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Poème du jour : "Les Parques", par Louis Payen

Giulio Aristide Sartorio, Les trois Parques


Les Parques

Louis Payen (1875-1927), A l'ombre du portique (1900)


Droites dans la blancheur flottante de leurs robes,

Tandis que les bandeaux à leur front immobile

Retiennent le parfum des couronnes de roses,

Les Parques lentement entre leurs doigts agiles

Filent ma destinée de tristesse et d'ennui.

Tournez, fuseaux de vie ! le fil s'allonge et fuit...


Et leur débile main, d'où s'écoule le sort,

Croise les fils de laine noire et les fils d'or

Qui viennent sur la trame blanche de ma vie

Unir la joie inquiète à la mélancolie

Et le deuil éternel à l'éternel amour.

Ainsi, pour obéir à leurs gestes sacrés

Dans l'orgueilleuse solitude de mes jours

J'ai promené partout mon désir ennuyé.


J'ai, pour orner le seuil discret de ma demeure

Suspendu la couronne flexible des treilles

Où le raisin mûrit aux baisers du soleil.

Pour fixer le bonheur et faire douce l'heure,

Parmi le myrte frais des légères corbeilles

Ma main a déposé les galettes de miel ;

Et je me suis assis à la table rustique

Où le vin rosissait les lèvres de l'amphore.

Alors dans la douceur du soir mélancolique,

Longuement m'a tenté l'espoir des horizons.

Pour fuir vers l'inconnu des nouvelles aurores

Pensif j'ai délaissé ma tranquille maison

Après avoir posé sur l'autel de mes Lares

La serpe recourbée et le clair chalumeau

Dont la cire unissait les roseaux inégaux.


Et vainqueur des Gaulois et des Scythes barbares,

Mes regards ont cueilli leurs regards lourds de peur,

Quand j'ai daigné lutter aux yeux de l'empereur

Sous les acclamations des viles populaces.

Puis, lorsqu'à mes côtés équivoques de grâce,

Des éphèbes versaient le sétia fumeux,

A mes genoux j'ai vu les blondes courtisanes

Avec leurs doigts cerclés de joyaux précieux

Entr'ouvrir lentement leur robe diaphane

Mais mon désir inquiet ne s'est pas assouvi.


Et je suis revenu, le coeur pesant d'ennui,

Vers le seuil ombragé de ma demeure antique.

D'une main délicate et pieuse j'ai fait

Sur l'autel de Palès des libations de lait

Pour adoucir l'accueil des déesses rustiques.

J'ai repris en mes doigts le léger chalumeau

Et seul, assis parmi les ruines de mes rêves,

Je saurai maintenant dans le jour qui s'achève

Réveiller sous mes chants les roseaux inégaux ;

Tandis que droites dans leur blancheur immobile,

Et de leurs yeux profonds regardant vers la nuit,

Les Parques fileront entre leurs doigts agiles

Mon destin mélangé de tristesse et d'ennui.



Louis Payen en 1907

Crédit : Photographie de presse, Agence Rol.

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