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Louise Ackermann, "La Coupe du roi de Thulé"


"Es war ein König in Thule..." (Goethe, 1782)


Le roi de Thulé, par Ary Scheffer (1838)



["Der König in Thule" de Goethe, et sa traduction par Nerval, à lire sur Anthologia.]




La coupe du roi de Thulé

Louise Ackermann, Premières poésies, 1871


Die Augen thäten ihm sinken ,

Trank keinen Tropfen mehr.

Goethe.



Au vieux roi de Thulé sa maîtresse fidèle

Avait fait en mourant don d’une coupe d’or,

Unique souvenir qu’elle lui laissait d’elle,

Cher et dernier trésor.


Dans ce vase, présent d’une main adorée,

Le pauvre amant dès lors but à chaque festin.

La liqueur en passant par la coupe sacrée

Prenait un goût divin.


Et quand il y portait une lèvre attendrie,

Débordant de son cœur et voilant son regard,

Une larme humectait la paupière flétrie

Du noble et doux vieillard.


Il donna tous ses biens, sentant sa fin prochaine,

Hormis toi, gage aimé de ses amours éteints ;

Mais il n’attendit point que la Mort inhumaine

T’arrachât de ses mains.


Comme pour emporter une dernière ivresse.

Il te vida d’un trait, étouffant ses sanglots,

Puis, de son bras tremblant surmontant la faiblesse»

Te lança dans les flots.


D’un regard déjà trouble il te vit sous les ondes

T’enfoncer lentement pour ne plus remonter :

C’était tout le passé que dans les eaux profondes

Il venait de jeter.


Et son cœur, abîmé dans ses regrets suprêmes,

Subit sans la sentir l’atteinte du trépas.

En sa douleur ses yeux qui s’étaient clos d’eux-mêmes

Ne se rouvrirent pas.


Coupe des souvenirs, qu’une liqueur brûlante

Sous notre lèvre avide emplissait jusqu’au bord,

Qu’en nos derniers banquets d’une main défaillante

Nous soulevons encor,


Vase qui conservais la saveur immortelle

De tout ce qui nous fit rêver, souffrir, aimer.

L’œil qui t’a vu plonger sous la vague éternelle

N’a plus qu’à se fermer.


Nice, 1860.



[En mémoire de mon père.

I.]

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