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Hermann Hesse : La clé du bonheur


Hermann Hesse (1877 -1962)



Extraits de :


La clé du bonheur n'est qu'en soi-même


[Postface de Lionel Richard à "Lettre à un jeune artiste", d'Hermann Hesse]




Toute l'oeuvre de Hermann Hesse n'est que la réponse à un mal d'être qui, dans son adolescence, le pousse à des crises de désespoir et qu'il finit par surmonter. Pourquoi va-t-il, à quinze ans, jusqu'à tenter de se suicider ? Par chagrin d'amour, comme beaucoup d'adolescents, mais aussi et surtout par impossibilité de se trouver en harmonie avec le monde.


Comme il l'a expliqué en 1925 dans un court bilan autobiographique, il avait décidé, à treize ans, qu'il serait poète ou rien du tout. Sa conduite devint alors insupportable à son entourage. Il s'enfuit du séminaire de théologie de Maulbronn, où ses parents l'avaient placé comme élève. Ensuite, il fut renvoyé du lycée où il avait été inscrit. Ce qu'il ne voyait pas, a-t-il dit, c'était le "moyen d'accorder la voix de son propre coeur à celle du monde tel qu'il est".


D'échec en échec, après avoir notamment travaillé dans un atelier de mécanique de sa ville natale, il aboutit à un apprentissage de libraire. Son amour des livres lui donne dès lors la volonté de persévérer dans ce qu'il ressent comme sa vocation. Des pages qu'il ne cesse de noircir depuis des années, dans la solitude, son premier livre sort enfin. Il a vingt-deux ans :


« Si impossible que cela eût paru, j'étais devenu un poète, j'avais apparemment triomphé dans ma lutte opiniâtre et prolongée avec le monde »


Écrire est ainsi pour Hesse le moyen qui lui permet, sous divers masques, d'étaler ses problèmes et de jouer avec. C'est une aventure spirituelle qui lui ouvre la possibilité de les maîtriser. De Peter Camenzind, son premier succès en 1904, à Siddhartha, au Loup des steppes et au Jeu des perles de verre, ses romans sont l'expression allégorique et symbolique de son monde intérieur. Il invente des personnages qui ne sont que des projections de lui-même et lui servent d'exutoire pour accepter les oppositions enfermées tout au fond de son être. Car il est amené à constater, au fur et à mesure qu'il est confronté à des difficultés familiales et d'adaptation sociale, qu'en lui coexistent et se complètent, comme en tout individu et partout dans l'univers, le chaos et l'ordre, la révolte et la sagesse. Le danger est de tomber victime de ces forces hostiles, de s'intégrer à la société dans la perspective la plus' conformiste qui soit, et de sacrifier ses propres aspirations aux règles prétendument édictées pour le bonheur de la vie en communauté.


Comment y parer ? Non en choisissant la marginalité absolue, mais en préservant sa vie intérieure, en la nourrissant de manière à trouver en soi les ressources d'une régénération. À l'occasion, une existence toute proche de la nature, dans la solitude, peut être, comme dans Peter Camenzind, la condition du salut.


Alors que ses détracteurs ont vu en lui un écrivain qui posait au maître à penser, Hesse n'a jamais affirmé que des ambitions beaucoup plus modestes, même s'il donne au genre romanesque des allures d'essai philosophique. En dehors du pouvoir salvateur que représentait pour lui-même la littérature, il voulait inciter ses lecteurs à réfléchir sur les voies susceptibles de garantir, dans une société occidentale de plus en plus étouffante, un salut spirituel à l'individu, et par là même à l'humanité. De ce point de vue, l'épreuve de la Première Guerre mondiale a été pour lui une étape décisive. Il travaille alors à Berne, au service d'aide aux prisonniers. Mais, vilipendé par les nationalistes allemands dans la mesure où il s'oppose à « toutes les entreprises de haine », il se replie peu à peu sur lui-même.


Le 7 juin 1917, il écrit à Félix Braun, un écrivain autrichien :


« La séparation entre le monde extérieur et le monde intérieur m'apparaît encore plus tranchée que par le passé, et ce qui m'intéresse, c'est uniquement le monde intérieur. »


Confronté en outre à la mésentente avec sa femme, en 1919 il choisit de vivre à l'écart, en ermite, dans un village du Tessin. Il est conscient qu'il ne sera jamais qu'un "solitaire" et un "rêveur". Suivre le troupeau, comme tant d'Allemands pendant la guerre, lui apparaît la raison de la faillite générale où se débat l'Europe des années vingt. L'individu, pense-t-il, ne peut finalement préserver et affirmer sa personnalité qu'en rompant avec les normes établies, en renforçant en lui les éléments qui le poussent à se distinguer d'elles.


C'est pourquoi la formation de la personnalité individuelle devient son interrogation majeure, et le thème autour duquel tournent tous ses écrits. Cette préoccupation apparaît tout particulièrement en 1919 clans Demian ou Histoire d'une jeunesse, autobiographie fictive d'un personnage qu'il nomme Emil Sinclair. Il fait dire à celui-ci :


« J'ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. »


Il prête également à Emil Sinclair ses considérations philosophiques :


« La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier. Personne n'est jamais parvenu à être entièrement lui-même; chacun, cependant, tend à le devenir, l'un dans l'obscurité, l'autre dans plus de lumière, chacun comme il peut. »


(...)


Où est, pour Hesse, la clé du bonheur ? Elle est en soi-même. C'est une idée qu'il explique avec persévérance à partir de 1919 au moins, à partir de l'essai auquel il a donné pour titre Le Retour de Zarathoustra. Cette phrase du Jeu des perles de verre l'exprime aussi à la perfection :


« Il ne te faut pas aspirer à une doctrine parfaite, mais à l'accomplissement de toi-même. »


Précepte qui ne signifie pas, loin de là, qu'il serait permis à chacun de se livrer à tous les excès et débridements possibles : il faut trouver son chemin le respect de ce qui, est propre à la grandeur de l'Homme par rapport au règne animal, entre les exigences de la Nature et celles de l'Esprit. L'être humain ne saurait se réaliser que dans la conquête d'un équilibre

entre ces antagonismes.



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