top of page

Le Tempérament de Flaubert (H. Guyot)


GUSTAVE FLAUBERT

Ou rôle que l'intelligence a joué dans sa Vie et dans son Oeuvre


par H. GUYOT


Docteur ès-lettres

Directeur de l'Ecole française de Bruxelles



I


Notons déjà que Flaubert tenait de ses ancêtres champenois et normands un tempérament plus solide et plus réfléchi que léger. « Issu d'un Champenois et d'une Normande, écrit Mme Commanville, Gustave Flaubert offre les signes caractéristiques de ces deux races, dans son tempérament à la fois très expansif et enveloppé de la mélancolie vague des peuples du Nord...» Flaubert dira aussi de lui-même :


« Tu veux faire de moi un païen, ô ma muse... Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et par le parti-pris, j'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à ma naissance ; je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec leurs instincts de migrations et leurs dégoûts innés de la vie qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes ».


De ce mélange inné de sensibilité et de réflexion, la première enfance témoigne également.

L'enfant adore les histoires. Il y rêve de longues heures, un doigt dans la bouche, « l'air presque bête ». Celles qu'il lit l'absorbent au point qu'il se laisse choir. Surtout il en projette et il en compose avec une ardeur et un enthousiasme qui sont tout à fait remarquables chez un enfant :


« Mon cher ami,... je ferai des romans que j'ai dans la tête qui sont la belle Andalouse, le bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le curieux impertinent, le mari prudent. Je te prie de me répondre et de me dire si tu veut nous associer pour écrire des histoires, je t'en prie dismoi- le_, parce que ci tu veux bien nous associer je t'enverrai des cahiers que j'ai commencé à écrire et je te prirait de me les renvoyer si tu veux écrire quelque chose dedans... »


Voilà pour l'imagination. — Voici pour la réflexion. Ces compositions précoces ne sont pas des fantaisies pures, mais des romans, des pièces de théâtres dépeignant une réalité extérieure ou intérieure. De plus les lettres de cette époque, même les toutes premières, attestent une observation et une réflexion très attentives et déjà très pénétrantes : « ...Un amour... fraternel nous unit. Oui moi qui a du sentiment oui je ferais mille lieues pour aller rejoindre le meilleur de mes amis, car rien est si doux que l'amitié oh douce amitié combien a-t-on vu de fait par ce sentiment, sans la liaison comment viverons-nous ?


On voit ce sentiment jusque dans les animaux les plus petits, sans l'amitié comment les faibles viveraient-ils comment la femme et les enfants subsisteraient-ils ? ». — Enfin les propos, les occupations et les amis du Dr Flaubert, père de Gustave, ont certainement accentué chez l'enfant ce penchant à la réflexion. Ici encore Mme Commanville et Flaubert écriront respectivement :


« De son père , il avait reçu sa tendance à l'expérimentalisme, cette observation minutieuse des choses qui le faisait passer des temps infinis à se rendre compte du plus petit détail et ce goût de toute connaissance qui le rendait un érudit aussi bien qu'un artiste. — Ce sont de bonnes impressions à avoir jeune, elles vieillissent ; ...l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu

donnait sur notre jardin ; que de fois avec ma soeur n'avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés : le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s'abattre là ! »


Il est clair d'autre part qu'un enfant, chez qui le penchant à la réflexion eut été moins développé, eut pu vivre gai et insoucient au milieu d'un amphithéâtre et d'un hôpital.


Au collège — 1832 à 1839 — la réflexion continue d'empiéter sur l'imagination. — Sans doute celle-ci agit encore. L'écolier a, de son « moi », un sentiment excessif : « Je me vois encore assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d'avenir, pensant à ce que l'imagination d'un enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes camarades me regardaient en ricanant. Les imbéciles ! eux, rire de moi I eux, si faibles, si communs, au cerveau si étroit ». Les goûts littéraires de l'écolier sont très vifs et vont d'abord aux écrivains les plus lyriques et les plus fantaisistes, Rabelais, Montaigne, Chateaubriand, Byron, V. Hugo, Alf. de Musset.


« Je me rappelle avec quelle volupté je dévorais alors les pages de Byron et de Werther ; avec quels transports je lus Hamlet, Roméo, et les ouvrages les plus brûlants de notre époque, toutes ces oeuvres enfin qui fondent l'âme en délices, ou la brûlent d'enthousiasme ».


Les lettres d'alors à Ernest Chevalier sont une véritable chronique littéraire. Enfin les mathématiques, trop vides pour une imagination concrète, n'intéressent pas l'élève.


— Par contre la réalité historique le passionne et il l'écrira un jour presque magnifiquement :


« Je percevais l'antique époque des siècles qui ne sont plus et des races couchées sous l'herbe ; je voyais la bande de pèlerins et de guerriers marcher vers le calvaire, s'arrêter dans le désert, mourant de faim, implorant Dieu qu'ils allaient chercher, et, lassée de ses blasphèmes, marcher toujours vers cet horizon sans bornes, puis, lasse, haletante, arriver enfin au but de son voyage, désespérée et vieille, pour embrasser quelques pierres arides, hommage du monde entier ».


— L'aventure que le collégien éprouvera alors à Trouville est aussi très significative. Il s'éprend passionnément d'une femme mariée. Dix autres « rhétoriciens » eussent fini par avouer leur amour. Le jeune Gustave déjà trop réfléchi refoule le sien, se tait, se contente de quelques propos ou de quelques promenades en présence du mari et part sans avoir fait connaître sa flamme. On doit songer ici à l' Education sentimentale dont cette histoire de Trouville forme la première intrigue et aux perpétuelles hésitations du personnage principal, Frédéric Moreau.


— La réflexion enfin continue d'expliquer le pessimisme général des lettres de cette époque. « Les représentants du peuple ne sont autres qu'un tas immonde de vendus. Leur but c'est l'intérêt, leur penchant la bassesse, leur honneur un orgueil stupide, leur âme un tas de boue. J'en suis venu à regarder le monde comme un spectacle et à en rire. Tache d'arriver à la croyance du plan de l'univers, de la moralité, des devoirs de l'homme, de la vie future et du chou colossal, tâche de croire à l'intégrité des ministres..., au bonheur de la vie..., alors tu pourras te dire croyant et aux trois quarts imbécile ». — Une étude des premières oeuvres — Chant de la Mort, Smahr, Mémoires d'un fou — confirmerait ce que nous avançons. On y trouverait, malgré le ton romantique, autant de raison que d'imagination.


Le premier séjour à Paris — 1841 à 1843 — n'offre quasi plus que regrets et pessimisme. — Un premier voyage dans le Midi provoque il est vrai des regrets comme celui-là : « Je suis embêté d'être retourné dans un f... pays où l'on ne voit pas plus de soleil dans l'air que de diamants au derrière des pourceaux. Breu pour la Normandie et pour la belle France I... J'étais né pour être empereur de Cochinchine, pour fumer dans des pipes de trente-six toises, pour avoir six mille femmes, des cimeterres pour faire sauter la tête des gens dont la figure me déplaît, des cavales numides, des bassins de marbre ».


— Plus tard, quand l'étudiant s'ennuiera sur les bancs de l'Ecole de droit, ses regrets prendront encore la même forme et le même chemin. « Oh ! si j'avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j'écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes... Est-ce que jamais je ne marcherai ... sur le sable de Syrie, quand l'horizon rouge éblouit, quand la terre s'enlève en spirales ardentes et que les aigles planent dans le ciel en feu ? ».


— La cause première de ces regrets n'est pourtant que le retour de l'esprit sur les choses. Si le jeune homme regrette ainsi Croisset, la bonne table de famille, la compagnie de son père et de sa soeur, comme il regrette le midi, c'est parce qu'il ne les possède plus et qu'il n'y est plus actuellement. — Novembre et la première Ediication sentimentale confirment cette manière de voir. Novembre est un monologue désolé de l'auteur sur sa propre existence et la première Education sentimentale, met en scène deux jeunes gens conduisant leur vie l'un d'une façon sentimentale, l'autre d'une façon réfléchie. Tous deux finissent par être également malheureux. Cette dernière oeuvre est donc éminemment sceptique et réfléchie.


(...)

© Anthologia, 2026. Tous droits réservés.

bottom of page