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« Les deux jardins », par Jeanne Marvig

« Ce soir-là, j'ai cru que mes deux jardins aux multiples âmes extasiées ; les fleurs, en contemplation admirative vers les étoiles ; les étoiles, en divine pitié vers les fleurs perdues dans l'ombre, se cherchaient à travers l'espace. »



Les deux jardins

Jeanne Marvig, Le Jardin d'Isabelou (1947)


Quand vient le soir, j'ai deux jardins.

L'un s'étend, rectangulaire et plat avec un toit de feuillage à larges échancrures bleues, des fleurs polychromes et charmantes, toujours en coquetterie avec des frelons et des papillons, des buissons chantants où les oiseaux nichent et dorment, et souvent des herbes, de folles herbes en abondance, des herbes que le vent sème et que le soleil fait grandir bien vite de peur du sarcloir, destructeur impatient de leur grâce fragile.

A l'heure où le crépuscule envahit l'horizon, ce jardin éteint ses couleurs. D'abord les rouges, puis les verts, puis les violets et les jaunes. Seules, les fleurs blanches retiennent dans leur corolle tendue un peu de la lumière qui s'enfuit.

Ce n'est pas le repos pour le jardin effacé ; il vit intensément, mais d'une vie repliée, concentrée, attentive. Il ne dort pas, il se recueille, et si on l'écoute un peu, on entend les chuchotements émus des feuilles et des fleurs.

Alors, dans la pelouse au gazon bleu qui s'étend au-dessus de nos têtes, se révèle toute une floraison.

A chaque corolle qui s'efface en bas répond là-haut l'éclosion d'une étoile et ce sont bientôt d'étranges parterres aux géométriques dessins.

Voici, à droite, les hélianthes de Cassiopée inscrivant une initiale mystérieuse. A gauche, les asters du Bouvier groupés en forme de cerf-volant. Plus haut, l'héraldique couronne boréale à dix perles sur champ d'azur.

Au loin, Arcturus, ce miraculeux tournesol du ciel, ardent, frémissant, magnétique, dont le cœur rouge brûle d'une flamme secrète.

La Voie lactée traverse l'idéal jardin de son allée penchante, semée d'une poussière de diamants, et les deux Chariots un peu de côté attendent éternellement la fenaison merveilleuse qui les emplirait de toutes les pâquerettes des prés infinis du ciel.

Une belle nuit d'août, ce fut, dans ce jardin en apparence immobile, la fête du mouvement. Quelle admirable et folle aventure dans le rythme éternel de la gravitation mesurée !

Tout le ciel sembla tressaillir sous un souffle mystérieux qui secouant d'invisibles tiges, jetait à la terre en émoi ses fleurs en étoiles filantes, sa sève en larges gouttes d'or, sa rosée en pluie de feu.

Je ne sais quelle ardeur émanait de cette chute d'astres. A chaque nouvelle étoile s'élançant dans le vide, j'étouffais un cri à la fois d'angoisse et de joie : « Qui es-tu, lui disais-je, et d'où viens-tu vers nous ? »

Ce soir-là, j'ai cru que mes deux jardins aux multiples âmes extasiées ; les fleurs, en contemplation admirative vers les étoiles ; les étoiles, en divine pitié vers les fleurs perdues dans l'ombre, se cherchaient à travers l'espace.

Un parfum fait des émanations des héliotropes, des jasmins et des roses, m'enveloppait si puissant, si exaspéré, dans cette chaude nuit d'Août, qu'il devait monter jusqu'aux étoiles, et doucement, les attirer au sol.


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A propos de Jeanne Marvig, voir aussi, sur Anthologia :

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