

Irène de Palacio
4 déc. 2025



"Mon âme était l'abîme où trébuchait l'instant."

Léon Deubel
Léliancolies
Le Chant des routes et des déroutes (1901)
[Morceaux choisis, première partie.]
I -
Celui au critique :
Ci-gît mon âme désolée
Parmi de la littérature,
Vous en aimez le mausolée ?
Moi j'en goûte l'architecture.
Des funérailles isolées,
A la messe rien que des hures.
Une messe de raison pure,
L'eau bénite en était salée.
Au fronton du temple j'ai mis :
"Le public n'entre pas ici,
"Ou montrez patte musicienne"
Monsieur Critique frappe hautement,
Puis ayant lu sourit un temps
Au fond d'une âme normalienne.
II -
Celui au disciple :
Dédaigne la cloche vulgaire
De notre rime au rendez-vous
Où l'ont convié les ors roux
Des couchants et de la lumière.
Prends pour musique indéfinie
De ton vers une voix de femme,
Et cherche à faire de ton âme
La raison d'être du génie.
Pour t'éviter le ridicule
De te croire presque sacré,
Trouve ta peine minuscule
Et ris d'elle avant d'en pleurer.
N'aime pas la littérature,
Mais l'Art qui la différencie,
Ecris comme l'on balbutie
Et crois à ta gloire future !
III -
Celui du cher "Moi" :
Je suis Celui des crépuscules
Et des images puériles,
Je rythme des chansons faciles
Dont je conserve le scrupule.
Je ne sors guère de moi-même.
A quoi bon ? tout afflue en moi ;
Je fais le signe de la croix
Et je cisèle des blasphèmes.
Je suis jeune : c'est ridicule.
Mais si mon âge est minuscule,
J'ai des muscles incontestés.
Pour la deuxième fois je livre
Ma volonté de faire un livre :
Il ne faudrait pas s'entêter.
A Louis Pergaud.
Horreur de vivre la hideur
Des cités et de la chair fade
Et parmi les voix en strideurs
Du remords aux injonctions fades.
Un jour s'échapper à soi-même
Pour quel divin là-bas de rêve,
Vous les mains, montrez-moi la grève,
La bonne grève sans soi-même.
Au bout de combien d'horizons ?
Après combien de haltes mornes ?
Votre geste éployé se borne
Aux lignes de mes horizons.
Plus loin, plus loin, et que mes yeux
Aveuglés de l'état des routes,
Au dur hasard de mes déroutes,
Luisent dans vos clartés, les yeux !
Pars et saisis bien le chemin
Eclos dans l'ombre au clair des yeux,
Sans t'attarder aux longs adieux
Des mains levées sur les chemins.
Ô vous la voix vers mon en-bas,
Laissez tomber les mots d'orgueil,
Et va, sachant rythmer ton pas
Au dur bâton de ton orgueil.
O orgues ! petites orgues plaintives de banales élégies qui, par des crépuscules gris et mauves, êtes venues, sous nos fenêtres, pleurer en notre ennui de vivre la tristesse de tant de déroutes.
Hector Fleischmann
(Sentimentalement)
Comme une barque va plissant
L'onde qui rêve
Mon coeur dérive et va glissant
A vau le rêve.
Pour qu'il ne soit pas le fatal
Jouet du vent,
J'ai mis tes yeux comme fanal
A son avant.
L'onde trépide à la violence
Du jeu des rames,
Si tu me chantais la romance,
Où des cerfs brament,
Pour que ta voix meurt, triomphale
D'harmonie ceinte,
Comme meurent aux nuits natales
Les cloches saintes,
Et pour que tous mes sens élèvent
L'espoir aimé
De ne plus être que ton rêve
Accoutumé.
La vaste émotion des feuilles sous le vent
Préludait aux solennités de la rafale,
La candeur des moutons irradiait l'herbe pâle,
Mon âme était l'abîme où trébuchait l'instant.
Je regardais la route où tu devais venir
Du village pampré de vigne aux raisins gris,
Mais par l'ajourement des volets je ne vis
Qu'un vieux faune échotant mes tremblants souvenirs.
La candeur des moutons irradiait l'herbe pâle,
Et pour faire le jeu de cette pastorale
Au Némorin moqueur il manquait une Estelle.
L'ombre montait de la profondeur de la route
Lorsque tu fus un point dans un lointain de doute,
Et le soir germinait au col des tourterelles.
Nous sommes les Amants rêveurs des nuits divines,
Nos lèvres ont trouvé des baisers éternels ;
Nous avons écouté, recueillis, le grand rythme
Qui meut les coeurs lunaires et les astres du ciel.
Maurice Magre.
Avec tes yeux d'étoiles et ta face de lune,
Tes mains bleues de rayons et ton front de sommet,
Ô Nuit ! douce écouteuse des douces solitudes,
Tu es belle comme Celle qui ne viendra jamais.
Mais toi tu es venue comme une eau qui s'écoule
Parmi la fête rose du couchant dans les branches,
Et mon âme se parfume de rêve et des lavandes
Dont l'odeur s'est levée à tes pieds qui les foulent.
Sous toi s'allume le monde phosphorescent des mers,
Et par toi transparaissent les mondes harmonieux
Qui roulent dans les lointains lumineux de l'éther
Au rythme solennel des volontés de Dieu.
Par toi je sais la joie quotidienne de renaître
Loin du cri des métaux dans un murmure d'astres,
Et les faubourgs hurleurs, les travaux et les êtres
Te doivent l'apaisement propice à leurs désastres.
Et lorsque je t'appelle, ô nuit consolatrice,
Pour m'enlever à l'horreur de mon âme, tu sais,
Du geste familier aux seules Béatrice,
Mettre un doigt de silence aux lèvres de mes pensées !
[...]

Léon Deubel à onze ans (1890)
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