

Irène de Palacio
il y a 3 heures



« J'ai relu bien souvent La Flûte d'ébène. On ne se lasse pas d'un livre conçu et composé dans l'ordre harmonieux naturel à la terre. La plus claire énergie, semblable au vent du matin, porte vos vers, nous attache à eux, nous soulève avec eux, ils ont, jusque dans la langueur et la mélancolie, le don secret, actif, entraînant : l'allégresse. »
Anna de Noailles, "Au Poète Léon Tonnelier", La Flûte d'ébène (1908).

Après Charles Guérin et Jules Forget, c'est à un autre poète lorrain que nous rendons hommage ; il s'agit cette fois de Léon Tonnelier (1867-1938). Son recueil La Flûte d'ébène (première édition en 1908 ; réédition en 1954), dont sont issus les quelques poèmes proposés ci-dessous, est sans doute l'un des plus beaux témoignages de son talent.
J'aurais dû cueillir ma flûte fragile Parmi la fraîcheur plaintive des eaux, Et, comme aux soirs d'or du divin Virgile, Alanguir mon âme en de longs roseaux.
Pour charmer l'ennui d'une route amère Et rythmer le pas flâneur du piéton, J'aurais dû tailler comme aux temps d'Homère La flûte du rêve au buis d'un bâton.
Laissant leur argile aux faiseurs d'amphores, J'aurais dû tenter un art non moins pur, Et, raillant Pindare en ses métaphores, Revêtir d'ivoire un souffle d'azur.
Mais, n'étant point né d'un gardeur de chèvres, Pasteur sans troupeau je m'en vais songeant, Et porte une flûte obscure à mes lèvres : La flûte d'ébène aux trilles d'argent.
Fais de ton âme émue un lumineux écran,
Et que l’Humanité s’y projette en images !
Mon âme, au crépuscule, est l’automne d’un parc
Qui s’effeuille parmi la nudité des marbres...
Entre un faune et Diane, Eros y tend son arc
Cependant que sanglote un jet d’eau sous les arbres.
Mon âme est un jardin public où, vers le soir,
Chaque couple alangui qu’un vain désir tourmente
Cherche en ma solitude un banc d’ombre où s’asseoir,
Lui, défaillant d’amour, elle, non moins aimante.
Mon âme est un Watteau moderne, où chaque amant
S’attarde au clair de lune à contempler son rêve.
Elle est l’éden lascif qui s’ouvre nuitamment :
Des femmes en amour y gémissent sans trêve.
Mon âme est un paon blanc qui choisit pour perchoir
Quelque saule pleureur baigné de lune bleue :
Dans l’arbre échevelé, l’oiseau blanc laisse choir
Très bas le lourd orgueil de sa pesante queue.
Mon âme est une allée au seuil d’un bois s’ouvrant
Ou qui, sous des tilleuls, s’enfonce avec mystère...
Mon âme offre un peu d’ombre au va-nu-pieds errant.
Mon âme ouvre sa robe au passant solitaire.
Mon âme est la poitrine où palpite un cœur lourd ;
L’éteule où le glaneur lie une gerbe énorme ;
La faneuse épousée en des regains d’amour
Par quelque pâtre obscur qui flûte au pied d’un orme.
Mon âme est l’archipel floral qui, calme et blanc,
Emerge en nymphéas chers à la libellule ;
L’insecte ailé qui vibre et meurt en s’accouplant ;
L’arbre creux où bourdonne un essaim qui pullule.
Mon âme est un verger où l’odeur des fruits mûrs
Alourdit l’air grisant qui flâne dans la brise,
Si bien que la maraude ose en franchir les murs
Pour mordre aux fruits juteux dont le parfum nous grise.
Mon âme est une nymphe au penchant d’un ravin,
Qui cède à quelque faune et pleure et se résigne.
Mon âme est une flûte aux lèvres d’un sylvain.
Mon âme est la Léda qu’émeut le chant du cygne.
Or, c’est pourquoi je t’aime, ô vague Humanité
Palpitante et multiple en mon cœur sans mesures :
Mon âme est toute entière en cette volupté
Qui sourit ton sourire et saigne en tes blessures.
Ephèbe en mal d’aimer, cède aux lois naturelles
Qui dans ton cœur sonore ont un écho puissant !
Va, d’étape en étape, en t’appuyant sur elles !
Le verbe de la Vie est dans la voix du Sang.
Sois aveugle aux laideurs, sourd aux vaines querelles !
Cueille en route une fleur humaine ! Elle y consent.
Le plus fort des parfums est l’âme des plus frêles :
Butine en ce calice et crée en t’y grisant !
Aspire aux purs sommets d’où l’âme a plus d’espace !
Voyage en plein azur avec l’oiseau qui passe !
Elargis l’horizon qui cercle au loin ton champ !
Vibre et souffre, et, brisé par la Vie, aime encore !
S’il n’est point de beau jour dont n’éclate l’aurore,
Il n’est point de beau soir qui ne saigne au couchant.
Ce nocturne, où ton âme, exquise d’indolence,
Accorde au clair de lune une harpe et suspend
Quelque flûte invisible aux lèvres du silence,
Ce nocturne est si pur que mon cœur s’y répand…
L’émoi crépusculaire en un saule y balance
La plainte des ramiers et le long deuil du paon...
Tel un lis affligé qui vers l’azur s’élance,
Le jet d’eau svelte y pleure et Léda s’y repent,
Car la candeur du Cygne a fui la nymphe aimante,
Que symbolise, à fleur d’une eau triste et dormante,
Un nénufar rosé qui persiste à s’ouvrir...
Et la brise, dans l’ombre, aux rosiers roux s’écharpe
Et semble y déchirer sa robe à trop courir
Des trilles de la flûte aux accords de la harpe.
Tel Adonis couché sur un lit d’asphodèles,
Tu dors au seuil d’avril parmi le buis nouveau ;
Mais en toi la pensée a tu ses frissons d’ailes
Quand s’est voilé l’azur qui hantait ton cerveau.
Ton ombre élyséenne erre peut-être encore
Dans les feux violets d’un couchant radieux,
A moins qu’hostie ardente aux lèvres de l’aurore
Ton âme communie avec l’âme des dieux.
Non point ; tu fus chrétien. Frère attristé de Jammes
Ton front pur s’inclinait à l’ombre du clocher,
Et le vol des ramiers au bleu pays des âmes
T’incitait à l’essor... Soudain, las de marcher,
Tu t’arrêtas, plus pâle, et baissas les paupières ;
Sur ton cœur de croyant la mort joignit tes mains
Et, dans l’enclos pieux où se signent les pierres,
T’accorda de dormir, sourd aux fracas humains.
Rameau de buis fidèle au crucifix d’ivoire,
Tu t’es pensivement desséché, peu à peu...
Sans regret de la Vie ou souci de la Gloire,
Ton beau rêve expira jeune et pur comme un dieu.
Parmi les lys hautains, ta gravité sereine
Au clair jardin natal ne méditera plus
Sur la douceur d’aimer la campagne lorraine
A l’heure où dans le soir tinte au loin l’angélus.
Jamais plus ton regard contemplatif d’artiste
N’ira de l’herbe en fleur au frêle insecte ailé.
Mais ceux dont la foi prie et dont l’espoir persiste
Se font un idéal du poète en allé.
D’autres qui, comme moi, n’ont pas ton évangile
Et que la beauté seule émeut dans l’univers,
En disciples fervents d’Homère et de Virgile
Respectent ta croyance en admirant tes vers.
Le sillon du néant s’ouvre au Semeur de Cendre,
Mais féconde est la mort quand l’esprit a semé.
Que l’Homme intérieur sorte et daigne descendre !
Le tertre funéraire est un rosier de mai.
De ton âme en nos bois s’enracine la flore.
Tu survis dans ton œuvre. O poète immortel !
C’est en vain que tes yeux d’artiste ont pu se clore.
Ton culte à la Beauté qui ne meurt pas fut tel
Que pour laurer ton front de mémoire en mémoire
Le divin s’humanise et te dresse un autel.
Ce front lourd de pensers fut une tour d’ivoire
Où nu comme un miroir splendit l’amour du Vrai
Par qui pur fut ton cœur, tel un lis dans sa gloire.
Quand du colchique en deuil s’allume au soir pourpré
La veilleuse automnale, et que le vent déclame,
La Mort, soufflant la Vie, osa : « Je l’éteindrai ».
Mais pour moi qui regarde avec les yeux de l’âme,
Artiste au cœur d’apôtre humainement pleuré !
Ton ombre élyséenne erre, en peplos de flamme,
Calme et cueillant des fleurs, au seuil du bois sacré...
Certes, je ne suis pas de ceux qu’on emprisonne
Du cercle étroit des horizons ;
Enclore ainsi la Vie au seul champ qu’on moissonne
C’est borner le sourire immense des moissons.
Au delà des coteaux et du val où nous sommes
Heureux et fiers d’être Lorrains,
Sol, je t’espère encor fertile à d’autres hommes
Qui vont taillant la vigne et semant de bons grains.
Vers mon cœur prompt afflue un sang lourd de révolte
Au seul soupçon qu’en plein zénith
Le clair soleil s’épuise à mûrir ma récolte
Et que la faim commence où mon sillon finit.
Cependant je t’adore entre toutes, parcelle
De franche et vive humanité
Qui sous un ciel léger, aux bords de la Moselle
Groupes de clairs hameaux autour de ma cité !
Je vous aime, forêts, où ma jeunesse éprise
De libre amour et d’art divin,
S’est livrée aux frissons odorants de la brise,
Telle une fleur s’effeuille au penchant du ravin !
Je vous aime, cours d’eau qui dans vos flâneries,
Etes un labeur incessant !
Ceps ! Blés roux ! Sapins bleus ! Floraisons des prairies !
Humble grange lorraine où veille un paysan !
Je vous aime, et le soir, quand la forge rougeoie,
Quand l’âme ardente du métal
Dicte un devoir pénible à des êtres sans joie,
Je t’aime en leurs efforts, ô mon pays natal !
Toujours cher à mes yeux, même quand tu m’attristes
D’espoirs lointains et décevants,
Mon cœur prompt à vibrer s’émeut de tes artistes,
Et mon esprit païen a pour Dieux tes savants !

