"Le temps blanc", par Adrien Mithouard
- Irène de Palacio

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"Sur vos gerbes de pierre, j'écoute debout L'unique son qui sonne en l'absence de tout"

Mikhail Nesterov, Hiver, 1910
Le temps blanc
Adrien Mithouard, La Majesté du Temps, 1922
Milliers de bras que lève
une supplique,
Sapins éternellement verts,
arbres tragiques,
Qui sous l'hiver
restez stoïques,
Et qui non plus ne fêtez pas
le temps lyrique
Que le soleil nouveau
luit sur les pics,
Sapins qui pointez tous
d'un jet unique,
Sans qu'une aiguille bouge au vent,
sans qu'une feuille joue aux feux
du jour oblique,
Forêts sans oiseaux,
lieux sans musiques, —
Mais par-dessus
la sombre forêt
Et l'alpage où la vie en fleur
en haut disparaît,
Roche, ouragan
de pierre en arrêt.
Gendarmes en plein ciel,
greppons, dents et corniers
qui mordez après,
Croupes dont le profil décrit
d'irascibles raies,
Paysage abstrait,
Passions de granit
dont la courbe effraie,
Becs dont on dirait
Qu'ils clament d'impersonnels désirs
d'inhumains regrets,
Monde où resplendit
le sens pur du trait, —
Champ de neige qui proposez
des routes peu communes,
Glaciers dont en la nuit bleue,
l'âme pleine d'horreur,
j'ai tenté la fortune,
Marche à travers l'opale
et lutte avec la lune,
Silence et blancheur
dont j'ai gravi les dunes,
Sol blanc des royaumes de la mort,
pays vide, lacune, —
Et rongés, dévorés
par la morsure du matin,
Derniers lieux perdus dans l'air qui dort,
Cimes, pinacles d'or,
Chemins de crête sur le bord
Des fonds lointains,
Suprême sol posé dans le vide sublime,
Où l'on puise un grand souffle au plus chaste des cieux
Pas unique au plus haut de l'abîme,
Derniers lieux,
Cimes, —
Derniers lieux où plus rien, ni personne que moi
Ne vit, n'écoute fuir le monde, ne frissonne,
Provinces dans l'azur, impassibles endroits,
Pareils au vieux héros qui se nommait Personne,
Sur vos gerbes de pierre, j'écoute debout
L'unique son qui sonne en l'absence de tout,
Quelque chose d'égal et d'immense qui passe
Et qui dure tout le silence de l'espace.
Où ne verdit plus l'herbe ardente, et plus ne jouent
Les grâces qu'un sourire du soleil dénoue,
Où ni le chien ne dort près du troupeau qui broute,
Ni le brise ne chante aux feuilles qui s'égouttent,
Ni les hommes ne vont en parlant sur la route,
Ni plus ne se disperse l'heure en un millier
De jolis incidents qui la font oublier,
Où plus rien ne murmure, ne souffle, ne bouge,
Le grand temps blanc qui bouge
D'une masse se meut par l'abîme béant,
C'est sans fin comme un fil tendu par le néant,
C'est comme un long cri pur de la lumière vive,
C'est comme une grande eau usant toujours sa rive,
Fleuve total s'élargissant sur les sommets,
Nappe de tout le ciel, qui, d'une seule allure,
Descend de l'immensité comme une pente sûre
Et de tout son poids éternel dans le vide, à jamais
Tel est le sens du monde et la grandeur d'un jour.
Ah ! les joyeux départs, la tâche et nos retours
Chaque maison et chaque vie avec sa voix,
Tout un peuple qui parle et qui frappe à la fois,
Le ahan des cités que chaque aube relance,
Tout ensemble se perd dans ce seul grand silence,
Bruit du fleuve que fait le temps qui continue
Dans le vide où va le temps nu,
Fils du monde qui va d'une seule tenue.














