'ils ont simplement, et comme l'on respire,

Connu le sublime et l'affreux,

Quelle voix au lointain oserait les traduire ?

L'on n'est rien si l'on n'est pas eux.

Puissent-ils, ces ardents remueurs de la terre,

Que leur coeur devrait étonner,

Entendre fièrement, quand nous parlons, se taire

Notre grand amour prosterné !

— Ô soldats patients, sérieux, sans emphase,

Qui contemplez votre labeur,

Concevez que la vaine activité des phrases

Nous confonde et nous fasse peur!

Concevez que, vraiment timide, on considère

Vos beaux visages rembrunis,

Où la pluie a frappé, où le soleil adhère,

Où s'est répandu l'infini !

Concevez, qu'ébloui, on se dise: "Ces hommes

Sont l'espace et sont les saisons ;

Et, pourtant, ils étaient jadis comme nous sommes:

Leur désir, leurs voeux, leur raison

Inclinaient vers la claire et spacieuse vie,

Vers l'amour, la paix, le bonheur ;

Mais l'offense est venue, ils n'ont plus eu envie

Que d'être têtus et vainqueurs !

Les voilà dans le sol, debout, et côte à côte

Plantés comme des peupliers ;

La terre indifférente a senti par ses hôtes

Un rêve immense s'éveiller,

Ils sont là, longuement, sous le climat terrible

Qu'est devenu le noble éther ;

Le feu, l'acier mortel, les hululements criblent

L'antique silence de l'air.

La Nature ignorante ajoute à ce vacarme

Sa pluie ou ses cuisants soleils ;

Ils sont là, sans répit, sans refus, sous leurs armes,

Et depuis trois ans si pareils

Que l'on pourrait penser qu'une forêt vivante,

Bleuâtre, animée et sans fin,

A surgi des sillons, et que le sol se vante

D'avoir pour sève un sang divin !

Ils ont vingt ans. C'est l'âge ébloui et sublime

Où l'être dans l'azur est pris.

Ces corps adolescents ignorent nos abîmes :

Ils font la guerre avec l'esprit !

Hélas ! Ils font la guerre inique avec leurs ailes,

Ces anges aux yeux sérieux !

Quand leur âme voit tout s'ébranler autour d'elle,

Ils ont la sûreté des cieux !

Mais nous ne savons pas, nul ne saura, leur mère

Elle-même ne saura point

Parfois quelle tristesse, hélas ! quelle eau amère

Vient noyer leur coeur ferme et joint.

Jamais nous ne saurons ce que vraiment ils pensent,

Tout seuls, chacun seul avec soi,

Quand ils goûtent, chacun tout seul, dans le silence,

Ce qui peine et ce qui déçoit !

— C'est à votre secret, que vos coeurs nous refusent,

A ces grands cris que vous taisez,

Que j'adresse aujourd'hui, maladroite et confuse,

Cet humble hommage malaisé.

Laissez que le poète, empli de sa faiblesse,

Et qui n'est rien, n'étant pas vous,

Vous dise : Je m'unis à tout ce qui vous blesse,

Je fais le guet à vos genoux.

Mains jointes, je m'unis à ces douleurs passives

Que jamais vous ne laissez voir ;

Je veille à vos côtés au Jardin des olives,

Je goûte à votre fiel, ce soir.

Je ne peux pas mêler ma voix à votre gloire,

A vos divins renoncements :

Hommes éblouissants qui montez dans l'Histoire,

Je vous contemple seulement !...

4 août 1917.