

Irène de Palacio
il y a 3 heures



[Article écrit en 2021.]
Je souffre, laissez-moi souffrir, laissez-moi seul Dans le rêve où mon sombre orgueil me cadenasse, Où le destin d’un fil douloureux et tenace Me coud vivant dans mon linceul.
Charles Guérin, Le Semeur de cendres.

Authentique « poète maudit », Charles Guérin bénéficia cependant d’une belle reconnaissance de la part de ses contemporains. A sa mort en 1907, il laisse un ensemble considérable d’œuvres poétiques : Fleurs de neige, publié sous le pseudonyme anagrammatique d’Heirclas Rügen en 1893, Joies grises (1894), Le Sang des crépuscules (1895), Le Coeur solitaire (1898), L’Eros funèbre (1900), Le Semeur de cendres (1901) et L’Homme intérieur (1905). Il disparut peu à peu des revues littéraires et des ouvrages de critiques ; on lui préféra Albert Samain ou Georges Rodenbach, qu’il considérait d’ailleurs lui-même comme ses maîtres. Il avait pourtant l’étoffe de ces grands devanciers.
Maudit, Guérin l’est par la persistance de son désespoir, par la permanence d’une noirceur innée dont il ne peut se départir ; l'œuvre témoigne d’un pessimisme et d’une mélancolie appuyés. Guérin est bel et bien le poète de l’ombre, des recoins, des crépuscules. Mais il est aussi, en témoigne le titre de son recueil L’Homme intérieur, le poète dialoguant avec son âme.
Incompris à ses débuts, lorsqu’il publiait Fleurs de neige et choquait le puritanisme des Lorrains (« On a crié à la folie, à l’immoralité », écrit-il dans une lettre) —, Guérin s’empressa de quitter sa province natale, terreau de ses premières rêveries mais aussi de ses premières déconvenues. Comme pour provoquer un peu plus les lecteurs lorrains qui avaient raillé ses premiers vers, il s’essaya à une poésie plus alambiquée. Les recueils du début se ressentent de la fascination mallarméenne et de son imitation. Les premiers vers de Guérin contrastent ainsi avec la simplicité ciselée des poèmes tardifs. Assonances et allitérations y font entendre une musicalité exacerbée : « pins fins plein de plaintes » (« Frontispice », Fleurs de neige), « Son charme a la palme calme des chastes choses » (« Vierges du nord », Joies grises), etc. L’influence des symbolistes se lit autant dans les images que dans les sonorités, tel le « Prélude sur la flûte » des Joies grises :
Elles passent, princesses pâles dont s’éprennent
Les poètes ; et parmi les palmes pourprées
Au verger vague un vent frais frôle les fleurs frêles…
La lecture du recueil Le Règne du Silence (1891) de Rodenbach avait été décisive pour le jeune Guérin, qui y trouvait le reflet de ses propres tourments. C’est à l’auteur de Bruges-la-Morte qu’il consacra d’ailleurs une étude, toujours sous pseudonyme (1893), et les vers de La Jeunesse blanche et les proses de L’Art en exil fournirent bon nombre d’épigraphes à ses propres poèmes. Cette admiration fut heureusement payée de retour, puisque Rodenbach signa, quant à lui, la préface de Joies Grises.
Jeune étudiant, il prit la route de Paris et chercha à intégrer les cénacles fréquentés par les Symbolistes qu’il admirait tant. S’il n’avait pas trouvé le succès dans sa province, les réactions de la capitale furent en effet tout de suite plus encourageantes. Non seulement il reçut les éloges de poètes confirmés comme Stuart Merrill, mais il eut l’insigne honneur d’être préfacé par Mallarmé. En 1895, ce dernier rédigea en effet l’avant-propos du Sang des Crépuscules. Par une ironie du sort, tandis que Mallarmé recourait plus que jamais à son style hermétique en célébrant le recueil de son disciple (« Subtilement vous vous gardez bien de plaquer, ce qu’on fit, une image à son élément grossier, la détachez, qu’elle flambe, à part, et entre plusieurs anime cette essence riche, pure qui est votre produit, ainsi qu’au-dessus de tout, par exemple, l’azur. »), Guérin, lui, commençait dans ce recueil à se délivrer des chaînes mallarméennes. Il tempéra la ferveur juvénile qui l’avait poussé à une imitation un peu trop systématique des maîtres du Symbolisme. Une évolution est ainsi perceptible dans son œuvre. Une première période, courant de la publication de Fleurs de neige à celle du recueil Le Sang des Crépuscules et incluant le court recueil L’Art Parjure (1894), contraste avec les œuvres de la maturité — terme impropre pour une si courte vie — plus maîtrisées, plus épurées.
Un poème comme « La voix du soir » trahit une véritable lassitude des motifs décadents comme du style artiste. Guérin a désormais soif de dépouillement, d’humilité :
Qu'on éloigne les mots subtils,
Les rythmes triples en tiares,
Les stylets stellés de béryls
Et les simarres d'or barbares.
Quelques mots de Francis Jammes, dans sa préface au livre biographique d’Albert de Bersaucourt Charles Guérin (1912), mettent à juste titre l’accent sur la souffrance consubstantielle à celui qui fut l’un de ses plus proches amis : « Je jette un regard en arrière et, embrassant la vie de Charles Guérin, je me dis qu’il n’y eut jamais un poète aussi douloureux que lui. » Guérin, qui écrivait dans Joies Grises « J’ai laissé dans mon cœur croître les Fleurs du Mal… » (« Les Repentances ») a nourri de son pessimisme aussi bien sa vie que son œuvre. Cet emprunt baudelairien revendiqué vient assombrir la symbolique des « Fleurs de neige ». Le poète répugne au bonheur, ne conçoit l’art que guidé par le désespoir. « Si jamais à mon seuil s’arrête le Bonheur,/Je lui dirai : Poursuis ta route, voyageur,/J’ai mes hôtes, tu peux les voir par les fenêtres/Marcher dans ma maison qu’ils occupent en maîtres./Ce sont la Volupté, la Tristesse et l’Orgueil. » (L’Homme intérieur). Les titres de ses recueils sont d’ailleurs évocateurs. La nostalgie est récurrente, non exempte de complaisance, et contribue à la tonalité élégiaque de l'œuvre. Guérin n’a pas attendu la maturité de son dernier recueil pour l’exprimer ; elle est présente dès Fleurs de neige : « Mon âme est, sous les pins froissés des vents algides/La lande désolée où végètent les froides/Fleurs de neige, les éternelles Nostalgiques. » La pensée est hantée par l’angoisse du déclin, alors qu’il n’a pas même vingt ans : « Hâte-toi, dit la Mort, qui me tient par la main » (Les approches du soir, Fleurs de Neige). Cette sensibilité, paroxystique et douloureuse, entre parfois en conflit avec la pensée analytique et critique. : « Souffrir ? Je ne sais plus souffrir, j’ai trop pensé », constate-t-il dans Le Cœur solitaire. Mais le plus souvent la souffrance exacerbée suscite des vers d’un lyrisme hyperbolique : « Souffrir infiniment, souffrir, souffrir assez/Pour que le soc puissant et net de la douleur/Ouvre à fond ce coteau de vigne désséché/Et qu’au prochain automne on vendange mon coeur ! » (Le Cœur solitaire). Les connotations funèbres constituent le fil conducteur d’une œuvre marquée par l’angoisse de la mort, de la fuite du Temps, des regrets, qui sont autant d’obsessions renforcées par divers événements de sa vie.
Cette tristesse fondamentale relève d’un malaise métaphysique profond. Pour Henry Bordeaux, « son pessimisme (...) est tout intime, et né du divorce profond et irrémédiable qu’il sent en lui-même entre une sensibilité avide de jouir et une intelligence qui d’avance le voue au dégoût et à la satiété. » (« Charles Guérin », Le Correspondant, 10 mai 1907). « Peu de poètes ont réellement souffert comme Guérin. », observe de son côté Jean Viollis dans Charles Guérin, 1873-1907. Il n’est pas jusqu’à Catulle Mendès qui ne fît un saisissant portrait de Guérin dans Le Mouvement Poétique Français de 1867 à 1900 : « En se dressant, pour le blasphème, en se courbant, dans une humilité de désolation, il considéra les choses éternelles, souffrantes comme lui sans doute. »
Le désespoir, qui hante l’œuvre, est-il conciliable avec le fervent catholicisme de Charles Guérin, lequel s’affirma toute sa vie, à l’occasion de poèmes qui sont autant de prières ? La déréliction constitue justement un thème récurrent de son écriture, à mesure que Guérin délaisse l’inspiration symboliste. Le Semeur de cendres, en 1901, mêle un peu d’amertume au leitmotiv du désespoir, désormais doublé d’une inquiétude de s’être éloigné de Dieu :
Ce soir, mon Dieu, je viens pleurer, je viens prier
[...]
Malheur à moi ! Car dans les vers que j'ai chantés
La prière se mêle au cri des voluptés.
Un tel remords conduit, en fin de compte, le croyant au pied de la croix et renforce la dimension lyrique et la tonalité élégiaque. Pourtant, le retour à la religion catholique ne s’accompagne pas de la découverte d’une foi rassurante et solaire. Guérin demeure jusqu’au bout l’homme intérieur torturé, dialoguant avec son âme comme avec Dieu. Mais un poème de la fin, et même de la fin des fins, puisqu’il apparaît au terme d’un recueil lui-même publié deux ans avant la mort du poète, nous éclaire sur son état d’âme ultime. Si la foi totale des débuts a vacillé, il éprouve pourtant la nostalgie de la croyance :
Bien que mort à la foi qui m'assurait de Dieu,
Je regrette toujours la volupté de croire,
Et ce dissentiment éclate en plus d'un lieu
Dans mon livre contradictoire.
Ces contradictions sont évoquées comme autant de chemins douloureusement divergents. Si la foi a perdu de son intensité et de sa fraîcheur, la religion paraît pouvoir, ultimement, ramener le pécheur et le contestataire sur un chemin fiable. Non plus celui de la foi mais celui de la tradition rassurante, en digne « héritier d'un sang déjà vieux de chrétiens » :
S'il m'arrive d'errer pour un temps hors des murs
De la communauté catholique et romaine,
Je n'empêcherai pas qu'au sein des dogmes sûrs
Un heureux détour me ramène ;
[...]
Je veux, quand le moment viendra, mourir aux pieds
Du crucifix qui m'a vu naître.
Charles Guérin s’éteignit à trente-trois ans un dimanche de la Passion. Dix ans auparavant, il prophétisait dans « Dernières paroles du poète » :
Je vais mourir, je vais bientôt mourir [...]
Dans l’essaim frémissant des cloches du dimanche.
Irène de Palacio
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