Aragon poète : une anthologie personnelle
- Irène de Palacio

- il y a 1 jour
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Et la vie a passé le temps d'un éclair au ciel sillonné.

Aragon par Man Ray, c. 1930
Plutôt que de garder pour moi ce qui devenait une volumineuse anthologie, à mesure que je réalisais la tâche de réunir les vers d'Aragon que je préférais, j'eus le désir de publier ici ce travail de curation. Aragon est en effet, depuis toujours, l'un de mes poètes de prédilection (l'un des seuls poètes du XXe siècle que je lis régulièrement, étant plutôt dix-neuvièmiste, même si je me défie des catégories trop tranchées.) Mais, on le verra dans le choix opéré, encore ne s'agit-il pas de tout Aragon : le poète aux odes militantes me touche moins que ne me bouleverse l'amoureux d'Elsa hanté par le Temps, en quête d'impressions sensibles, et l'on ne trouvera ici ni le pamphlétaire, ni le satiriste.
Certains choix s'imposent plus aisément que d'autres, lorsqu'il s'agit par exemple de citer les « grands vers », ceux que beaucoup connaissent de mémoire ; parmi eux se trouvent, précisément, les poèmes dédiés à Elsa. D'autres vers, plus discrets [existe-t-il, de la même façon que l'on parle d'écrivains « mineurs », des vers mineurs ?], moins connus, demandent qu'on les recherche davantage, qu'on les guette au hasard d'une page, puis qu'on les mette en lumière en les insérant au milieu de vers plus célèbres. Établir une sélection, c'est nécessairement trancher, se montrer honnête envers soi-même en écartant ce que l'on juge superflu pour mieux faire resplendir ce que l'on tient pour « indispensable ». Une anthologie n'a pas, pour moi, vocation à demeurer toujours intacte, figée ; elle est vivante, mouvante, perpétuellement inachevée. Je sais que tel vers me semblera extraordinaire un jour, puis cèdera la place à un autre que je finirai par préférer quelques années plus tard parce qu'il aura répondra mieux aux attentes du moment ; tel autre ne se laissera comprendre que lorsque l'existence en aura, pour une raison ou une autre, brusquement éclairé le sens, et je les ajouterai alors à ma sélection.
L'anthologie « libre », personnelle, telle que je la conçois, permet à celui qui la compose de retrancher, d'ajouter, de recomposer sans cesse sa propre somme de poèmes, son propre volume, et de la transformer ainsi au gré des relectures, des mois et des années, des joies et des deuils qui changent perpétuellement notre regard sur les mots et sur leurs significations. C'est dans cet esprit que j'ai recueilli ici tantôt un vers unique, tantôt trois strophes entières, ou encore deux vers séparés de deux autres par des césures (là encore tout à fait subjectives) marquées par des « [...] ».
Mon anthologie est puisée exclusivement dans les recueils que je possède, dont les pages et les marges annotées témoignent d'années de compagnonnage fidèle — depuis ce jour de décembre, il y a quelques années, où j'ai ouvert pour la première fois Le Roman inachevé, sans savoir encore quels bouleversements intérieurs il susciterait.
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Aragon, Morceaux choisis
Soir de tilleul Été
On parle bas aux portes
Tout le monde écoute mes pas
les coups de mon coeur sur l'asphalte
Ma douleur ne vous regarde pas
« Sans mot dire »
Feu de joie (1919)
Ainsi la tristesse succède à la tristesse et le désir s'envole en secouant ses ailes colorées et douces.
« Louis »
Le mouvement perpétuel (1926)
Je m'échappe indéfiniment sous le chapeau de l'infini
Qu'on ne m'attende jamais à mes rendez-vous illusoires
« Les débuts du fugitif »
Le mouvement perpétuel (1926)

Je ferai de ces mots notre trésor unique
Les bouquets joyeux qu'on dépose au pied des saintes
Et je te les tendrai ma tendre ces jacinthes Ces lilas suburbains le bleu des véroniques
Et le velours amande aux branchages qu'on vend
Dans les foires de Mai comme les cloches blanches
Du muguet que nous n'irons pas cueillir avant
Avant ah tous les mots fleuris là-devant flanchent
Les fleurs perdent leurs fleurs au souffle de ce vent
Et se ferment les yeux pareils à des pervenches
Pourtant je chanterai pour toi tant que résonne
Le sang rouge en mon coeur qui sans fin t'aimera
Ce refrain peut paraître un tradéridéra
Mais peut-être qu'un jour les mots que murmura
Ce coeur usé ce coeur banal seront l'aura
D'un monde merveilleux où toi seule sauras
Que si le soleil brille et si l'amour frissonne
C'est que sans croire même au printemps dès l'automne
J'aurai dit tradéridéra comme personne
« Les amants séparés »
Le Crève-Coeur (1941)
Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n'oublierai jamais les lilas et les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés
« Les lilas et les roses »
Le Crève-Coeur (1941)
Dans le trouble sacré qu'enfantent leurs remords
Tout ce qu'ils ont appris leur paraît misérable
Ils doutent du soleil quand le sort les accable
Ils doutent de l'amour pour avoir vu la mort
« Ombres »
Le Crève-Coeur (1941)
Je chantais l'an passé quand les feuilles jaunirent
Celui qui dit adieu croit pourtant revenir
Il semble à ce qui meurt qu'un monde recommence
[...]
Un jour vient où les mots se modèlent aux larmes
Ah fermons ce volet qui bat sans qu'on l'écoute
Ce refrain d'eau tombe entre nous comme une goutte
« Elsa je t'aime »
Le Crève-Coeur (1941)
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux
Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous deux
« Il n'y a pas d'amour heureux »
La Diane française (1944)
Brindilles souvenirs Ah tout ce qui s'accroche
A la traîne qui suit nos pas dans les allées
J'écoute dans mon coeur les gouttes étoilées
Des cascades qui sont la mémoire des roches
Rien qui ne se prolonge en moi comme un sanglot
Un dimanche à bécane ivre de grenadine
Les fleurs d'acacia les boîtes de sardines
Le long de la promenade du Bord de l'Eau
Au-dessus de Saint-Cloud les lumières ont-elles
Cette légèreté que leur donnaient vingt ans
On n'imagine pas comme il faisait beau temps
Poussières du passé Roses de bagatelle
On voudrait que la vie ait la douceur d'un chant
« Absent de Paris »
La Diane française (1944)

Tant qu'un enfant rêvera de l'aurore, tant qu'une rose embaumera la nuit, tant qu'un coeur quelque part éprouvera le vertige, tant qu'un pas chantera sur la chaussée, tant que l'hiver quelqu'un se souviendra du printemps, tant qu'il y aura dans la tête d'un seul homme une manière de musique, et dans le silence une douceur comparable à la femme aimée, tant qu'il flottera un peu de jour sur le monde et sa destinée...
... on entendra la chanson de France.
Tant qu'il y aura dans la dernière maison de l'univers un restant de chaleur et de tendresse, tant que dans la dernière chambre humaine dévastée un bout de miroir encore se souviendra de la beauté, tant qu'une trace de pied nu attestera le passage d'un être de chair et de sang sur une plage, tant qu'un livre sera pour des yeux la porte des songeries, tant que de la cathédrale à l'audace des ponts, de la fresque à la carte postale, et de la prose de Sainte-Eulalie à la parole enregistrée d'un poète qui naîtra, toute forme de la mémoire n'aura pas été saccagée, anéantie...
... on entendra la chanson de France.
« Prose de Sainte Catherine »
Le Nouveau Crève-Coeur (1948)
Un air comme une traîne immense
Un air qui ne finit jamais
Un air d'octobre une romance
Plus douce que le mois de mai
Un air qui toujours recommence
Tes yeux ont le mal d'horizon
Fou qui trouve assez bleu l'azur
A qui le ciel n'est pas prison
Il faut aimer à démesure
Ce n'est pas assez que raison
« Un air d'octobre »
Le Nouveau Crève-Coeur (1948)
Est-ce le souvenir qui ment
Tout sonne si banalement
La flamme seule peut comprendre
Ce que fut autrefois la cendre
Elsa c'est pour toi que je dis
Cette mémoire d'incendie
« Pour toi »
Le Nouveau Crève-Coeur (1948)
J'écris contre le vent majeur et n'en déplaise
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise
L'histoire et mon amour ont la même foulée
« Le rendez-vous perpétuel »
Le Nouveau Crève-Coeur (1948)
Vise un peu ce gâchis de tulle et d'anémones
Ce rêve poussiéreux comme un vieux cendrier
C'est la feuille d'hier sur le calendrier
Le refrain défraîchi d'une chanson d'automne
Vise un peu ce sourire et ce palpitement
Il s'en faudrait d'un rien qu'on se prenne à les croire
N'était la cruauté profonde des miroirs
Et ce reflet fané qui semble un reniement
C'est ma vie il faut bien que je la reconnaisse
C'est ma vie et c'est moi cette chanson faussée
Un beau soir l'avenir s'appelle le passé
C'est alors qu'on se tourne et qu'on voit sa jeunesse
« Le cri du butor, III »
Le Nouveau Crève-Coeur (1948)
Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure
Je me souviens de ce parfum pourtant sans cesse évanoui
Je peux avec les yeux ouverts retrouver mon coeur ébloui
Je me souviens de ma jeunesse au spectacle de la leur
« La beauté du diable »
Le roman inachevé (1956)
La mer la mer au loin dans les vallons où le regard s'enfonce
Par les sentes là-bas vers des romans qu'on n'aura jamais lus
L'automne a jalonné l'effacement des pas dans les talus
Passants légers amants furtifs que rien ne dénoncera plus
Une fois l'escalier de la maison recouvert par les ronces
« Une respiration profonde »
Le roman inachevé (1956)

Tu vois la forme et la limite et déjà touches l'horizon
Pourras-tu finir ce poème avant que ne tombe la foudre
Et cependant tu te prends à jouer avec un dé à coudre
Le poids de ce que tu n'as pas su dire écrase ta raison
Sans titre
Le roman inachevé (1956)
Laissez-moi je voudrais tant arriver au bout de ce poème
Je suis comme un cheval qu'on chasse avec le fouet hors du chemin
Je tords mes pieds dans les cailloux je trébuche à tous les problèmes
Je m'embourbe aux tâches du jour désespérant du lendemain
Et le pis est qu'à tous les pas je heurte contre ce que j'aime
[...]
Laissez-moi Pourquoi me jetez-vous l'un après l'autre la pierre
Pourquoi faut-il toujours discuter tout remettre en question
Est-ce que je ne connaîtrai la paix que dans le cimetière
Est-ce que vous me poursuivrez jusqu'à ce dernier bastion
Est-ce que seul je n'ai pas le droit de m'asseoir dans ma poussière
D'écouter mon coeur de laisser ma tête aller aux rêveries
Est-ce que seul je n'ai pas le droit d'avoir en moi ma douleur
D'être distrait à cause d'elle au milieu du monde proscrit
Est-ce que seul il m'est interdit d'oublier la date et l'heure
Et de laisser chanter en moi ce vieil orgue de Barbarie
« Parenthèse 56 »
Le roman inachevé (1956)
Les myrtes ont des fleurs qui parlent des étoiles
Et c'est de mes douleurs qu'est fait le jour qui vient
Plus profonde est la mer et plus blanche est la voile
Et plus le mal amer plus merveilleux le bien
Je me souviens
Sans titre
Le roman inachevé (1956)
J'entends la douce pluie d'été dans les cheveux mouillés des saules
Le vent qui fait un bruit d'argent m'endort m'éveille à tour de rôle
Je rêve au coeur de la maison qu'entoure le cri des oiseaux
Je mêle au passé le présent comme à mes bras le linge lourd
Et cette nuit pour moi la mémoire fait patte de velours
Tout prend cette clarté des choses dans la profondeur des eaux
« Le mot "vie" »
Le roman inachevé (1956)
Ô la nostalgie de retrouver de vieilles cartes postales
Où le ciel est toujours bleu l'arbre toujours vert la mer étale
Sans doute on ne les met dans l'album que pour les photographier
Je suis seul à savoir ce que l'écriture au dos signifie
Les diminutifs les phrases banales
Je me souviens de nuits qui n'ont été rien d'autre que des nuits
Je me souviens de jours où rien d'important ne s'était produit
Un café dans le bois près de la gare à Saint-Nom-la-Bretèche
Le bonheur extraordinaire en été d'un verre d'eau fraîche
Les Champs-Elysées un soir sous la pluie
Sans titre
Le roman inachevé (1956)
Elle n'aimait que ce qui passe et j'étais la couleur du temps
Et tout même l'Île Saint-Louis n'était pour elle qu'un voyage
Elle parlait d'ailleurs Toujours d'ailleurs je rêvais en l'écoutant
Comme à la mer un coquillage
[...]
Cette vie insensiblement chante pour nous les yeux fermés
Parler parler boire et danser tant que la nuit le jour l'épouse
Il y a toujours quelqu'un là pour qui le temps file en fumée
Sur le rythme et l'accent d'un blues
Sans titre
Le roman inachevé (1956)
Inexorablement je porte mon passé
Ce que je fus demeure à jamais mon partage
C'est comme si les mots pensés ou prononcés
Exerçaient pour toujours un pouvoir de chantage
Qui leur donne sur moi ce terrible avantage
Que je ne puisse pas de la main les chasser
Cette cage des mots il faudra que j'en sorte
Et j'ai le coeur en sang d'en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir où donc en est la porte
Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties
Je bats avec mes poings ces murs qui m'ont menti
Des mots des mots autour de ma jeunesse morte
Sans titre
Le roman inachevé (1956)
Et la vie a passé le temps d'un éclair au ciel sillonné
J'écoute au fin fond de moi le bruit de mes propres pas s'éteindre
J'entends ma propre chanson qui se fatigue de se plaindre
Je compte tout bas sur mes doigts les jours les mois les années
Sans titre
Le roman inachevé (1956)
Que cette interminable nuit paraît à mon coeur longue et brève
Le poème a comme la vie un caractère d'insomnie
On se retourne on cherche on fuit pour se souvenir on oublie
C'est l'existence tout entière avec ses réveils et ses rêves
« Les pages lacérées »
Le roman inachevé (1956)
Celui qui n'a jamais ainsi senti s'éteindre
Ce qu'il aime peut-il comprendre ce que c'est
Sans titre
Le roman inachevé (1956)
Sa première pensée appelle son amour
Elsa L'aurore a brui du ressac des marées
Elsa Je tombe Où suis-je Et comme un galet lourd
L'homme roule après l'eau sur les sables du jour
Donc une fois de plus la mort s'est retirée
Abandonnant ici ce corps à réméré
Ce coeur qui me meurtrit est-ce encore moi-même
Quel archet sur ma tempe accorde un violon
Elsa Tout reprend souffle à dire que je t'aime
Chaque aube qui se lève est un nouveau baptême
Et te remet vivante à ma lèvre de plomb
Elsa tout reprend souffle à murmurer ton nom
« Prose du bonheur et d'Elsa »
Le roman inachevé (1956)
Je n'ai plus l'âge de dormir
J'écris des rimes d'insomnie
Qui ne dort pas la nuit s'y mire
Signe couché de l'infini
Qui ne dort pas veiller lui dure
Des semaines et des années
Sa bouche n'est qu'un long murmure
Dans la chambre des condamnés
[...]
Le temps ce miroir à trois faces
Avec ses volets rabattus
Futur et passé qui s'effacent
J'y vois le présent qui me tue
[...]
Qui ne dort pas cherche une porte
Dans le mur des obsessions
Qui des deux sera la plus forte
L'ombre ou l'imagination
Sans titre
Elsa (1959)
Un jour Elsa mes vers que leur ajouterais-je
D'autres qui les liront le diront après nous
Mon bras est assez fort pour lier tes genoux
Ne compte pas sur moi que l'étreinte s'abrège
Il n'est plus de saison pour la rose vois-tu
Car ceux-là qui vont lire un jour Elsa mes vers
N'y peuvent séparer ton nom de l'univers
Et leur bouche de chair modèle ta statue
« Un jour Elsa ces vers »
Elsa (1959)
Je n'ai de rien gardé mémoire ombre dans moi me semble-t-il
Que tu ne viennes t'y asseoir et longtemps m'y parler tout bas
Ta main me touche et c'est le soir le bruit y meurt le coeur y bat
Il n'est quartier que tu n'y sois reine à jamais de cette ville
Je n'aime rien que par ta grâce et Paris ne m'est que d'Elsa
De promenade aurais-je envie où je ne te suive à la trace
Qu'aurai-je écrit qui ne s'efface à moins que ton parfum n'y passe
Le long des murs de notre vie où le crayon du temps s'usa
Sans titre
Il ne m'est Paris que d'Elsa (1964)

Je n'ai de nuit que ton absence
Blessure qu'où tu m'es partie
Rien que de toi n'a pour moi sens
Et tout sans toi n'est que menti
Sans toi tout m'est anéanti
« Du peu de mots d'aimer »
Appendice au Voyage de Hollande et autres poèmes (1965)
Je suis à tout jamais ta scène et ton théâtre
Où le rideau d'aimer s'envole n'importe où
L'étoile neige en moi son éternel mois d'août
Rien n'a calmé ce coeur en te voyant de battre
Il me fait mal à force et rien ne m'est si doux
« Du peu de mots d'aimer »
Appendice au Voyage de Hollande et autres poèmes (1965)
Je dirai la messe d'Elsa sur les marches du soir profond
Quand les oiseaux quittent le ciel où la fin du jour se confond
[...]
Je dirai la messe d'Elsa dans la raison de ma folie
Dans la mémoire de l'oubli jusqu'en mes liens si l'on me lie
« Introït », in « La Messe d'Elsa »
Appendice au Voyage de Hollande et autres poèmes (1965)
La nuit [...] est la liberté des sanglots
La fin de toute contenance et le visage à son aise au malheur abandonné
Ce grand désordre de soi-même et personne à qui de rien rendre compte
Je peux me coucher sur la terre et la mordre et crier pardon
Agiter les bras courir Tout à coup me jeter à genoux sans honte
La nuit c'est le droit au malheur le droit d'être faible et nu dans les draps
Comme un immense linceul qui couvre votre vie et votre tête
Dans la veille ou le rêve enfin le droit de ne plus faire semblant
« La nuit »
Les Poètes (1969)
Partir on se dit c'est partir et peu nous importe comment
Puisque aussi bien vivre ou mourir l'un comme l'autre n'a de sens
Il s'agit d'être ivre ou courir ce monde cruel et dément
« L'auteur élève la voix »
Les Poètes (1969)
Le ciel en moi des mots son scintillement vague
Cette multitude étoilée en moi
Je n'en ai pas fini de m'émerveiller des mots De cette nuit
Des mots en moi De cette poussière en moi d'un long dimanche
Cette lumière à l'infini divisée et qui m'expliquera
Les étranges accouplements de leurs kaléidoscopies
La collision des couleurs les architectures du chant
Cosmos intérieur beau comme les mains jointes
Je n'en ai pas je n'en aurai jamais fini de m'émerveiller
De ces formations de cristaux de ces précipitations de la parole
De ces geysers du sens ces eaux des profondeurs surgies
Au grand jamais fini de cette catastrophe sans fin de la pensée
Je suis le siège d'un séisme je suis à la ligne de fraction
L'affleurement du feu qui forme un alphabet ineffable
A la limite de la mort et de la vie.
« Discours (7) »
Les Poètes (1969)

Il n'y a pas un pouce de ma chair ou de mon âme qui ne porte
Marque d'une mutilation qui ne soit mémoire d'une plaie
La mer extérieure a fait cruellement de mon coeur ce galet
Il grince en moi ce coeur comme une porte
Mon corps se souvient dans sa peau de toutes les blessures des années
On dure ainsi longtemps durci Tout ce qu'il faut avant qu'on en périsse
Et pour avoir étreint le monde on n'est tout entier qu'une cicatrice
Le vieux cuir tanné d'un tambour damné
« Discours (8) »
Les Poètes (1969)
Tout t'appartient Je suis tout entier ton domaine
Ma mémoire est à toi Toi seule t'y promènes
Toi seule vas foulant mes sentiers effacés
Mes songes et mes cerfs t'y regardent passer
[...]
Ce sont tes yeux ouverts sur les temps désunis
Jusque dans mon sommeil Elsa mon insomnie
« Elsa entre dans le poème »
Les Poètes (1969)
Je me tiens sur le seuil de la vie et de la mort les yeux baissés les mains vides
Et la mer dont j'entends le bruit est une mer qui ne rend jamais ses noyés
Et l'on va disperser mon âme après moi vendre à l'encan mes rêves broyés
Voilà déjà que mes paroles sèchent comme une feuille à ma lèvre humide
[...]
Cette vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent
Les courants d'air claquent les portes et pourtant aucune chambre n'est fermée
Il s'y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu'on n'en peut plus baisser la herse
« Épilogue »
Les Poètes (1969)














