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André Suarès, Sur la mort de mon frère

il y a 2 jours
6 min de lecture
« L’accord dissonant de la douleur et de la vie, la mort l’a posé, et il n’y a que la mort pour le résoudre. »

André Suarès (1868-1948), et Jean Suarès (1870-1903)



André Suarès

Sur la mort de mon frère (1904)

[extraits]


Jamais plus


La mer avant l’orage.


Au large, où le flot est plus vert, la notion de l’espace se confond dans la pensée de l’heure. Au large de la mort, les idées de la vie et celles de l’amour n’en font plus qu’une. De celui qui n’est plus, le cœur ne sait rien, sinon qu’il se dit : « Il était », et : « Il n’est plus. » Je l’aime davantage ; je l’aime avec douleur ; je l’aime sans espoir, enfin.

Jamais plus ! Plus jamais !… C’est le rythme infini de la vague, qui vient et qui s’en va. Plus jamais ! jamais plus !… Le flot monte ; le flot descend ; et monte encore, et redescend. C’est la plainte de l’adieu qui roule, l’éternelle marée du solstice irrévocable, où l’astre de la peine fait station pour toujours. Plus jamais ! Jamais plus ! La libration de la lune autour de son axe n’est pas plus fatale que le balancement d’une vie suspendue à un tel regret. Ils sont dans le même berceau, ceux qui ne sont plus et ceux que berce l’éternel : Plus jamais ! Jamais plus !

La nuit, le fiévreux, qui se tourne et se retourne sur son lit, aspire de toutes ses forces au bienfait de l’aube : il ne se rappelle plus les souffrances du jour. Ainsi nous regrettons la vie pour ceux qui ne l’ont plus ; aussi sombre soit-elle pour nous, pour eux nous rêvons qu’elle eût été lumineuse : c’est qu’ils étaient notre lumière. Dans ma pitié, dans ma cruauté peut-être, le désir de celui que le berceau du temps tantôt approche de mon cœur et tantôt en éloigne, fait maintenant que je regrette de ne l’avoir pas eu malade. Blessé, meurtri et même mutilé, je l’aurais pourtant défendu, et j’aurais lutté pour lui. J’aurais baisé sa main, que je n’ai jamais pressée des lèvres. J’aurais eu pour lui la douceur que mérite et que goûte seule une fière, une immense amertume. Le rythme de notre vie eût été : « Tu es là », et : « J’y suis. » Je n’aurais pas vécu, du moins, sur les bords désespérés que hantent la plainte de la vague, et le murmure éternel : « Plus jamais ! Jamais plus ! »




Le vent dans les feuilles


Les feuilles tombent, comme des mots restés sans réponse qu’un aveugle, laissé seul, dit à voix basse dans sa chambre de malade. Les feuilles, qui pendent encore aux branches, ne tiennent plus qu’à un fil. Le vent de la pluie les fait frémir ; il passe, et elles tombent. À peine s’il les détache ; il les touche sans violence ; il souffle sur leurs rides d’or et fait avec elles le babil de la mer sur le sable. Et elles tombent.

Sous les feuilles que décolle la douceur perfide du vent, je vais dans la forêt muette, je marche sur d’autres feuilles. Tout est mort, ou tout se meurt. Les arbres dépouillés tendent les bras, comme des vieillards désespérés qui supplient un vainqueur sans entrailles. Sur un coteau, à travers les branches rouillées, le soleil douloureux me précède à l’occident. Sa face auguste, dans le brouillard, est voilée d’une effusion divine.

Les feuilles tremblent. Rien ne persiste qu’un désespoir inapaisable. L’unique désir de la rédemption se renie lui-même, comme ces feuilles mourantes tombent sur ces feuilles mortes.

L’abandon, voilà ce qu’il y a de plus affreux. Quoi qu’on fasse, on abandonne ce qu’on aime. On le quitte, comme on se quitte à son insu. L’insensé, l’automate et l’aveugle univers nous emporte. À l’égard de ceux qui ne sont plus, ô cruauté de ceux qui sont encore : c’est la méchanceté sereine de la vie. Dans sa suite, elle ne connaît qu’elle. Moment sur moment, elle fait la somme, et rien ne la détourne. Ce que nous avons eu de plus cher, notre amour l’a mal défendu. Il nous a été arraché : mais c’est nous qui l’abandonnons, — malgré nous, et pour nous-mêmes.

Je bois, je mange ; je dors, si peu que je dorme. Je vis enfin ; et, vivant, je me distrais de mon Pauvre Mort, même quand je le prends à moi et que je me livre tout à lui. Et l’on voudrait que je fisse davantage ? — On n’a pas tant de douleur que de force ; moyennant quoi l’on se divertit de souffrir ; mais il ne faut pas, là dessus, se faire gloire d’avoir vaincu la souffrance.

Toute la nuit, j’ai été rendu à cet état de froid délire, où l’on juge dans une clarté déchirante des trahisons que le train fatal du moi exige. J’entends la pluie tomber sur les feuilles. J’écoutais ce bruit, comme absent de moi-même, ce bruit que fait en se vidant le sablier du ciel. Il pleut sur lui aussi, me disais-je. Chère victime, je te suis tout attaché ; je me dépouille, comme ces arbres, et de mon amour même s’il le faut ; mais non pas paisiblement comme ces arbres dont les feuilles meurent sur d’autres feuilles. Que ne puis-je périr ainsi, que ne puis-je perdre ton amour afin que ta vie reverdisse ? Ha, ne plus rien être pour toi, à condition que tu sois encore pour toi-même. Reprends, reprends moi de ton cœur, pourvu que tu revives. J’aurais tout consenti.

On ne traite point avec la mort. Elle fait sa loi. Que sont tous mes mots ? toutes mes pensées ? et ces actes de la foi douloureuse, toutes mes larmes ?

Du vent dans les feuilles. Je marche au soleil voilé, dans la forêt morte, comme un mort. Le vent de la pluie passe entre les branches ; et les feuilles tombent.

Et, ce souffle, où est il, une fois passé ?




Jour après jour


Je lève la tête, et je soupire. Le soleil n’est plus : il est tombé dans le puits de la nuit. La peau de l’océan, marbrée de vert, frémit ; et sur les bords elle a le rouge empoisonné de la fièvre.

J’inscris, au compte de ma détresse, ce jour encore, ce jour qui ne sera plus. Un jour de moins, un jour de trop, inévitable et sûr comme toutes les conjonctions d’astres qui l’amenèrent, et les conjugaisons d’infinis qui coïncident à ce point sublime et misérable, — un jour de moins, un jour de trop, où mon cœur est inscrit.


Je parle à mon amour, comme ce jour enseveli parle à sa tombe. La nuit muette n’est pas sourde à la plainte de tant de soleils anéantis.

Toi, mon bien-aimé, c’est toi que j’ai perdu. Et avant toi, le père, celui dont les yeux forts étaient si doux pour nous, petits, et ne disaient d’abord qu’un mot : « Enfants !… »

Et comme la mère avant lui, le vieil aïeul, et l’aïeule, pâle et triste, blanche de pleurs. Et tous enfin jour après jour. Et enfin toi, puisque je n’avais que toi.

La désolation s’est répandue sur tout, comme un fleuve d’Asie qui déborde. Elle inonde mes steppes, du cap de l’Occident à la pointe de l’Est Extrême. Faut-il donc envier pour toi que ce deuil t’inonde ? Je le demande à ma désolation ; et je ne doute pas. Il le faut, pourtant ; même si tu n’envies plus ce flot de misères, ma désolation veut que je les envie pour toi. La douleur est l’oscillation de la vie commune à l’univers.


Tant de causes, et un effet unique : la douleur. Jour après jour, il faut s’y faire. Ha, que ne sais-je mieux tendre le col au coup de hache ? Le bourreau masqué du temps brandit l’arme au tranchant sidéral, affûté sur la pierre dorée des astres.

Jour après jour. Ils s’écoulent, pareils et dissemblables à l’infini. Le temps, si long et si court, mesure la palpitation éperdue de la vie. Le radeau descend le fleuve ; je suis assis au gouvernail ; je barre sur les amers de ma dernière perte. Jour après jour, et les jeunes soleils, éternellement nouveaux, éclairent une douleur éternellement la même. Jour après jour ; et mon jour après le tien, doux frère.

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