top of page

Maurice De Guérin : Journal, 1834




MAURICE DE GUÉRIN

JOURNAL, LETTRES ET POÈMES



1834


Au Parc (Eure-et-Loir),

25 juin.


Comment exprimer ce que j'ai éprouvé en m'enfonçant encore une fois dans la solitude, et dans une solitude qui me rappelle le pays de mes plus doux songes, la Bretagne ? car ce pays-ci décline beaucoup vers l'ouest et l'on y respire comme des émanations de la bonne contrée. L'aspect des champs est à peu près le même : il y a des chemins creux et couverts de verdure, des sentiers le long des blés, des échaliers, des clôtures d'ajonc, de genêts et de chênes rabougris; on y pétrit d'excellent beurre, et le cidre y coule assez abondamment. Je jouis de cette ressemblance, je m'applique à l'étudier, je ravive une multitude de charmants souvenirs, ce qui, à mon gré, est un des plus doux passe-temps de l'âme.


Cependant la pensée inquiète ne s'endort pas; elle m'aiguillonne et me lient sans cesse en haleine, mais ses tracasseries sont moins vives et moins tourmentantes. Allégé d'un fardeau d'inquiétudes matérielles qui m'étoulTait, je m'élève plus librement dans mei imaginations; mais qu'importe? Ce sont toujours des soucis, des doutes, des perplexités; seulement je vais les chercher plus haut et dans un ordre plus vague et moins essentiel. Ce sont des chimères d'avenir qui paraissent et s'évanouissent, des recheiclies sur ma destinée, de beaux espoiis et des défaillances, un enchaînement étrange de toutes les pensées qui peuvent éclore dans une tête peu féconde, mais toujours en remuement, dans une imagination qui croit et ne croit pas en elle-même, qui se bat et se caresse, qui accueille tous les rêves, toutes les impressions sans s'attacher à rien, et va toujours demandant du nouveau. Quand est-ce donc que je la subjuguerai et que je viendrai à la bonne et simple raison? Si je pouvais me rendre aux sages conseils qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles pensées, et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.



Le 26.


— La plus douce hospitalité, l'intimité de la nature que je fréquente librement, l'absence de toute gène, de tout assujettissement; la réalisation de ce bonheur moitié sauvage, moitié social, que je rêvais avec tant d'ardeur à Paris, dans ma chambre étouffée et obscure, je possède tous ces biens et je ne puis m'abandonner tout entier à leur jouissance. Je me figurais qu'aussitôt ici je m'endormirais de ce demi-sommeil d'une vie égale, libre et naturelle; mais que je me connais mal, si j'espère goûier quel- "ue part un plein repos et m'assoupir au doux bruit de l'harmonie qu'on écoute en soi-même lorsque toutes les parties de l'âme se sont mises on accord! Mes facultés, tant intellectuelles que morales, ont

trop d'inégalités pour parvenir jamais à l'équilibre. Je suis ici à l'abri de tout choc extérieur.

Dégagé du tumulte social, hors de la portée de ces coups qui me meurtrissent, m'irritent ou m'abattent entièrement, quand je vis au plus épais du monde, le bon ordre se rétablirait en moi, si mon mal me venait tout entier du côté de la société. Elle y est pour beaucoup, je le reconnais au grand sentiment de délivrance que j'éprouve toutes les fois que je m'en écarte; mais la nature de mon âme y entre aussi pour une grande part, la solitude me le prouve aussitôt que je reviens à elle. Alors certaines facultés inquiètes et remuantes se réveillent et relèvent, pour me tourmenter, la faculté de souffrance auière, les aigreurs, les dépits concentrés, les colères sourdes qui tombent et s'endorment sous le charme puissant de la campagne. Les sensations caressantes qui viennent en foule dans l'isolement, les vives et pénétrantes influences de la nature, flattent et chatouillent la surface de mon âme; mais, en pénétrant à l'intérieur, elles deviennent des irritants qui accroissent la puissance des facultés rêveuses et inquiètes.


Elles sont aussi pour l'âme fatiguée et endolorie, comme la rcsée du matin pour les fleurs à demi flétries par les chaleurs de la veille : elle les ranime et les rafraîchit, mais ce n'est souf ent que pour les livrer plus sensibles encore aux ardeurs du soleil de midi. 0. L. V




Paris, le 20 août.


Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d'haleine humaine chaude et empestée; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à l'âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. A mesure que je vais et que j'avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misanthrope, mais en homme de solitude sur les limites de la société, sur les lisières du monde, s'est renforcée et étendue. Les oiseaux voltigent, picorent, établissent leurs nids autour de nos habitations, ils sont comme concitoyens des fermes et des hameaux; mais ils volent dans le ciel qui est immense ; mais la main de Dieu seule leur distribue et leur mesure le grain de la journée; mais ils bâtissent leurs nids au coeur des buissons ou les suspendent à la cime des arbres. Ainsi je voudrais vivre, rôdant autour de la société et toujours ayant derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. Si mes facultés ne sont pas encore nouées, s'il est vrai qu'elles n'ont pas atteint toute leur croissance, elles ne feront leur développement qu'en plein vent et dans une exposition un peu sauvage. Mon dernier séjour à la campagne a redoublé ma conviction sur ce point.


J'ai chômé dans l'inaction la plus complète mes six semaines de vacances. A peine, pour rompre l'uniformité du far niente, faisais-je quelque lecture nonchalante, étendu sous un arbre, et encore plus de la moitié de mon attention était-elle emportée par une brise ou un oiseau filant à travers les bois, par le chant d'un merle ou d'une alouette, que sais-je ? par tout ce qui passe dans les airs de vague et de ravissant pour un homme couché sur l'herbe fraîche, sous le couvert d'un arbre, au milieu d'une campagne enivrée de vie et de soleil . Mais ce repos, cette accalmie n'avait pas éteint le jeu de mes facultés ni arrêté la circLilation mystérieuse de la pensée dans les parties les plus vives de mon âme. J'étais comme un homme lié par le sommeil magnétique : ses yeux sont clos, ses membres détendus, tous les sens sont fermés, mais sous ce voile qui couvre presque tous les phénomènes de la vie physique, son âme est bien plus vive qu'à l'état de veille et d'activité naturelle : elle perce d'épaisses ténèbres au delà desquelles elle voit à nu certains mystères ou jouit des visions les plus douces; elle s'entretient avec des apparitions, elle se fait ouvrir les portes d'un monde merveilleux. Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût sufli pour remplir tout mon être et au delà, et néanmoins toutes deux y trouvaient place et s'y étendaient librement sans se combattre ni se confondre. Je jouissais de toutes deux à la fois et de chacune aussi distinctement que si je n'en eusse possédé qu'une seule; nulle confusion, nul mélange, nulle altération de la vivacité de l'une par l'activité de l'autre.


La première consistait dans l'indicible sentiment d'un repos accompli, continu et approchant du sommeil; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme, qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes de la nature et de ses forces divines. Quand l'heure du départ a rompu le charme, et que j'ai ressaisi le sentiment habituel de mon être, je me suis retrouvé pauvre et déplorable comme devant; mais à la marche plus vive de mes pensées, à une délicatesse plus subtile de sensations, à un accroissement marqué de mes forces morales et intellectuelles, j'ai reconnu que mes six semaines d'oisiveté n'étaient pas perdues, que le flot de rêves étranges qui avait inondé mon âme l'avait soulevée et portée plus haut. Je suis rentré dans la société avec cette joie, mais amplement compensée et presque amortie par la tristesse de mon coeur qui s'en est allé atteint de regrets et de langueur. Je me suis séparé de la campagne comme d'une amante, et j'avoue que je ne puis m'expliquer l'étonnante ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées, avec celles de l'amour.




* * *

© Anthologia, 2026. Tous droits réservés.

bottom of page