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Marie Ravenel, poète enracinée

Dernière mise à jour : 16 oct. 2023


"Au sentier du bonheur, où chacun s’aventure, La sainte poésie avait fixé mon choix ; J’avais pris un chemin, exempt de toutes lois ; Un vallon plein de fleurs, tapissé de verdure, Coupé par des rochers, des ondes et des bois Et tel enfin que le veut la nature."

Marie Ravenel



L'écrivain et poète Marie Ravenel (1811-1893) est née en l'ancienne commune de Réthoville, aujourd'hui rattachée à Vicq-sur-Mer, dans le département de la Manche. Elle grandit entre les quatre murs d’un moulin familial, le « moulin de la Coudrairie », depuis rebaptisé moulin de Marie Ravenel, où ses parents étaient tous deux cultivateurs. Pour elle qui fut élevée au milieu des prés et des champs, mais aussi plongée dans la lecture dès le plus jeune âge grâce à l’influence de sa mère qui lui apprit très tôt l’alphabet, les livres furent « les joujoux de [s]on enfance », et la nature fut son berceau. Enfant curieuse et douée, puis jeune fille modèle, appliquée et consciencieuse, son temps était consacré à l'étude lorsqu'elle n'aidait pas ses parents aux travaux des champs. Envoyée à l’école à l’âge de sept ans, elle apprit avec avidité les lettres, l’arithmétique ainsi que l'histoire et, un peu plus tard, la mythologie, qui la passionnait tout particulièrement. Active, imaginative, louant volontiers, dans ses courts Mémoires, son enfance saine et heureuse (« je jouissais d'une pleine liberté, au milieu d'une nature belle et fertile ; ma jeune et vive imagination flottait dans une atmosphère délicieuse, et personnifiait tout ce qui tombait sous mes sens »), sa nature néanmoins mélancolique était accentuée par l’inévitable solitude de la vie champêtre, dont elle sut se faire pourtant bien vite une compagnie. Elle s’habitua ainsi au silence et à la contemplation dès le plus jeune âge — parfois troublés par les extravagants récits de sa sœur Aimée, différente d'elle à bien des égards, mais en qui Marie vit toujours une présence distrayante et consolatrice. « Je plaignais de tout mon cœur ceux qui me plaignaient ouvertement de passer ma vie dans ce petit vallon, qu'ils appelaient mon désert ; car ce désert avait bien ses agréments : j'y jouissais pleinement du présent, tandis que ces amateurs du monde couraient toujours après l'avenir, sans pouvoir jamais l'attraper ». Bien loin d’être subis, donc, cet isolement et ce retrait à l’écart du monde lui étaient doux. Elle se félicitait de sa solitude : « tantôt assise sur un gazon, me croyant seule au monde, j'analysais mes souvenirs ; puis, pas à pas, je rentrais avec la nuit ». Sa Normandie ne lui paraissait jamais si belle que lorsqu’elle pouvait en jouir seule. Et ce furent bien toutes les promenades au crépuscule près de la petite rivière qui bordait le hameau, les réflexions intimes alors qu'elle guettait l'aube recouvrir l'horizon, les prières, faites « sous un ciel de feuillage », ou près d'une mer « tantôt paisible et unie, tantôt agitée et mugissante » qui modelèrent et façonnèrent cette âme élevée, assoiffée de beauté. A dix-sept ans, anéantie par la perte de sa mère, Marie Ravenel trouva sa plus belle consolation dans le soutien de la nature dont elle avait toujours été si profondément éprise. Elle attribuait à la vie champêtre un « pouvoir magique » en mesure de dissiper son chagrin. Et, accompagnée par sa Foi, elle parvint à recouvrer une paix morale qu’elle conservera toujours en dépit de sa mélancolie. Dans cet environnement et ces conjonctures favorables, le goût de la poésie venait déjà se faire une petite place. La profondeur de la vie pastorale allait certainement les marquer à jamais, elle et son œuvre... Mais il fallut encore quelques années pour que se ressente, cette fois fermement, l’impérieux besoin d’écrire.


Bien joyeuse du lot que m’avait fait le sort,

Ignorant jusqu’au nom de la littérature,

Une feuille, un nuage, un gracieux murmure

Faisait frémir mon aile, et provoquait l’essor :

Le tic tac du moulin me donnait la mesure,

Et chaque instant augmentait mon trésor.


Avant la féconde période créative et intellectuelle, il y eut la vie familiale et ses impératifs. Marie Ravenel n’avait pas tout à fait dix-huit ans lorsqu’elle fit une rencontre heureuse ; celle du domestique de son père, Yves-Jean Le Corps, qu’elle épousa en janvier 1830. Leur relation fut harmonieuse. Ils eurent deux fils, et une fille, pour qui Marie se dévoua, se faisant un devoir de leur enseigner l'amour des Lettres, de perpétuer en eux ce même goût de l'apprentissage et du labeur bien fait, ce même appétit de lecture qu'elle avait petite fille, et de leur transmettre les joies de sa vive sensibilité ; « je m'appliquai à former de bonne heure en eux ces goûts simples, ce caractère doux et compatissant qui attire les cœurs ». Mais, toujours, si quelque chose manquait à l’équilibre de sa vie, il s’agissait bien de la Poésie, cette « fille du ciel » qui n’avait jamais quitté son esprit. Vivant à l’écart du monde, son imagination et ses rêveries se nourrissant perpétuellement des richesses de sa solitude et de la grandeur de son âme, elle était destinée à réaliser sa vocation poétique ;


Au sentier du bonheur, où chacun s’aventure,

La sainte poésie avait fixé mon choix.


C’est à l’âge de vingt-deux ans qu’elle rapporte s’en être « sérieusement occupée », en s’essayant notamment à la fable. Son talent, déjà affirmé, était purement intuitif ; elle n’avait pas reçu d’enseignement de la prosodie, avait sans doute lu peu de vers avant d’écrire les siens. Mais elle entendait bien poursuivre son apprentissage solitaire. Enhardie par la découverte de cette nouvelle vocation, elle emprunta à un ami L’Art poétique de Boileau, dont elle espérait pouvoir tirer profit pour la composition de ses futurs poèmes. Il lui sembla « chargé d’un voile impénétrable » à première lecture ; mais l’aide d’un lointain parent qui faisait lui-même des vers, lui permit de déchiffrer ce qui lui avait semblé trop obscur. Marie Ravenel rend ainsi hommage, dans ses Mémoires, à ce précieux secours sans lequel elle n’aurait sans doute poursuivi son labeur d’écriture. Car cette simple rencontre lui donna un nouvel essor ; et elle put ainsi perfectionner son art, écrivant de plus en plus de vers, qu’elle consentira plus tard à réunir en un volume publié.

Lorsqu'il fut temps de quitter les Terres natales et le moulin après plusieurs années passées à Réthoville, les époux Lecorps déménagèrent non loin, à Carneville, puis à Fermanville.


Adieu, petit moulin, demeure hospitalière,

Charmante solitude où s’ouvrit ma paupière,

Adieu ; je vais quitter cet asile de paix.

Un destin ennemi m’arrache à ma patrie ;

Mais, les doux souvenirs dont mon âme est remplie,

Dans un autre séjour me suivront à jamais.


En 1852, un premier recueil, Poésies et mémoires, fut finalement édité. Petit succès ; réédité en 1860, il sera augmenté de cinquante poèmes. Et, la même année, Marie Ravenel reçut une médaille d'or du congrès scientifique et littéraire de Cherbourg.


Il s’ouvre à deux battants, ce riant avenir

Qu’avait rêvé ma muse, et qu’adorait mon âme…


Les années qui suivirent se ressemblèrent, dans la saine et vénérée paix normande. Toujours nimbée de mélancolie, « inhérente à [s]a vie », Marie Ravenel continua à se tenir éloignée du bruit du monde, qui la paralysait ; « mon âme se replie sur elle-même, et se drape dans son éternel silence », écrit-elle. Nulle tristesse dans cette mélancolie, cependant. Et bien souvent, les larmes sont des larmes de joie, parfois d’exaltation ; « Plus je suis silencieuse, pourtant, et réservée ordinairement, plus facilement je suis émue (…) et fortement remuée par quelque chose de grand. (…) Le spectacle d’un orage violent, les soulèvements de la mer en fureur, le son des cloches (…) ; je trouve dans tout cela quelque chose de si beau, de si élevé, que, chaque fois, ma disposition intérieure se trahit par des larmes ». L’influence directe (Lamartine, revendiquée) ou indirecte (Chateaubriand) du romantisme se lit dans cette description des orages désirés du for intérieur, rédigée en 1836.

Ses poésies sont imprégnées du sentiment de grandeur que lui inspiraient les choses qu’elle admirait. La richesse de son esprit, son imagination fertile, l’étroite proximité qui la reliait à la Terre, se chargèrent seules de lui fournir l’inspiration de ses vers. Elle chanta ce qu’elle connaissait et ce qu’elle avait profondément aimé, simplement, et préféra toujours, aux mondanités des salons, la tendre compagnie des arbres et des animaux. Particulièrement indépendante, et tenant à sa liberté comme à un bien précieux, elle se préserva toujours d’une quelconque quête de reconnaissance ou d’honneurs. « Poussée et vantée, elle eût eu, sans aucun doute, à Paris, quelques jours de gloire et de renom », observe un journaliste de la revue Le Soleil (28 août 1881), venu rendre un jour visite à Marie Ravenel. Mais si Marie avait bien consenti à réunir ses poèmes pour une publication, elle se tint toujours éloignée de leur relatif succès. Dans sa région de cœur, bien que poète accomplie, elle fut ainsi toujours considérée comme l’humble meunière du Cotentin que l’on voyait prier à l’église en habit de paysanne.


Quand la vieillesse aura ridé notre visage,

Semé, sur nos cheveux, la neige des hivers,

Adieu l’espérance et les vers !

Car, nul printemps ne suit cette saison cruelle.


Marie Ravenel mourut veuve, dans sa jolie maison de Fermanville, à l’âge de quatre-vingt-un ans. Elle avait donné une édition complète de son œuvre en 1890. Nous avons tenté de résumer sa vie ; elle tiendrait aussi bien dans ces quelques mots, empruntés à ses Mémoires ; « Mon vallon est une salle d’étude (…). Le bon Dieu est mon maître ».

Grâce à l’initiative de la société poétique de Cherbourg, une stèle est érigée en son honneur, à Fermanville. Le « moulin à eau de Marie Ravenel », entièrement rénové, est aujourd’hui ouvert à la visite.


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Extraits et poèmes choisis

Les extraits des Mémoires, ainsi que les poèmes présentés ci-dessous, proviennent de l'ouvrage rassemblant les œuvres de Marie Ravenel, Œuvres complètes de Marie Ravenel (Mme Le Corps). Poésies et mémoires (1890).


« Ami lecteur, si vous aimez la nature, vous avez assisté, avec joie, au spectacle d'un beau matin. Aussi vigilant que l'oiseau de nos vallées, vous avez surpris l'aube sur l'horizon ; à sa douce blancheur vous avez vu succéder l'incarnat de l'aurore ; puis, quand le soleil s'élançant sous les cieux, est venu représenter son Auteur, et réjouir la nature, vous avez mêlé votre voix à cette grande voix de l'univers (...). Mais, si la splendeur animée du matin vous offre tant de charmes, le calme solennel d'un beau soir ne vous est pas moins précieux : le premier excite à chanter ; celui-ci invite à prier ; le premier répand dans l'âme une joie tumultueuse ; le second la dégage doucement des soins du jour, et lui prodigue une paix céleste. »

« Cette douce mélancolie qui, comme un voile délié, enveloppe tout mon être, est imprimée sur mes actions. Je n’ai point cherché à l’éloigner ; je la compare à ces nuages blancs et légers qui, dans l’été, flottent sur l’azur du ciel, dont ils tempèrent l’éclat, sans en altérer la sérénité, et sans attrister nos regards. D’ailleurs, elle est inhérente à ma vie ; elle est l’âme de tous mes goûts. »


« J’idolâtre l’antiquité, avec ses coutumes, ses monuments, ses ruines surtout. Aucune lecture ne m’attache comme une histoire de ruines. Que je me plairais à me promener là, à la fin d’un beau jour ! Quels profonds sentiments j’éprouverais en face de ce majestueux silence, parmi ces vieux monuments, croulant sous la main des siècles, et sous la sape des révolutions ! Les pensées qui nous assiègent alors sont de celles qui ne s’expriment pas ; l’âme se dégage de la matière, oublie un moment son pauvre corps, et nage, avec délices, dans l’atmosphère qui lui convient. J’aimerais, dans ces lieux, à provoquer les échos, ces sublimes voix du désert ; à les faire vibrer dans leurs profondes retraites, par les mille et une réflexions que suggère à l’esprit la mystérieuse destinée des plus beaux ouvrages des hommes. »




Poèmes


A M. de Lamartine


Dans une région voisine du tonnerre,

Au loin, l'aigle royal, du sommet de son aire,

Promène, avec orgueil, ses prunelles de feu.

Tout noyé dans les flots d'une mer de lumière,

Dont l'éclat n'a jamais fait trembler sa paupière,

Il s'y repose comme un dieu.


Dominant l'univers, de ces hauteurs sublimes,

Son regard pénétrant mesure les abîmes,

Où mugit le torrent, pressé sous les glaciers.

Il sonde ces ravins où les eaux écumantes

Roulent, avec fracas, leurs cascades fumantes,

A l'ombre des rochers altiers.


Sur ces gouffres, voilés d'arcs-en-ciels et de neige,

Il voit, loin du châlet, le chasseur sans cortège,

Bondir, de roc en roc, sur les pas du chamois.

Il voit, de ces sommets, tomber d'énormes masses,

Dont les sourds craquements sont, long-temps, sous les [glaces.]

Redits par de lugubres voix.


Il voit ces lacs d'azur, aux ondes balancées,

Bercer, multiplier les cimes renversées

Et des monts, et des bois, de leurs rives l'orgueil ;

Et le nerveux pêcheur qui fait, d'une main sûre,

Plier, sous l'aviron, la vague, qui murmure

Autour de ce mobile écueil.


Il entend, sous ces monts, royaume des mystères,

S'échapper, bruyamment, de leurs vastes artères

Ces fleuves de cristal, déjà majestueux.

Il les voit s'éloigner, traverser les empires,

Bondir, former des ports, soulever les navires,

Et porter la vie en tous lieux.


Drapé dans sa grandeur, comme un prince du monde,

Il compte les beautés de la terre et de l'onde ;

Et puis, avec fierté, ses regards impunis,

Contemplent le soleil, dans sa splendeur entière,

Et ce bleu pavillon, brillant de sa lumière,

Et des horizons infinis.


Mais, bientôt, inspiré, plein de forces nouvelles,

Le noble oiseau se lève, ouvre ses larges ailes,

Et, libre, vers les cieux, s'élance comme un trait.

Sa grande ombre, un moment, flotte, comme un nuage !

On le cherche... il a fui !... Mystérieux voyage,

Dont nul homme n'a le secret !


Il a disparu... non ! S'il se perd dans l'espace,

Un long sillon de gloire est resté sur sa trace ;

Son immortel éclat, partout, a rejailli.

Les muses ont souri ; puis, une voix divine,

Un ange, a prononcé le nom de Lamartine,

Et le monde s'est recueilli.


On attend... il a vu des richesses cachées,

Longtemps et vainement par tant d'autres cherchées :

Il va puiser au sein de la divinité.

Et cet aigle, bientôt, des hauteurs du génie,

Au monde apportera des torrents d'harmonie,

D'immenses moissons de clarté.


On attend ; car, partout, sur sa route choisie,

La vertu, par la main, conduit la poésie ;

Nobles soeurs ! leurs parfums s'exhalent, confondus :

Là, tout bruit semble au coeur une note pieuse,

Un chant de liberté d'une âme glorieuse,

Un hozanna des coeurs émus.


Du fond de son sillon, au matin, l'alouette,

Dès que le jour naissant vient blanchir sa retraite,

A travers les épis, fait un élan joyeux.

La douce créature, elle-même, en voyage,

Est son appui, son tout, gazouille, s'encourage,

Et se perd, enfin, vers les cieux.


Dans la nuit de l'oubli, comme elle, solitaire,

Ma muse, avec l'honneur d'un éloge, naguère,

Reçut, du grand poète un regard bienveillant.

Mon coeur de ce beau jour conserve la mémoire.

Ce magique regard m'a fait rêver la gloire,

M'a fait oublier mon néant.



A un jeune poète


A l'ombre d'un hameau jouir du vrai bonheur ;

Sentir sa liberté, rêver à la grandeur ;

S'élever jusqu'aux cieux, sur l'aile de l'aurore ;

Sur les bancs des neuf soeurs s'asseoir, bien jeune encore ;

Savoir du dieu des arts les secrets et les lois ;

Aux nobles sons du luth unir sa jeune voix ;

Bien loin, dans l'avenir, voir, plein de gloire,

Flamboyer, comme un astre, aux pages de l'histoire :

Voilà, pourtant, Léon, le ravissant tableau

Que, pour toi, le destin peignit, dès ton berceau.


Quel brillant horizon devant toi se déploie !

A toi, dorénavant, les honneurs et la joie.

Mais, de cette carrière, où vont tes pas légers,

Ah, Léon ! connais-tu les terribles dangers ?

Je ne viens point, en face, à ta muse naissante

Donner d'art poétique d'une façon savante :

Je n'ai pas ces secrets qui font, d'un faible auteur,

L'oracle du bon goût, l'idole du lecteur ;

J'ignore le vernis d'une riche peinture,

Et vais, sans hésiter, tout droit à la nature.


Laissons-là le clinquant, par l'étude apprêté,

Et cherchons, en tous lieux, l'or de la vérité ;

Car, le talent parfait, l'art réel et solide,

Léon, c'est le génie où la vertu préside :

C'est là, de tous les points le plus intéressant,

Et le signe certain qu'on pense en agissant.


Sur un fond riche et pur, un style poétique,

Sur le lecteur, sans doute, est d'un effet magique :

C'est l'élan d'un esprit qui prouve sa grandeur,

La fleur de la pensée et les titres du coeur.

Malheur, mon cher Léon, malheur à qui l'oublie,

Et souille le talent qui lui fut confié,

Lorsque, pour son auteur, il doit être employé !


Tel, dans les vains transports d'une muse naissante,