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"Léliancolies" de Léon Deubel (seconde partie)

"Je vais dans la vie comme en une chambre Au même horizon d'objets retrouvés"

Léon Deubel




Léon Deubel

Léliancolies

Le Chant des routes et des déroutes (1901)


[Morceaux choisis, seconde et dernière partie.]

Première partie à retrouver ici : Quelques "léliancolies" de Léon Deubel



Sélénités


J'ai des sélénités qui changent quand la lune change

et deviennent pâles quand elles voient le soleil.


Oscar Wilde.



L'heure frôleuse trébuche

Aux pentes de l'éternité,

Et la lune aime ces embûches.


Les grands arbres ont écarté

Leurs formes savamment humaines

Derirère un pan de sa clarté.


Un souffle berce la lointaine

Sérénité de son baiser

Aux escarpolettes d'un frêne.


La ville a tu le coeur blessé

De son grand corps inharmonique

Dans le coeur des soirs apaisés.


Et la lune tend l'ironique

Puérilité de sa face

Avec d'insidieuses mimiques


Au rêveur humble qu'elle agace

Et qui ne veut pas accepter

L'impitoyable dédicace


De ses sourires édentés.



Bitumes



Oh ! je fus dieu, car j'ai créé des paradis !

Elie Léage (Chevauchée)



Je te dirai les mots que je dis à la lune,

Les mots que je vénère et que tu ne sais plus,

Ô ma soeur de souffrance et de luttes communes.


Ta chair est une mare où coasse le rut,

Mais le soir sait encore y mourir, et les cieux

Y refléter l'aspect de leurs mondes parus.


Ton coeur est un oiseau sanglant et douloureux

Qui sait pourtant encor chanter la chanson pure,

Mais qu'un regard effare et rend silencieux.


Et tes grands yeux sont tristes comme une blessure,

Ta voix est la musique d'un soir suranné

Et ta bouche fardée est lasse de l'injure.


Mais j'aime ta souffrance et tes désirs fanés,

Et ce soir tu sauras les voluptés suprêmes

Du rêve reconquis et des jours pardonnés,


Tu sauras qu'ici-bas il n'est pas d'anathème,

Et pour sauver la foi de ton coeur éperdu

Je t'apprendrai les mots avec lesquels on aime,


Les mots que je vénère et que tu ne sais plus.



Quelques détresses


Le Moi chanteur hurle sa plainte.

L.D.


I -


J'ai faim, j'ai froid, la lampe est morte

Au fond de ce soir infini,

Comme un beau rêve qu'on emporte

Pour la joie d'un destin béni.


Vient-on pas d'entr'ouvrir la porte ?

Mon âme est un miroir terni

Et ma chair immense colporte

Le frisson de l'Indéfini.


Les heures tombent une à une

Du cadran jauni de la lune

En des chutes musiciennes.


Et je souris d'un air tremblant

D'avoir fait le rêve touchant

De rêver ma vie en la tienne.



II -


Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure,

Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu,

Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu

Parce que je suis pâle et parce que je pleure.


Je les aime pourtant comme c'était écrit

Et j'ai connu par eux que la vie est amère,

Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère

Et qu'il n'est pas de coeur qui entende mes cris.


Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,

Que les hommes sont las de leur fête éternelle,

Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent.

Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé !


Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune

Ascende le ciel clair comme une route haute,

Je sens que son baiser m'est une pentecôte,

Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune.


Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,

Un grand besoin d'amour me tourmente et m'obsède,

Et sur mon banc de pierre rude se succèdent

Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé.


Le vol de l'heure émigre en des infinis sombres,

Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,

L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre,

Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !


Place du Carrousel, 3 heures du matin.



III


Soeur Anne, soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Sois grave. Mon souvenir, ce soir, monte vers toi,

Parce que je suis seul et qu'il faut revenir

Toujours à l'ombre des années et de son toit.


Il est parti comme un qui s'en revient vers une,

Guidé par le doigt court d'immobiles fumées

Vers la simple maison où subsiste comme une

Odeur atténuée des heures parfumées.


Ces heures se prolongent en lui comme l'ombre

Des arbres. Il monte avec le soir descendant.

Il est lointain comme ceux qui se résorbent en l'ombre,

Et il est pâle aussi comme ceux qu'on attend.


Il a mangé du rêve et bu du souvenir,

Ce soir il s'est grisé de l'amèrement bon,

Et tandis que ton petit coeur faisait ronron,

Soeur Anne, n'as-tu pas senti quelqu'un mourir ?


Des mains dans l'ombre


Que l'on est naïf, n'est-ce pas

Parfois ?

Mais ce serait si bon d'avoir la foi.


Prosper Roidot.

(Le Hameau vert)



Mon Dieu ! voyez l'effort dernier des décadences

Parti au bon combat des négations du Livre,

Bénissez d'un accueil cette claire espérance

Qui fermera des yeux sur la hideur de vivre.


Mon Dieu ! nous sommes lourds de l'obsession du Doute

Que la complicité du siècle a rendu nôtre,

Donnez à nos ferveurs l'éclat doux de l'apôtre

Et la force qui fait trouver brève la route.


Que vos soirs à tomber apaisent de leur rêve

L'éclair croisé des mots et révéleurs du glaive

Sous lequel a gémi la tragique agonie,


Afin qu'imbu de votre paix, chacun de nous

Sente régénérer, prostré sur les genoux,

Sa lasse humanité, rêveuse d'Harmonie.



IV -


M'est avis qu'il est l'heure

De renaître moqueur !

Jules Laforgue.


A Eugène Chatot.


Le jour est fané comme une tenture

Et je prie dans l'ombre un dieu d'élection

De laisser venir à moi l'impression

Car je ne suis plus que littérature.


Mon Dieu ! donne au coeur que la vie évince

De chères souffrances mal définies,

Afin que son orgue de Barbarie

Cahote ses doux accents de province.


Je suis comme un vieux qui ne sait plus l'heure

Et qui ne peut plus la lire aux pendules,

Car je ne sais plus s'il ricane ou pleure,

Mon coeur en soleil ou en crépuscule.


Je vais dans la vie comme en une chambre

Au même horizon d'objets retrouvés,

Je voudrais partir hors du familier

Rayonnement doux de la même lampe.


Car je suis bien las d'être en l'impuissance

De savoir pleurer ou de savoir rire

Et de ne pouvoir trouver dans les livres

Que le nonchaloir de l'indifférence.


Entends, ô mon Dieu, cette peine étrange,

Fais germer dans l'ombre un peu d'autrefois

Et que je pressente un instant ta voix

Dans la retombée des voix de l'enfance.


Prends pitié de cette prière hautaine,

Je saurai pour toi des chants tour à tour

De ferveur, d'orgueil, de joie et de haine,

Confondus dans un même cri d'amour !




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