Quelques poèmes de Gabriel Julliot de la Morandière (1860-1945)
- Irène de Palacio
- il y a 53 minutes
- 4 min de lecture
"Poète, ainsi, jusqu'au tombeau, Forge ton âme possédée D'un fier délire pour le Beau."

Ces poèmes de Gabriel Julliot de la Morandière sont issus du recueil Les Chants du Mystère (1909).
Perspective
Ce qui est à la surface de la
terre m'a rendu insensé, et je
me réfugie dans ses mystères.
LORD BYRON, Manfred.
Dans un paysage étrange et vaporeux,
Etrange sous un éternel clair de lune
Et la splendeur dorée où tournent les cieux,
Se dresse, gigantesque, prestigieux
Sur ses milliers d'arches de marbre, chacune
Plongeant son spectre en la profondeur des eaux,
Se dresse un puissant palais de féerie. Une
Montagne au flamboyant cratère en sursauts
Et de hautes et sombres forêts brumeuses
Bordurent de menaces, d'épais réseaux
L'horizon mouillé d'opales lumineuses.
Et sur des gazons d'émeraude et d'iris,
Neuf vierges nobles aux douces voix rêveuses,
Fronts lourds de lotus, de verveine et de lis
Scandent tour à tour des phrases léthéennes :
Et dans le vaste enchantement des parvis
Célestes, le choeur des Sphères souveraines
Alterne avec les Muses le chant divin.
Et les ours, les serpents, les vautours, les hyènes
Viennent, quittant l'ombre, oublieux de l'instinct,
Aux pieds des neufs soeurs s'abreuver d'harmonie.
Et le palais illuminé du Destin,
Par ses larges yeux gothiques, incendie
D'une ample, intense et fantastique clarté
La scène majestueuse de la vie,
Pour qu'à travers le mal à jamais dompté,
Chaque être, anneau d'or d'une chaîne infinie,
S'affine et se prolonge vers la Beauté.
Les cygnes
Au large des étangs inviolés, ô Styx !
Sur les grands lacs couleur de lune et ceints d'hermine,
Les fiers et purs oiseaux, seuls, pareils aux phénix,
S'en vont enveloppés de leur blancheur divine
Sur le givre des eaux pâles, coupes sans fond,
Où vainqueurs, ils ont bu maint nectar, leur délice,
Ils disputent l'amour et le laurier fécond,
Hauts et forts chevaliers de songe entrés en lice.
Leur chant grave s'exalte en de calmes minuits,
Sur le clavier des coeurs parcourt maintes octaves,
Suscite l'autrefois gros des futurs déduits Et trouve des accents qui rompent les entraves.
Ils cherchent, dieux d'exil, l'éternelle Léda
Qu'ils savent apparue aux vitres du mystère ;
Et pour la posséder sur le haut de l'Ida,
Ils se vêtent de neige intense et de lumière
Dans le ciel de l'eau vive, infrangible miroir,
Baignant leur front pensif et leurs yeux magnétiques,
Ils traduisent le texte antique de l'espoir
Et lisent, frissonnants, les signes fatidiques.
Les vols et les essors habitent en leurs flancs.
Ils ont fui les roseaux des rives et les aulnes
Où les nymphes sans honte, en des gestes troublants.
S'avèrent dans la vase avec les méchants faunes.
La solitude immense est le manteau des rois.
Pour eux, chantres proscrits du siècle et des servages,
Sur l'onde noble et libre, ils vont, porteurs de croix,
Laissant leur coeur plaintif saigner dans les sillages.
A une rose de décembre
Toi qui dans un cher nonchaloir,
Sur ta tige brilles, sertie
Comme un astre en l'écrin du soir,
Rose, je ne t'ai pas cueillie !
Tu scintilles dans le jardin
Sous la lune, telle qu'un cierge,
Royale absente de l'Eden,
Et tu ris dans l'aurore vierge !
L'image de l'éternité
Dort en tes cercles concentriques.
J'ai devant ta fière beauté
Refréné mes élans lyriques.
Je n'ai d'aucun frôler mortel,
De nulle atteinte audacieuse
Flétri ton teint surnaturel,
Touché ta pudeur radieuse.
Seulement j'ai sur ton coeur nu
Respiré l'âme de la vie,
Ouï ton silence ingénu,
Comme une rare mélodie.
Le nef inconnue
Le soleil enivré dans l'absinthe des mers
Eternelles, héros las de gloire et de vie,
D'un regard qui s'attriste embrassant l'univers,
Descend vers le profond mystère qui l'épie.
Par les flots inquiets de pourpre aux franges d'or,
Sur les eaux de mercure où passent des sourires,
Vers le soir étoilé d'un mourant thermidor,
Glisse rêveusement la Voile au chant des lyres.
Sur la mâture en croix s'éploie un albatros,
La coque d'or se creuse en une large conque,
Et deux ailes de soie aux couleurs de Paros
Gonflent au vent qui joue, entraînant l'ivre jonque.
Et trois vierges sont là dans le calme ingénu :
L'une, yeux diamantés, scintillants d'énergie,
Au fil de l'horizon guette un havre inconnu,
Debout, bras étendus, éternelle vigie !
Pâle, assise à la proue, une autre, seins meurtris,
Promenant sur la harpe une main radieuse,
Lève son front pensif lourd de lauriers fleuris
Vers le silence grave et la lune pieuse.
La plus jeune à la poupe, en des gestes rythmés,
Jonche la mer de fleurs, de perles d'un autre âge,
Tandis que ses cheveux d'ambre clair, éplorés,
Avec les lis d'antan traînent dans le sillage.
Ainsi nage, éperdue, au profond du couchant,
Vers son mystérieux but la douce tartane ;
Et l'oiseau, roi de mer, sur le haut mât penchant,
Fier de son essor libre et magnifique, plane.
Parmi les feux mourants précurseurs des sommeils,
Hors des trames du soir se profilent des îles
D'où les anges proscrits loin des Thabors vermeils,
Partent, hérauts du ciel, vers les cités serviles.
Mais fuyant le déclin d'un astre trop obscur
Et dans le blanc tournoi d'un essaim de mouettes,
La haute nef déjà, vers l'orient futur,
Voit des Venises d'or monter les silhouettes.











