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Dimanche : impressions poétiques


« Oh ! la tristesse des dimanches de province, les volets fermés et les outils au repos, le passant rare dans l'isolement léthargique des rues et tant de cloches dans l'air ! il faut avoir vécu tout enfant comme moi leur morne somnolence, à ces tristes dimanches, tristes comme un jour de Toussaint, pour en comprendre le vague et la torpeur et le charme à la fois ouaté et monotone, à la longue endormant pour les nerfs et le cœur. »

Jean Lorrain, Sonyeuse, 1891


Manhã preguiçosa (Matin paresseux), Ramon Casas, 1900

Il y a les dimanches maussades ; où le soir agonise, les histoires sont funestes, les raffales sont mesquines, les rythmes saignent, la grève est morte, les nuits sont monotones, le soleil est morne, l'ennui est pâle — et les dimanches heureux ; où les fruits sont beaux et mûrs, le pré est clair et plein de fleurs, les nids vibrent de joyeux chants, et le ciel est enivré... C'est un jour doux-amer, « les sanglots sont de miel ». Le dimanche, la mélancolie se mêle à la beauté (Léon Tonnelier). La joie est « un peu tristement amusée/Comme une odeur obscure et close de musée » (Fernand Gregh). Autant d’impressions dont ces poèmes sont les mille reflets. Quand le calme dominical est parfois l'occasion d'épanchements et de confidences, Laforgue compare son cœur à un « tas de lettres déchirées », Rodenbach grelotte, et a peur « du spleen hebdomadaire où ce jour [l]e ramène », Francis Jammes s'interroge « Je ne sais pas. Qu’est-ce que je sais ? Est-ce que je vis ? Est-ce que je rêve ? » « Je ne sais pourquoi je suis triste aujourd'hui », écrit Léon Bocquet devant sa fenêtre, d'où il contemple les cloches grises et l'ennui d'un enfant, dans la rue, qui s'amuse d'un caillou. C'est le temps des regrets : lorsqu'il est terne, le dimanche est un désœuvrement, une journée d'automne teintée d'ocre où le temps s'écoule trop lentement. Il fait lourd, tiède, les maisons sont tapies dans l'ombre et l'atmosphère est moite. Ouatée. Étouffée. On prie. On patiente, anxieusement, l'âme lasse et pesante. On n'ose troubler ce grand recueillement, on observe en se taisant. Attendons la semaine suivante… Car il arrive que le dimanche soit doux, comme un grand Printemps. Alors tout est léger, virevolte en harmonie. Les sens sont exaltés ; la vie est un ciel mauve et rosé sous lequel le moindre effluve, le moindre souffle, ramène l'esprit aux réminiscences d'un amour qui débute. « On rêve un roman que le cœur voudrait vivre » ; on songe à « quelque rêve obscur, un souvenir peut-être ». Puis on est guilleret, on vivote. « L'après-midi se passe à flirter au tennis ». On se promène en bicyclette sous « l'or des branches » et l'on rêve de goguettes, où danser et boire de la « limonade et du vin blanc » ; plaisirs que l'on ne s'autorise que ce jour, puisque le soleil est haut et brille fort, que l’avenir semble nous tendre les bras et qu'on ne songe pas encore au lundi qui rôde quelque part. A chacun son dimanche ; et la confession de l'autre devient parfois la nôtre. Ces poèmes disent tout cela, et plus encore.



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Choix de poèmes


Dimanches

Jules Laforgue, Des fleurs de bonne volonté, 1890 (posthume) J’aurai passé ma vie à faillir m’embarquer

Dans de bien funestes histoires,

Pour l’amour de mon cœur de Gloire !….

— Oh ! qu’ils sont chers les trains manqués

Où j’ai passé ma vie à faillir m’embarquer !….


Mon cœur est vieux d’un tas de lettres déchirées,

Ô Répertoire en un cercueil

Dont la Poste porte le deuil !…..

— Oh ! ces veilles d’échauffourées

Où mon cœur s’entraînait par lettres déchirées !….


Tout n’est pas dit encor, et mon sort est bien vert.

Ô Poste, automatique Poste,

Ô yeux passants fous d’holocaustes,

Oh ! qu’ils sont là, vos airs ouverts !….

Oh ! comme vous guettez mon destin encor vert !


(Une, pourtant, je me rappelle,

Aux yeux grandioses

Comme des roses,

Et puis si belle!….

Sans nulle pose.


Une voix me criait : « C’est elle ! Je le sens ;

« Et puis, elle te trouve si intéressant ! »

— Ah ! que n’ai-je prêté l’oreille à ses accents !…)



Complainte d'un autre dimanche

Jules Laforgue, Les Complaintes, 1885


C’était un très-au vent d’octobre paysage,

que découpe, aujourd’hui dimanche, la fenêtre,

avec sa jalousie en travers, hors d’usage,

où sèche, depuis quand ! Une paire de guêtres

tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.


Un couchant mal bâti suppurant du livide ;

le coin d’une buanderie aux tuiles sales ;

en plein, le val-de-grâce, comme un qui préside ;

cinq arbres en proie à de mesquines rafales

qui marbrent ce ciel crû de bandages livides.


Puis les squelettes de glycines aux ficelles,

en proie à des rafales encor plus mesquines !

ô lendemains de noce ! ô brides de dentelles !

Montrent-elles assez la corde, ces glycines

recroquevillant leur agonie aux ficelles !


Ah ! Qu’est-ce que je fais, ici, dans cette chambre !

Des vers. Et puis, après ! ô sordide limace !

Quoi ! La vie est unique, et toi, sous ce scaphandre,

tu te racontes sans fin, et tu te ressasses !

Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?


Ce fut un bien au vent d’octobre paysage…



Dimanche matin

Émile Verhaeren, Les Flamandes, 1883


Oh ! Les éveils des bourgades sous l’or des branches,

Où courent la lumière et l’ombre — et les roseaux

Et les aiguilles d’or des insectes des eaux

Et les barres des ponts de bois et leurs croix blanches.


Et le pré plein de fleurs et l’écurie en planches

Et le bousculement des baquets et des seaux

Autour de la mangeoire où grouillent les pourceaux,

Et la servante, avec du cru soleil aux manches.


Ces nets éveils dans les matins ! — Des mantelets,

Des bonnets blancs et des sarraus, par troupelets,

Gagnaient le bourg et son clocher couleur de craie.


Pommes et bigarreaux ! — Et, par-dessus la haie

Luisaient les beaux fruits mûrs, et, dans le verger clair,

Brusque, comme un sursaut, claquait du linge en l’air.


Dimanche soir

Albert Giraud, Hors du siècle, 1888


La campagne est muette, et l'horizon s'endort.

Les rêves du passé tournent dans la lumière ;

Le soleil agonise et comme une poussière

Disperse au fond du ciel sa pensive âme d'or.

Les rêves du passé tournent dans la lumière ;

La campagne est muette et l'horizon s'endort.


Loin, très loin, tout là-bas, dans la paix du dimanche,

Domine un coeur solitaire effrayé par la nuit

Et prêt à se briser d'amertume et d'ennui,

Lentement, lentement un vieil orgue s'épanche,

Comme un coeur solitaire effrayé par la nuit,

Loin, très loin, tout là-bas, dans la paix du dimanche.


Ô cruelle douceur des baisers défendus !

Ô douce cruauté des lèvres qui dédaignent !

Je vous entends vibrer dans ces rythmes qui saignent,

Vous êtes un rappel des paradis perdus,

Ô douce cruauté des lèvres qui dédaignent !

Ô cruelle douceur des baisers défendus !


On dirait une voix pleurant la mort de l'heure...

Un soir pareil luira pour vous, ô mon amour !

Où la morne distance et la chute du jour

Vous parleront de moi dans un orgue qui pleure !

Un soir pareil luira pour vous, ô mon amour !...

On dirait une voix pleurant la mort de l'heure !...


Dimanche de juin

François Coppée, Les Paroles sincères, 1891

Nul ne sait s’amuser que les petites gens,

Dont le repos plus rare a la gaîté plus franche.

Je m’en vais aujourd’hui ― c’est l’été, c’est dimanche ! ―

Laisser mes prétendus plaisirs intelligents.


Ma mignonne, les nids vibrent de joyeux chants ;

Dans le ciel enivré la lumière s’épanche.

Je veux, par les blés verts, suivre ta robe blanche,

Et cueillir avec toi de gros bouquets des champs.


Car, toi, tu sors du peuple, et jadis, pauvre fille,

Cachant sous tes gants frais des piqûres d’aiguille,

Tu connus la valeur des dimanches d’été.


A toi seule je dois quelques heures fleuries.

En route, et plantons là mes vaines rêveries.

Le bon soleil et toi, voilà la vérité !



Dimanche : un pâle ennui d'âme, un désoeuvrement

Georges Rodenbach, Le Règne du Silence, 1891


Dimanche : un pâle ennui d'âme, un désoeuvrement De doigts inoccupés tapotant sourdement Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte ; — Ah ! Ce gémissement du verre qu'on ausculte ! —

Dimanche : l'air à soi-même dans la maison D'un veuf qui ne veut pas aider sa guérison Quand les bruits du dehors se ouatent de silence.

Dimanche : impression d'être en exil ce jour,


Long jour que le chagrin des cloches influence,

Et sans cesse ce long dimanche est de retour !

Ah ! Le triste bouquet des heures du dimanche ;

C'est un triste bouquet de fleurs qui lentement


Meurt dans un verre d'eau sur une nappe blanche...

M'en sauver, le pourrai-je ? Et l'éviter, comment ?

Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées

Où mon coeur otieux s'en va dans les fumées.


J'en ai l'obsession, j'en ai peur, j'en ai froid

Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène :

Tandis que je me leurre au long de la semaine,

Flux et reflux de jours qui s'accroît et décroît,


Dont l'écume est un peu de vanité qui chante,

Voici que le repos dominical me hante

Et déjà m'apparaît comme un repos amer,


Repos nu d'une grève au départ de la mer,

Grève morte du long dimanche infinissable

Qui coagule au loin ses silences de sable...



de Soir, IV

Max Elskamp, Dominical, 1892

Mais voici venir une maladie, le dimanche a pris un mal de langueur, le dimanche est bas d’une maladie, et les médecins venus l’abandonnent le vieux dimanche, puisqu’il doit mourir ; et les médecins venus l’abandonnent. Mais, auprès de lui, restez sans rien dire les enfants auprès des grandes personnes. Mais, auprès de lui, restez sans rien dire, avec les douces sœurs noires qui pleurent de cloches, et toutes les demi-heures, avec les sœurs noires douces qui pleurent.

Mais habituez-vous à voir mourir, les yeux aux cadrans attendant les heures, mais habituez-vous à voir mourir, et faites taire les enfants qui pleurent, et faites taire ceux qui très-faux chantent seuls au repas languissant de sept heures ; et les plus petits des nuits décevantes, et trop tôt couchés pour avoir sommeil, mais envoyez-leur les bonnes servantes. Or, faites venir les femmes qu’il aime, le dimanche, et qu’il a vues au soleil ; faites venir vite celles qu’il aime ; mais prenez pitié du soir de soi-même, au dimanche qui ne sait pas mourir, après le départ de Celle qu’on aime.



Dimanches parisiens

Éphraïm Mikhaël, Œuvres de Éphraïm Mikhaël : poésie, poèmes en prose, 1890


Sous le ciel gris lavé d'opale

Et qu'un soleil aux rayons lents

Poudre d'or vaporeux et pâle,

Elles vont à pas nonchalants ;


Roses de froid sous les voilettes

Elles passent, laissant dans l'air

Une senteur de violettes

Mourantes, et de blonde chair.

***

Elles ne vont ni vers l'église

Où, sur les mystiques autels,

L'encens qui monte symbolise

L'élan des esprits immortels ;


Ni vers les discrètes alcoves

Où le mousseux déroulement

Des rideaux jusqu'aux tapis fauves

Ruisselle langoureusement.


Sur les promenades banales

Elles vont montrer leurs velours

Et les richesses hivernales

Des manteaux orgueilleux et lourds.


Elles passent, frêles poupées

Aux yeux cruellement sereins,

Adorablement occupées

A bien cambrer leurs souples reins,


A faire entrevoir leur chair d'ambre

Et leurs cheveux d'or blond ou roux,

Et, sur le verglas de Décembre,

Leur robe a de royaux froufrous.


Mais le long dimanche, plus triste

Que les plus monotones nuits,

Dans leurs yeux de froide améthyste

A mis la fièvre des ennuis.


***


Ô Promeneuses des jours blêmes

D'hiver et des dimanches longs,

Nous, les chiffonneurs de poèmes,

Mignonnes, nous vous ressemblons,


Et, sans Amour et sans Prières,

Nous allons montrer, indolents,

Notre manteau de Rimes fières

Qui fait des froufrous insolents.


Mais un Ennui vague ensommeille

Notre marche lente à travers

Une vie égale, et pareille

Aux dimanches gris des hivers.

Dimanche des Rameaux...

Francis Jammes, De l'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir, 1898

Les blancs hameaux, les ormeaux, les sureaux, les roseaux, les fuseaux, les bestiaux s’endorment comme des oiseaux. À l’ombre des feuilles, les eaux lentes se recueillent dimanchement. Ô Rousseau ! Où sont les sons des chalumeaux ? Les moutons sur les prairies fleuries sont monotones. J’ai accompagné le long des haies matinales le facteur rural... Les cloches sonnaient larges et toutes, comme des gouttes d’orage. Mon cœur fleurissait et je prosternais mon âme inquiète et calme vers les noires éminences des coteaux sur qui est l’azur. Les nuages blancs, malgré le beau temps, semblaient lourds d’eau d’ouragan. Nous sommes allés dans les allées creusées par les ondées. Les murs des chaumières avaient des éviers de pierre, de fougères et de lierre. Maintenant je prie, ô mon Dieu, mon Dieu, devant le ciel bleu où un moineau crie.

1897.


Les dimanches...

Francis Jammes, De l'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir, 1898 Les dimanches, les bois sont aux vêpres.

Dansera-t-on sous les hêtres ? Je ne sais… Qu’est-ce que je sais ?

Une feuille tombe de la croisée...

C’est tout ce que je sais...

L’église. On chante. Une poule.

La paysanne a chanté, c’est la fête.

Le vent dans l’azur se roule.

Dansera-t-on sous les hêtres ?

Je ne sais pas. Je ne sais.

Mon cœur est triste et doux

Dansera-t-on sous les hêtres ?

Mais tu sais bien que, les dimanches, les bois sont aux vêpres.

Penser cela, est-ce être poète ?

Je ne sais pas. Qu’est-ce que je sais ?

Est-ce que je vis ? Est-ce que je rêve ?

Oh ! ce soleil et ce bon, doux, triste chien…

Et la petite paysanne

à qui j’ai dit : vous chantez bien…

Dansera-t-elle sous les hêtres ?

Je voudrais être, voudrais être

celui qui lentement laisse tomber,

comme un arbre ses baies,

sa tristesse pareille, sa tristesse

pareille aux bois qui sont aux vêpres.


Juin 1897.


Dimanche automnal

A Léon Deubel

Floris Delattre, Le Verger défleuri, 1905

I

Ce dimanche automnal s'infinise, et ressemble

En sa douceur quiète et ténébreuse ensemble

Au royaume, un instant entrevu, de la mort.

Les arbres jaunissants, où le soleil accroche

Un peu de sa tiédeur dernière et de son or,

S'effeuillent gravement, comme des encensoirs

Balancés sur le rythme vespéral des cloches.

Dans le ciel, gris déjà de l'approche du soir,

Les tours et les clochers émergent, dont les pierres

S'imprègnent de recueillement et de prière,

Tandis que les maisons aux persiennes mi-closes

S'inondent, un moment, de crépuscule rose,

Et s'imprécisent, sous les pâlissants reflets

De mauve, de lilas vaporeux, d'améthyste,

Frémissantes déjà du lourd silence triste

Qui suit la splendeur brève des apothéoses.


Dimanche d'octobre

Léon Bocquet, Les Cygnes noirs, 1906


Ce jour a la beauté grave d'une élégie.

C'est octobre. Il fait las. Il fait tiède. Parfois,

Le vent furtif détache une feuille rougie

Au platane mourant qui couronne les toits.


Des cloches dans le ciel annoncent le dimanche ;

Entre leurs courts repos le silence est plus grand

Et l'heure, dévêtue et seule, vide et blanche,

S'éloigne avec lenteur d'un pas indifférent.


Dans le désoeuvrement maussade de la rue,

Un enfant ennuyé pousse un caillou qui luit

Comme en plein champ, là-bas, ce soc bleu de charrue.

Et je ne sais pourquoi je suis triste aujourd'hui.


Mais quelque rêve obscur, un souvenir peut-être,

Et le charme attendri du paysage roux

Me retiennent souffrant et veule à ma fenêtre

A regarder mourir l'automne amer et doux...


***


Le calme, maintenant, dans l'heure vide et blanche,

Comme un oiseau qui va dormir, s'est abattu ;

Le spleen hebdomadaire a conquis le dimanche

Où le bruit de la vie et des cloches s'est tu.


On dirait qu'il existe en mon coeur une absence.

Serait-ce que j'attends quelqu'un qui me revient ?

Ah ! si passait encor la vieille diligence !...


Mais il n'en descendrait personne, tu sais bien...


Dimanche

Léon Tonnelier, La Flûte d'ébène, 1908


I


C'est dimanche en mon corps...

Je suis la maison blanche

Où tout est propre, où tout reluit, même la clenche

Que souilla tant de fois quelque amour passager.

Mon coeur, comme un enfant, danse d'un pas léger,

Et mon âme, amoureuse et fraîche de bien-être,

En riant dans mes yeux se penche à sa fenêtre.

Si le chaume du toit a brusquement déteint

C'est encor de l'été, comme à la Saint-Martin,

Qui promène en longs fils le lin blanc de la Vierge.

L'Illusion m'habite. Un Rêve pur l'héberge

Et le Verbe qui chante au seuil de ma maison

Est presque un Chrysostome habillé de toison.

Avant que la demeure ait perdu sa plaisance

Daigne encor l'éblouir de ta jeune présence,

Ô bel et tendre amour qui l'enchantas soudain !

L'espalier donne aux murs une âme de jardin,

Et pour peu que vers moi tu viennes ce dimanche

Tu verras luire encor du soleil sur la clenche.


II


C'est dimanche en mon âme...

Et je m'évangélise.

J'entends prier au loin les cloches d'une église

D'où sort l'orphelinat comme un long ruban bleu.

Encens d'humilité qui traîne aux pieds d'un Dieu,

Tu ne me grises plus. Mais ce jour me rappelle

Certain cloître entr'ouvrant au public la chapelle

Où l'abbé Didelot, aumônier des prisons,

Venait agenouiller d'ardentes oraisons.

Nouveau Vincent de Paul blâmant les guillotines,

Il ne parlait qu'amour aux soeurs visitandines,

Et toute ardeur mystique était humaine en lui.

Autres temps, autres moeurs ! Vois, mon âme ! Aujourd'hui !

Les dames du beau monde et leurs grandes fillettes

Froufroutent dans la nef en troublantes toilettes

Dont se fût éjoui le subtil Fragonard.

Elles ouvrent par chic quelque missel mignard,

Et la main qui les signe, étroitement gantée,

Offre de l'eau bénite à plus d'un jeune athée...

L'après-midi se passe à flirter au tennis.

Le clair corsage à jour trahit des chairs de lis,

Et l'on rêve un roman que le coeur voudrait vivre...

Le soir, à la musique, on s'assourdit de cuivre

Sous les lourds marronniers du parc délicieux,

Et, pour mieux voir en soi, l'on ferme un peu les yeux...


III


C'est dimanche en mon coeur...

Un dimanche ouvrier

Qui flâne extra muros. J'entends rire et crier

Au seuil du grand bois sourd des familles nombreuses.

Les viragos du peuple y sont presque amoureuses.

Un air d'accordéon y valse avec langueur.

L'escarpolette y berce un grisant mal de coeur.

Toute étreinte virile y culbute dans l'herbe

Au revers des talus une garce superbe

Qui lutte par instinct et cède par amour.

Mon coeur bat la campagne où ripaille un faubourg.

L'on s'y grise un peu trop, l'ivresse est coutumière.

Du nu d'enfants s'y baigne en des flots de lumière.

Chaque couple est joyeux comme un oiseau des bois.

Le chant sentimental y succède au grivois

Et la mélancolie à la gaîté se mêle.

La bouche des petiots y cherche la mamelle,

Et ça sent bon la vie humaine, sans rancoeur

D'avoir peiné six jours...

C'est dimanche en mon coeur...


Le Dimanche

Fernand Gregh, La Beauté de vivre, 1910 Le Dimanche, il y a quelque chose dans l'air

D'autre, de plus tranquille ensemble et plus avide ;

Il semble que le vent, vague ou vif, soit plus vide,

Et que plus d'infini rêve au ciel sombre ou clair.


Un pâle ennui, brouillard où luit comme un éclair

Un rire, un cri, propage une langueur torpide ;

Le son est plus diffus, et l'écho moins rapide :

On se croirait à l'aube, en automne, sur mer...


C'est une joie un peu tristement amusée,

Comme une odeur obscure et close de musée,

Comme un écho mineur et las de fêtes proches ;


C'est comme un bruit épars de prières de vierges,

Comme un rayonnement invisible de cierges,

Comme un bourdonnement silencieux de cloches.

Dimanches de banlieue

Jean de la Ville de Mirmont, Autres poèmes, in Les dimanches de Jean Dézert suivi de L'Horizon chimérique, Autres poèmes, Contes (réédition chez La Table Ronde, 2013). Dimanches de banlieue et retour en troisième,

Limonade et vin blanc, tous les plaisirs que j'aime.


Ô les goguettes, les goguettes, les goguettes !

Artilleurs langoureux cueillant des pâquerettes !

Grand'route, grand soleil, amour et bicyclettes !

Tous les clairons chantant : "As-tu vu la casquette ?"

Une petite amie, un peu maigre, qui dit :

"Quel dommage, mon vieux, que demain soit lundi !"


Dimanche de banlieue et retour en troisième !

Puis là-haut, tout là-haut, la lune : diadème.


Novembre 1911.



Dimanches

Léon-Paul Fargue, Pour la musique, 1914


Des champs comme la mer, l'odeur rauque des herbes,

Un vent de cloches sur les fleurs après l'averse,

Des voix claires d'enfant dans le parc bleu de pluie, Un soleil morne ouvert aux tristes, tout cela

Vogue sur la langueur de cet après-midi...

L'heure chante. Il fait doux. Ceux qui m'aiment sont là...


J'entends des mots d'enfant, calmes comme le jour.

La table est mise simple et gaie avec des choses

Pures comme un silence de cierges présents...


Le ciel donne sa fièvre hélas comme un bienfait...

Un grand jour de village enchante les fenêtres...

Des gens tiennent des lampes c'est fête et des fleurs...


Au loin un orgue tourne son sanglot de miel...

Oh je voudrais te dire...



Dimanche

Albert-Paul Granier, Les Coqs et les Vautours, 1917


Les cloches tintent dans la pluie,

tintent et tintent timidement,

les cloches appellent lointainement

vers ceux, là-bas, qui sont partis

dans le brouillard des infinis...


La petite église, triste et grise,

grande, à peine comme une chapelle,

la petite église,

agenouillée parmi ses morts,

timide et plaintive, appelle

ceux qui veulent la consoler.


Les soldats, descendus par grappes

des granges et des greniers,

— manteaux boueux, visages hâves —

montent en flot

vers le petit enclos

où l'église veille ses morts.


La petite église s'étonne

d'avoir tant de fidèles encor,

la petite église est contente,

et ses vitraux, sous le soleil soudain,

éparpillés d'azur et d'or,

sourient parmi la pluie en larmes

comme un visage ému.


Entre les murs crépis de chaux,

qu'orne en de naïfs tableaux,

un très ancien chemin de croix,

les soldats se sont serrés

et pressés en rangs uniformes,

et, de toutes leurs voix jeunes et vibrantes,

ils chantent des cantiques et des psaumes

d'autrefois.


La vieille église est contente :

Jamais elle n'a eu tant de fidèles,

et jamais son clocher frêle

n'a retenti d'un pareil choeur.


Les âmes des soldats, éparses sous la voûte,

vibrent dans les versets, chacune et toutes,

les âmes sont dardées en un faisceau resplendissant

vers l'ostensoir enrayonné.


La petite église est contente,

et, sous la pluie ronronnante,

maintenant, les cloches chantent...


Septembre 1914.



Dimanche

Fernand Gregh, Couleur de la vie, 1927


Ô douceur de l'après-midi de ce dimanche

Où tout est simple et pacifique et tendre et bon !

Loin, une cloche épand un son, un son, un son

Dans un ciel fait de clarté blanche.


Il flotte sur le vent plus tiède un goût de miel :

Les ormes sont en fleur dans la forêt voisine.

Au-dessus du toit pend en grappes la glycine

Qui se balance bleu sur bleu contre le ciel.


On a senti ce vent affluer dans l'enfance

Sur les Fête-Dieu aux draps blancs ;

L'écho des bruits de la semaine est en vacance ;

C'est fin de Mai sur les jardins et sur les champs,


Il suffit que pendant un moment rien ne souffre :

Le mal est oublié ; le monde a presque un sens.

Là-bas dans l'herbe jouent beaux, heureux, innocents,

Les enfants adorés qui nous poussent au gouffre.



Dimanche de mai

Fernand Gregh, Couleur de la vie, 1927


Le paradis ? C'était un dimanche de Mai,

A quatre heures du soir, par un temps tiède et bleu.

Tous les chênes étaient en fleur, l'air embaumait ;

Et c'était cette odeur, la présence de Dieu.


Qu'allons-nous donc chercher le bonheur, avec tant,

Tant de peine, au travers de tant de passions ?

Le bonheur, c'est de voir dans un ciel palpitant

Des nuages ourlés fuir en processions...


Le printemps, c'est pour tous la patrie ! Il ne faut

Qu'un peu d'herbe au soleil sous des rameaux bercés

Pour connaître de tous les systèmes passés

Le but le plus secret et l'effort le plus haut !


Un jour l'homme aura su captiver le printemps

Comme il sait aujourd'hui recréer des soleils,

Et, tous alors devant la joie étant pareils,

Tous les maux qui nous font malheureux et méchants

S'envoleront ainsi qu'une brume des champs !



Dimanche après-midi

Paul Éluard, Poésie et Vérité 1942, 1942


S'enlaçaient les domaines voûtés d'une aurore grise dans un pays gris, sans passions, timide,

S'enlaçaient les cieux implacables, les mers interdites, les terres stériles,

S'enlaçaient les galops inlassables de chevaux maigres, les rues où les voitures ne passaient plus, les chiens et les chats mourants,

S'auréolaient de pâleur charmante les femmes, les enfants et les malades aux sens limpides,

S'auréolaient les apparences, les jours sans fin, jours sans lumière, les nuits absurdes,

S'auréolait l'espoir d'une neige définitive, marquant au front la haine,

S'épaississaient les astres, s'amincissaient les lèvres, s'élargissaient les fronts comme des tables inutiles,

Se courbaient les sommets accessibles, s'adoucissaient les plus fades tourments, se plaisait la nature à ne jouer qu'un rôle,

Se répondaient les muets, s'écoutaient les sourds, se regardaient les aveugles

Dans ces domaines confondus où même les larmes n'avaient plus que des miroirs boueux, dans ce pays éternel qui mêlait les pays futurs, dans ce pays où le soleil allait secouer ses cendres.

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