Amiel : Journal Intime (Hiver, 1877)
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Henri-Frédéric Amiel
Fragments d'un journal intime
21 janvier 1877 (onze heures du matin).
— Ciel bleu, beau soleil. Est-ce que je préfère l'aristocratie, la monarchie, le despotisme ? Nullement. Est-ce que je détruirais la démocratie si cela dépendait de moi ? Point du tout. Les régimes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, et le régime démocratique a ceci de bon qu'il signifie théoriquement l'homme. C'est la sottise humaine qui m'agace. Mais pour que les sots me laissent tranquille, je leur accorde le droit d'être, de se dilater et de faire la roue. Ma mauvaise humeur n'est que de la préservation personnelle. Tant pis pour ceux qui ne veulent pas tirer parti de mes dons et ne savent qu'en faire ; je ne demande que ce que je leur donne, la liberté.
Je deviens d'ailleurs toujours plus unbrauchbar ; car je ne sais pas hurler avec les loups, et ma débonnaireté même me rend de moins en moins sociable. Combien y a-t-il d'individus avec lesquels je me sente en harmonie, en consonance spirituelle, avec qui l'échange me soit facile, agréable, sûr, bienfaisant ? Combien d'hommes ? Y en a-t-il dix, sept, trois, deux ? Je n'ose pas compter. On s'entend sur un point, on diffère sur quatre. — Mieux vaut compter ceux qu'on estime, sans être d'accord avec eux ; il en resterait davantage. Aussi
.je n'avoue pas mes incompatibilités, et, mieux que cela, je ne leur donne pas l'occasion de naître, en fuyant les clubs, les cercles, les sociétés officielles.
J'ai besoin d'harmonie, d'accord, d'entente, d'abandon, et c'est pour rester bienveillant et doux que je maintiens ou agrandis la distance. J'aime mieux ne pas voir les précipices
que je ne puis combler. Je préfère ignorer les gens que les quereller et les combattre. La polémique me paraît stérile et vaine.
Et pour avoir la paix, je garde le silence.
Si par hasard, je me sens de l'aigreur, quatre, cinq, dix ou vingt plumées d'encre et mon journal intime suffisent à la dissiper. Elle s'écoule en soliloque, ce qui ne fait de mal
à personne et me rend l'équilibre intérieur.
*
3 février 1877.
— Je suis sorti avec une flotte, comme dit Schiller, et c'est avec une planche que je rentre au port. Quel abatis d'espérances, quel carnage d'illusions ! Tout m'était ouvert et possible ; maintenant je me cache en mon coin, disputant ma santé à la nature et ma tranquillité aux hommes: J'ai mené l'existence d'un rêveur et n aurai point laissé de marque de ma pensée. J'aurai vécu ; c'était beau coup, du temps de la Terreur ; mais cela est peu remarquable à présent. J'aurai fait une toute petite carrière, plus modeste, que sans tapage, sans aventures, sans effet, et sans trace.
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6 février 1877.
— Veillé à laPasserine,et causé de l'anarchie des idées, de l'inculture ordinaire, de ce qui tient le monde debout, de la marche assurée de la science au milieu des superstitions et des passions universelles, etc. Ce qui est des plus rares, c'est la justesse d'esprit, l'ordre, la méthode, la critique, la proportion, la nuance. L'état commun des pensées, c'est le brouillamini, la confusion, l'incohérence, la présomption ; l'état commun des coeurs! c'est l'état passionné, l'impossibilité d'être équitable, impartial, accessible, ouvert. Les volontés devancent toujours l'intelligence, et les désirs devancent la volonté, et le hasard fait naitre les désirs ; en sorte que les gens n'expriment que des opinions fortuites, qui ne valent pas la peine d'être prises au sérieux, et qui n'ont d'autres raisons à donner que cet argument puéril : Je suis parce que je suis. L'art d'arriver au vrai est très peu pratiqué, il n'est pas même connu, parce qu'il n'y a pas d'humilité personnelle et pas même d'amour du vrai. On veut bien les connaissances qui nous arment la main ou la langue, et qui servent notre vanité ou notre besoin de puissance ; mais la critique de nous-mêmes, de nos préjugés ou de nos penchants, nous est antipathique.
L'homme est un animal volontaire et convoiteux, qui se projette au dehors, et se sert de sa pensée pour satisfaire ses inclinations ; mais qui ne sert pas le vrai, qui répugne à la
discipline personnelle, qui déteste la contemplation désintéressée et l action sur lui-même. La sagesse l'irrite, parce qu elle le met en confusion et qu'il ne veut pas se voir tel qu'il est.
La plupart des hommes ne sont que des écheveaux em- brouillés, des claviers incomplets, des chaos torpides ou violents, de ridicules exemplaires de l'espèce véritable, d'affreuses
caricatures de l'idéal. Et ce qui rend leur situation presque irrémédiable, c'est qu'ils s'y complaisent. On ne guérit pas un malade qui se croit en parfaite santé.
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7 février 1877.
— Chaque chose doit être traitée selon sa nature, et je vérifie toujours plus que l'objectivité, l'impersonnalité sont le voeu et le don de mon être. L'aisance à me mettre au point de vue en tout sujet, à deviner les conditions propres d'une science, d'un art, d'une oeuvre, d'une existence quelconques, et par conséquent à faire du droit en jurisconsulte, de la théologie en théologien, de la pratique in praticien, de la pédagogie en pédagogue, cette souplesse est rare. Chacun est emprisonné ; chacun a son tic, sa limite, sa courbature d'esprit ; il voit juste dans les choses de son ressort, mais sa compétence est étroite. L'omni-compétence serait le fait de l'esprit parfaitement juste et harmoniquement cultivé en tous sens. Ne rien brouiller, ne rien brusquer, ne rien méconnaître, faire aux choses leur place et leur part; discerner leur valeur, leur mesure, leur originalité, leur rang, les classer, les peser, c'est le fait du critique et du critique philosophe.
Pouvoir les refaire, c'est le propre du talent qui a pénétré jusqu'à leur essence et qui s'identifie avec la cause dont ces choses sont les effets. Comprendre et reproduire sont le contrôle réciproque l'un de l'autre. Les deux activités sont les deux preuves de la puissance d'objectivationdel esprit. Je suppose que c'est la culture philosophique qui m'a communiqué ce besoin et cette habitude de tendre au centre du réel par la réunion des contrastes, d'épuiser toutes les manières d'être, toutes les combinaisons, toutes les formes de la pensée à propos de chaque chose, en un mot ce goût de totalité sphérique, qui me caractérise.
Tout ce qui est partiel ou partial me choque autant que ce qui est faux, déplacé, disproportionné. Tout ce qui suppose autre chose, tout ce qui peut être autrement n a sur
mon esprit aucune autorité. Le sentiment de l'absolu, du parfait, de l'idéal, du complet m'accompagne toujours, même à mon insu. Aussi ce que les gens appellent considérable,
important, capital, me paraît précisément de la taille des bagatelles ; et inversement, je trouve qu il n y a point de bagatelles. La terre n'est qu'un grain de sable, et un grain de sable est un petit monde : cela dépend du point de vue.
Je suis donc émancipé de la superstition des grosseurs grandeurs, etc., affranchi de l'espace et du temps, libéré de l'histoire ; je ne suis enfermé dans aucun des compartiments
nationaux, locaux, professionnels. C'est le privilège de l'impersonnalité. Cette liberté intérieure est une volupté intime dont ne se doutent pas les captifs, qui se targuent de leurs chaînes, variété de reptiles tout fiers de n'avoir pas d'ailes. Ils ne savent pas même ce que c'est qu'un esprit, que l'esprit. Ils ajournent cette connaissance à ce qu'ils appellent le ciel,
l'autre vie, l'éternité. Or, elle n'est point interdite à la pensée, mais il y faudrait du désintéressement. D'ailleurs je reconnais que beaucoup d'autres conditions indispensables manquent à la plupart des hommes, que le besoin animal, les passions, l'ignorance, le souci, le chagrin, la maladie exilent du monde supérieur.
Regarde-toi comme un privilégié. Sois humble, reconnaissant, généreux. Essaie de répandre ce que tu as reçu, et de faire, à ta manière, connaître la méthode de la liberté.
*
11 février 1877 (onze heures du soir).
— Nombreuses parties d'échecs et de dames. L'intérêt que je trouve aux jeux de combinaison est double : l'exercice géométrique d'abord, puis l'expérimentation
psychologique. Cultiver sa propre faculté de calcul, étudier le caractère et les opérations mentales de ses partenaires, c'est tout plaisir et même tout profit. Il y a même de l'utilité à jouer avec de plus faibles, en leur faisant les plus grands avantages possibles ; on se gâte un peu la main dans cette lutte, mais on se forme le tact, car il faut deviner l'espèce d'erreur que l'adversaire commettra et l'étendue des imprudences qu'on peut risquer impunément avec tel individu donné. C'est un calcul constant et délicat des probabilités, plus savant et plus fructueux que le simple calcul du jeu correct. Le premier sert à la vie, le second n'est qu'un problème mathématique.
Dans le jeu ordinaire, toutes les données sont sur l'échiquier ; dans le jeu inégal, la grande inconnue est ailleurs, elle est dans l'esprit du vis-à-vis ; il faut deviner sa méthode inconsciente, son illusion probable, la dose de sa pénétration, la nature des pièges qui le prendront ; il faut le dominer par la clairvoyance, présumer jusqu'à ses caprices, pressentir ses convoitises, ses inquiétudes, ses fougues, ses feintes ; bref il faut l'envelopper et le comprendre lui-même. Je me rappelle qu'à dix-neuf ans je sentais dans la paume de ma main gantée toute l'organisation de la personne que je faisais valser ; il y avait avertissement
magnétique, intuition par le contact. C'est quelque chose d'analogue que j'éprouve dans le jeu inégal dont je parlais : là aussi il y a palpement intellectuel, jaugeage mental, intuition
psychologique, étude humaine, approximation d'une individualité, déchiffrement d'un hiéroglyphe, pénétration de l'invisible. La perspicacité s'aiguise et s'affine, s'accélère
et s'augmente par cette analyse subtile.
La divination psychologique est bien l'un de mes dons, peut-être le plus évident. Les êtres se répètent en mon âme »;tels qu'ils sont. et je n'ai qu'à les dévider en moi pour les
connaître. Par la sympathie, ils m'affectent et m'oppriment et m'envahissent ; ils m'étonnent et me dérangent ; puis je me reprends par la réflexion et l'analyse, et lorsqu'ils sont
compris, je suis libre, rentré dans l'indifférence et l'élasticité. Le moyen de cette divination est double : une impressionnabilité d'électroscope,et l'habitude d'interpréter les nuances.
Sa condition préalable est l'équilibre intérieur, avec une bienveillance générale, qui n'ait ni vivacité, ni exclusion, sine ira et studio, en un seul mot le désintéressement.

















