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Cratès de Thèbes


Cratès de Thèbes et Hipparchia la Cynique

Détail d'une peinture murale, Villa Farnesina à Rome.




Extraits de :

Diogène Laërce

Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres





LIVRE VI


CRATÈS



Cratès, fils d'Asconde, naquit à Thèbes, et fut aussi un illustre disciple du philosophe cynique (Diogène), quoiqu' Hippobote conteste ce fait, et lui donne pour maître Bryson l'Achéen.


(...)


On l'appelait l'Ouvreur de portes, parce qu'il entrait dans toutes les maisons pour y donner des préceptes.


Il est auteur de ces vers :


Je possède ce que j'ai appris, ce que j'ai médité, et ce que les augustes Muses m'ont enseigné: quant à ces autres biens éclatants, l'orgueil s'en empare.


Il disait qu'il lui était revenu de l'étude de la philosophie un chenix de lupins, et l'avantage de vivre exempt de soucis.

(...)


Antisthène, dans ses Successions, dit qu'ayant vu, à la représentation d'une certaine tragédie, Télèphe dans un état fort vil, et tenant une corbeille à la main, il se livra aussitôt à la philosophie cynique ; qu'étant d'un rang distingué, il vendit ses biens; qu'après en avoir retiré environ cent ou deux cents talents, il les donna à ses concitoyens, et s'appliqua fermement à la philosophie.


Philémon, poète comique, parle de lui en ces termes : « Pour être plus tempérant, il portait l'été un habit fort épais, et l'hiver un vêtement fort léger. »


Diodès dit que Diogène lui persuada de céder ses possessions pour servir de pâturage aux brebis, et de jeter dans la mer tout son argent, en cas qu'il en eût.


Il dit aussi que la maison de Cratès fut détruite sous Alexandre, et celle d'Hipparchie sous Philippe. Cratès chassa souvent de son bâton quelques uns de ses parents qui venaient exprès le détourner de son dessein, dans lequel il persista courageusement.


Démétrius de Magnésie rapporte qu'il déposa de l'argent chez un banquier, à condition qu'il le donnerait à ses enfants, s'ils ignoraient la philosophie ; mais qu'en cas qu'ils fussent philosophes, il en ferait présent au public, persuadé qu'étant tels, ils n'auraient besoin de rien.


Ératosthène dit qu'il eut un fils d'Hipparchie, de laquelle nous parlerons dans la suite. Il se nommait Pasicle ; et lorsqu'il eut passé l'âge de puberté, Cratès le mena chez une servante, et l'avertit que c'était le mariage que son père lui avait destiné. Il ajouta que les adultères devaient s'attendre aux récompenses tragiques de l'exil et des meurtres ; que ceux qui voyaient des courtisanes s'attiraient des censures qui les exposaient à la risée, et que la dissolution et la crapule dégénéraient ordinairement en folie.


(...)


Cratès était dans le sentiment qu'il est impossible de trouver quelqu'un exempt de faute, et qu'il en est de cela comme de la grenade, où l'on trouve toujours quelque grain pourri.


Ayant fâché Nicodrome le joueur de cithare, il en reçut un soufflet, dont il se vengea par une tablette qu'il se mit au front avec ces mots : "C'est Nicodrome de qui je le tiens."


Il faisait profession d'injurier les courtisanes, et s'accoutumait par-là à ne point épargner les reproches.


Blâmé des inspecteurs des chemins et des rues d'Athènes de ce qu'il s'habillait de toile : Je vous ferai voir Théophraste vêtu de même, leur répondit-il. Comme ils ne l'en croyaient pas sur sa parole, il les mena à la boutique d'un barbier, où il le leur montra pendant qu'il se faisait faire la barbe.


(...)

Zénon de Cittie rapporte, dans ses Chries, qu'il cousait quelquefois une peau de brebis à son manteau, sans la tourner de l'autre côté. Il était fort dégoûtant pour sa saleté, et lorsqu'il se préparait à ses exercices, on le tournait en ridicule ; mais il avait coutume de dire, les mains levées :


« Courage, Cratès ! compte sur tes yeux et sur le reste de ton corps. Tu verras ceux qui se moquent de toi à présent, saisis de maladie, te dire heureux, et se condamner eux-mêmes pour leur négligence. »


Il disait qu'il fallait s'appliquer à la philosophie, jusqu'à ce qu'on regardât les généraux d'armée comme n'étant que des conducteurs d'ânes.


Il disait aussi que ceux qui se trouvent dans la compagnie des flatteurs ne sont pas moins abandonnés que les veaux parmi les loups, parce que les uns et les autres, au lieu d'être avec ceux qui leur conviennent, sont environnés de pièges.


A la veille de sa mort, il se chanta à lui-même ces vers :


« Tu t'en vas, cher ami, tout courbé ; tu descends aux enfers, voûté de vieillesse. »


En effet, il pliait sous le poids des années. Alexandre lui ayant demandé s'il voulait qu'on rétablît sa patrie, il lui répondit :


A quoi cela servirait-il, puisqu'un autre Alexandre la détruirait de nouveau ? D'ailleurs le mépris que j'ai pour la gloire, et ma pauvreté, me tiennent lieu de patrie ; ce sont des biens que la fortune ne peut ravir.


Il finit par dire :


Je suis citoyen de Diogène, qui est au-dessus des traits de l'envie.




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