"Présence de la nuit", par Anna de Noailles
- Irène de Palacio
- il y a 44 minutes
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« Ô monde, comme vous aimez détruire ! J'avais en moi de quoi rêver pendant des siècles. »

Présence de la nuit
Anna de Noailles, Exactitudes, 1930
Lune, ornement et l'honneur du silence.
RONSARD.
Les larges fleurs des sureaux sont disposées comme une voie lactée sur leur verdure obscure ; les parfums sont froids et nets. Peu à peu la couleur du soir s'est uniformément établie et luit comme un platine céleste. Les nuits, susceptibles et pudiques, semblent toujours surprises par le regard qui les contemple. Il me semble que je trouble et déconcerte les blancs chemins voilés qui paraissent courir aux secrets rendez-vous des forêts opaques et mystérieuses. J'écoute l'impressionnant silence : il est d'abord faiblement bruissant, comme une ruche close où les abeilles se rangent une à une pour dormir ; et puis je perçois le néant du silence, ce vide rapide et pur qui vient d'absorber l'univers.
Tel sera un jour ce silence infini à mes oreilles, si les morts entendaient.
Nous n'y pouvons croire et cette minute approche. Je me sens un bras d'athlète pour repousser cet adversaire qui apporte l'injure sans revanche. Ce n'est pas tant les souffrances, les vertiges, l'ébriété et le dernier coup d'assommoir de la mort qui me hantent devant la douceur du soir, cajoleuse et prévenante, qui, pareille à une sombre cire, accueille l'empreinte de notre corps animé ; — non, c'est le repos d'après la mort ; c'est cette exclusion totale, cette relégation éternelle hors du risque, hors de la conspiration de vivre !
Ô monde, comme vous aimez détruire ! J'avais en moi de quoi rêver pendant des siècles. De quelle noble matière de poésie, de quelles chantantes élégies vous faites une noire pourriture ! Vaisseau sans capitaine, dont les hauts mâts attirent sans cesse la foudre sur les espèces vivantes, quand cesserons-nous de vous donner une âme par notre interrogation et nos vains gémissements ?
Je le sens bien, c'est peu de chose une créature chétive qui, le soir, contemple à travers les limpides ténèbres l'harmonieuse expansion de vos forces épanouies ; mais c'est par le regard que l'homme vous égale, c'est par la connaissance et la tristesse qu'il vous dépasse et se détourne de vous.
***
Si prépondérante et résolue est la nuit qu'elle nous fait oublier son état transitoire. Cerné par son domaine, on se représente mal qu'on en puisse sortir. Des commandements passifs semblent inscrits sur ses noires tables de la loi. Quoi ! l'aube hésitante et la vigoureuse aurore délogeront cette sombre et nonchalante obstinée ? Reverrai-je vraiment, tel qu'hier matin, l'éther bleuâtre, mille fois miroitant, qui bientôt s'emplit de la chaleur de juin, floconneuse comme le duvet du cotonnier des Îles ? Je verrai donc, sur la verte soie des prairies, le merle étonné qui danse parmi les pâquerettes et les nigelles bleues, moqué par une buée de moucherons qui échappent en vapeur dorée à ses coups de bec étourdis ? Je verrai de nouveau les épais marronniers porter leurs fleurs pompeuses et les agiter faiblement, dans le zéphyr, comme un golfe ses galères ?
Je verrai le frelon noir et orangé, tout humide de soleil, se heurter de pois de senteur en pois de senteur, et répandre, en volant, un nuage de sonorité : car, creux et léger, l'insecte pelucheux semble pourtant peser sur l'air et transporter avec peine le fardeau de son bourdonnement. Au-dessus du blé naissant, peinturé des blancs rayons du jour comme d'une gouache gluante, je me hausserai vers la fière aubépine, dont l'odeur est si délicate qu'on craint de l'épuiser en la respirant ?
Dans le romanesque village de Meillerie, où rêva Lamartine, et qui, parmi les rochers bigarrés du lac Léman, semble retracer en mosaïque napolitaine les amours du poète, je regarderai les enfants des pêcheurs jouer parmi les filets bleutés, sous la chaleur perpendiculaire ? Leurs longs cils marqueront une ombre sur leurs joues, aussi nettement que les blanches murailles des maisons portent l'empreinte des volets striés.
— Ô nuit silencieuse, malgré votre désert suspendu et muet, j'entendrai donc demain le chant confiant des oiseaux engloutis dans les verdures, et qui sourd du feuillage comme les sources de la terre. J'entendrai le cri, tout embu par la chaleur, des coqs hérissés dans les fermes lointaines ; le sifflement enroué d'un bateau qui passe sur le miroir du lac ; le frais roulement de la tondeuse des pelouses qui semble aplanir l'inquiétude et la destinée — et ces coups de fouets étincelants, ce claquement de chaudes lanières que font les faux métalliques dans les herbages touffus de fleurs des matinées de juin.
Il n'est pas de rumeur qui ne m'ait, dès l'enfance, fait rêver d'amour et d'éternité ; et vous surtout, bruit qui dans les campagnes semblez toujours éloigné, bruit des constructions que font les maçons occupés à assujettir la pierre, le fer, le bois, la chaux ; sonorité distante, amortie par l'été, par des épaisseurs d'azur et de torpeur champêtre, — étrange résonance qui semblez un défi plein de force à tous les tombeaux qu'on scelle, et qui annoncez que l'homme continue, projette, fonde, espère au-dessus des saisons qui s'enfuient et des sépultures corrompues.











