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Schopenhauer : Lettres à Goethe et A. G. de Blésimaire

Dernière mise à jour : 29 août 2023





Arthur Schopenhauer

Lettres




À GOETHE


Weimar, le 16 nov. 1815


"Votre Excellence m’a procuré une très grande joie par son aimable lettre, car tout ce qui vient de Vous est pour moi d’une valeur inestimable, voire sacrée. Votre lettre fait en outre l’éloge de mon travail, et Votre approbation m’importe plus que toute autre. Mais ce qui me réjouit le plus, c’est que dans cet éloge même et avec la capacité de divination qui Vous est propre, Vous avez une fois de plus touché le point exact en louant la sincérité et la probité de mon travail. Ce n’est pas seulement ce que j’ai accompli dans ce champ restreint, mais tout ce que j’espère avec confiance accomplir à l’avenir qui sera à porter au crédit de cette sincérité et de cette probité. Car ces qualités, qui ne concernent à l’origine que l’aspect pratique des choses, ont investi chez moi la dimension théorique et intellectuelle : je ne puis trouver le repos, je ne puis me considérer satisfait, tant qu’une partie d’un objet d’étude ne m’a pas révélé ses contours clairs et distincts.


Toute œuvre trouve son origine dans une seule et heureuse intuition, et c’est elle alors qui procure la volupté de la conception : mais la naissance, la réalisation ne vont pas, du moins chez moi, sans peine : c’est que je me trouve alors face à mon propre esprit comme un juge impitoyable devant un prisonnier à la torture, et je l’interroge jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à demander. Toutes les erreurs et absurdités innombrables dont sont remplies les théories et les philosophies me semblent provenir uniquement du manque de cette probité. Si l’on n’a pas trouvé la vérité, ce n’est pas seulement parce qu’on ne l’a pas cherchée, mais parce qu’à sa place on avait toujours l’intention de retomber sur une opinion préétablie, ou tout au moins parce qu’on ne voulait pas heurter une idée chère, ce qui obligeait à user de faux-fuyants contre les autres et contre soi-même.


C’est le courage de ne garder sur le cœur la moindre question qui caractérise le philosophe. Il doit en cela ressembler à l’Œdipe de Sophocle qui, cherchant à faire la lumière sur son destin effroyable, poursuit sa recherche sans répit, même s’il pressent que des réponses surgira ce qu’il peut y avoir de plus terrifiant pour lui.


Mais c’est là que la plupart portent leur Jocaste en eux, qui supplie Œdipe par tous les dieux de renoncer à chercher : et ils lui cèdent, et voilà pourquoi la philosophie en est toujours au même point. Tout comme Odin qui, aux portes de l’enfer, interroge sans cesse la vieille voyante dans son tombeau, en dépit de sa résistance, de son refus et de son aspiration au repos, tout aussi impitoyablement le philosophe doit se questionner lui-même.


Mais ce courage philosophique, qui ne fait qu’un avec la sincérité et la probité que Vous reconnaissez à mes recherches, n’est pas issu de la réflexion, on ne saurait le provoquer par des maximes, car il est une orientation innée de l’esprit. Intimement reliées avec tout mon être, cette sincérité et cette probité se révèlent aussi dans les affaires pratiques et personnelles, et j’apprends souvent avec plaisir que les hommes se méfient rarement de moi et que presque tout un chacun me fait entièrement confiance, sans même me connaître davantage.


C’est également cette qualité (au sujet de laquelle je devrais craindre de m’être étendu avec trop de suffisance, si l’honnêteté n’était pas la seule chose dont chacun pût se vanter) qui me donne l’assurance nécessaire de m’adresser à Votre Excellence aussi ouvertement et librement que j’en ai l’intention aujourd’hui.


(...)"






À ANTHIME GRÉGOIRE DE BLÉSIMAIRE



Mon cher Anthime !


Ta lettre à ma sœur, qu’elle m’a envoyée, m’a fait un plaisir inexprimable : c’est comme un doux son, venant du lointain, du beau pays de la bienheureuse enfance ! Je te jure que depuis trois ans je guette, en lisant la liste des arrivés, les nombreux voyageurs passant par Francfort, pour en trouver un du Havre qui puisse me donner de tes nouvelles ; j’en ai manqué deux : ils ne s’arrêtent guère.


C’est que j’avais à ton égard le même soupçon que toi au mien, celui de la mort. Parce que la majeure partie des gens que nous avons connus sont morts. Je vois avec bien du plaisir que selon toute apparence, tu as non seulement la vie, mais encore le genre de vie que j’ai toujours convoité comme le plus beau de tous, d’être à la campagne, seigneur en son château, environné de sa famille et de toutes les aises et commodités, surtout de beaucoup de livres, et loin, loin du reste des hommes (en exceptant toutefois Mr le curé et deux à trois voisins un peu éloignés) tirant lièvres et bécasses, lisant journaux et livres, faisant filles et garçons, dont certainement l’aîné s’appelle André et les deux autres suivant l’oncle gris et l’oncle brun. Tu auras passé ta vie à hériter et faire des héritiers. Très bon métier.


Heureux cent fois, qui, dans un petit coin,

Tout à son aise, et voit le monde de loin !


Tu n’es donc plus au Havre ? plus de maison de commerce ? très bien : mais moi qui, encore dernièrement, voyait avec plaisir dans les journaux qu’on projette un chemin de fer de Paris au Havre, et calculais que si jamais mon destin me menait à Paris, je pourrais en peu d’heures être au Havre ! eh bien, même sans toi, j’irais !


Pourrais-tu peut-être te rappeler qu’à notre première visite à Trittau nous étions, un matin, dans un bois, couchés sous des chênes, et je disais que la vie était si courte, fragile et passagère qu’il ne valait pas la peine de rien entreprendre et de faire de grands apprêts ; tu répondis : oui, oui, je sais tout ça, tiens, quand je pense que je dois devenir négociant, etc., ça me paraît tout à fait bête et inutile. Eh bien, ce qu’alors nous avions devant nous, en prospectus, à présent nous l’avons presque en arrière, et ce que nous conjecturions alors, nous voyons que c’était bien vrai : puisque tu es dans ta cinquantième année, et moi j’y touche. C’est l’âge où la vie doit avoir donné ses résultats principaux. Le bel effet que nous nous ferions si nous nous voyions à présent.


Cet été j’ai vu un jeune Français, qui te ressemblait (c’est-à-dire à ton jadis) : si par hasard ç’avait été ton fils ! Mais ne va pas croire que je suis un vieux pénard : au contraire. Mes cheveux et favoris, il est vrai, sont presque tout blancs : effet de l’étude et du chagrin ; mais ma physionomie est jeune, sans rides, rouge et blanche, et j’ai (à ce qu’on dit) de très beaux yeux, étincelants, d’un éclat particulier — ce que je n’avais pas étant jeune : mon maintien et ma marche sont fermes et lestes ; je marche encore habituellement plus vite que tous les autres : j’ai toujours encore ma petite liaison, très nécessaire ! Enfin, j’ai de belles dispositions à arriver jusqu’à 70 à 80 ans. Mais voilà le choléra qui approche !


Tu voudrais savoir l’histoire de ma vie et ses résultats. Il sera difficile de t’en donner une idée : car elle a roulé sur des objets qui sont étrangers à ta sphère, et je ne sais pas où commencer ; il y a vie ostensible et extérieure, et vie réelle, intérieure. Quoique tu ne sois pas homme de lettres, tu sauras sans doute que dans les sciences il y a eu des hommes d’un haut mérite qui de leur vivant n’ont pas été reconnus pour tels, mais d’autant plus après leur mort, ou, si le sort était propice, dans leur vieillesse : cela a même été le sort de beaucoup de ces hommes, et dans tout temps et tout pays. Je suis un de ces hommes-là. Tu seras trop sensé pour pouvoir me croire, faisant réflexion que le grand mérite est chose aussi rare que la vanité est chose commune. Néanmoins je dois, de sincérité, dire ce qui en est : puisque ma conviction en est distincte, et que je sais que ce n’est pas ma vanité qui me donne le change. Tu en croiras ce que tu veux.


J’ai donc eu le chagrin de voir mes ouvrages négligés tandis qu’on préconisait le faux mérite. Pourtant j’en sais les causes, l’intérêt matériel y entre : les vues des gouvernements d’Allemagne, dont nos pauvres professeurs sont les créatures, et qui voudraient redresser le christianisme chancelant et tout près de sa chute inévitable, par la philosophie (à quoi la mienne ne se prête pas — au contraire !) voilà ce qui se combine avec la petitesse des esprits, l’envie, la haine naturelle de la médiocrité contre tout ce qui n’est pas médiocre ; on a affecté de m’ignorer, et on s’est uni à m’étouffer.


Notre célèbre Jean Paul a fait l’éloge de ma philosophie dans son dernier ouvrage. Goethe a parlé de moi dans ses Mémoires avec estime, j’ai eu les hommages de quelques inconnus : mais tout cela ne suffit pas. Il faut le temps, mais il accomplira tout : l’injustice même conduit à son contraire, puisque déjà les plagiaires commencent à ronger mes ouvrages, ce qui en est l’éloge le plus sincère ; je viens d’en étriller un publiquement et de faire l’éloge suspect de l’autre6. Mon système de philosophie publié en 1819 et ma théorie des couleurs, publiée en 1816 en allemand et repétée en 1830 en latin, voilà le centre de ma vie, mon unique objet ; je veux me voir reconnu et surtout je veux voir la seconde édition de ma philosophie pour y ajouter les résultats de mes pensées depuis 18 ans : cela fait, je suis prêt à partir.


Après un silence de 18 ans, je viens de publier cette année un petit ouvrage en confirmation de ma philosophie. Oh que le chemin du vrai mérite est long et difficile ! les poètes et les musiciens ont beau jeu : ils ont à faire au grand public qui veut être amusé, mais nous autres à celui qui veut être instruit : où est-il ? Nous sommes bornés à un public de compétents et plaidons notre cause devant un tribunal dont tous les juges sont corrompus et même menacés. L’injustice dont on use envers moi sera un jour citée comme une des plus éclatantes.


Cependant, je suis bien plus heureux que la plupart de mes pareils qui avaient à lutter contre la misère : moi, pourvu du nécessaire, très sobre et ménager, j’ai toujours marché tête levée et n’ai pas daigné entrer en compétence avec « médiocre et rampant » pour obtenir une place. Je serais même très à mon aise, quoique je ne croie pas avoir jamais reçu beaucoup plus que ¼ de ce que mon père a laissé : mais malheureusement j’ai fait un mauvais pas en plaçant en 1826 une grosse somme dans les fonds mexicains ; un ami me l’avait mis en tête, je pris encore le conseil d’Alexandre de Humboldt, et de Goldschmidt fils de Londres, dont le père avait fait et s’était ruiné par cet emprunt : et tous les deux m’assurèrent qu’il n’y avait rien de meilleur. Il n’y avait pas au monde sur cet objet deux hommes plus compétents : pourtant tu as vu comme cela est allé mal. Cette affaire du reste est un secret que je te confie : même ma famille n’en sait rien. J’ai été par là réduit à ⅔ de mon revenu. Mais j’espère encore : nous serions même payés à présent s’il n’y avait pas l’infâme affaire du Texas, digne ouvrage des Américains, nation de polissons et de filous que les Français auraient dû étriller au lieu de se laisser brusquer et piller par cette canaille.


Mon revenu diminué me suffit encore, vivant en garçon, en chambre garnie, dînant à table d’hôte, le tout sans luxe, mais décemment, j’ai le nécessaire et rien de plus, et je remercie le sort de n’avoir ni femme ni enfants : deux bâtards que j’avais sont morts jeunes. Si une nouvelle réduction vient, je placerai mon reste en rentes viagères. J’ai été deux fois en Italie, en 1819 et en 1823, chaque fois presque un an. En 1820, on m’a fait docteur enseignant à l’université de Berlin, espèce de professeur honoraire, pas payé par le gouvernement, mais par les étudiants : de là on devient professeur. Mais je n’ai jamais enseigné que les premiers six mois, en 1820, et depuis je n’ai tenu mon office que pour la forme. Pourtant je suis resté à Berlin de 1820 à 1831, en exceptant trois ans d’absence et de voyage.


Mes études ont toujours absorbé mon temps, l’enseignement en prend trop, et je voyais bien que je n’étais pas ce qu’il faut au gouvernement, pas fait pour être leur instrument. Ma vie a été une étude continuelle, qui est sa propre récompense, et je m’estime heureux d’avoir pu suivre toute ma vie ce penchant naturel, cette espèce d’instinct, qui me porte aux objets pour lesquels je suis fait, et d’avoir toujours été maître de mon temps. Si j’avais amassé des richesses, elles ne sauraient me protéger des ennuis de la vieillesse : mais j’ai amassé des connaissances et j’ai gagné l’intérêt pour les grandes vérités, pour la philosophie, pour mes ouvrages, et ce qui y tient est devenu l’essence de mon être ; voilà ce qui met à l’abri de l’ennui de la vieillesse ; cela durera longtemps et même jusqu’à la fin : je ne connais pas d’ennui et je suis indépendant des hommes, de toutes les manières.


En 1831, le choléra me chassa de Berlin : je me réfugiai ici. J’avais depuis dix ans une liaison secrète avec une fille que j’aimais beaucoup : depuis des années, elle avait promis de me suivre quand je quitterais Berlin, ce que j’avais toujours en vue ; le moment vint soudain et elle manqua à sa promesse : sans doute elle avait quelques liens de famille, mais il ne fallait pas promettre. Cela m’a fait beaucoup de peine : mais le temps peu à peu a fait son effet ; pourtant elle était le seul être qui m’était vraiment attaché : les circonstances l’ont vaincue.


Je suis donc ici depuis plus de cinq ans, dont je passai la seconde à Mannheim, croyant y être mieux, et puis revins ici. Le séjour d’ici me plut d’abord : le climat est le plus beau et le plus sain de l’Allemagne, presque aussi doux que celui de Paris, les environs sont charmants et je suis grand promeneur, on vit ici beaucoup mieux qu’à Berlin et à meilleur compte, surtout les hôtels et leurs tables d’hôte sont des meilleurs de toute l’Europe, la basse classe et la moyenne des habitants est d’une probité rare, il y a un bon théâtre ; enfin, quant au bien-être physique, aux « Comforts », c’est le meilleur endroit de l’Allemagne : et quant aux hommes, à la société, qui je crois est ici plus sotte encore qu’ailleurs, je ne m’en embarrasse point, étant depuis longtemps rassasié et dégoûté du commerce des hommes, et sachant qu’ils ne valent pas la peine de perdre mon temps avec eux ; partout ils forment, quant à l’aspect extérieur, un cabinet de caricatures, quant à l’esprit, un hôpital de fous, et quant au caractère moral, un cabaret de filous. Les exceptions sont trop rares, et se sont retirées chacune dans son coin de refuge. Je vis donc en solitaire, avec un barbet blanc, animal bonace et très intelligent, avec ma bibliothèque que j’ai fait venir : et je suis loin de tout ennui, puisque le temps a pris le mors aux dents et va le diable !


Je joue encore de la flûte, comme jadis : je parle le français encore avec la même facilité et le même accent qu’autrefois (quoiqu’à présent je sache et pratique sept langues, qui tendent à se confondre), mais pour l’écrire je n’en ai nullement l’habitude ; ce n’est que l’allemand et le latin que j’écris correctement. Voilà donc mon compte rendu : il m’a donné le plaisir de parler beaucoup de moi-même ; revanche-toi et écris-moi bien en long comment s’est passée pour toi cette vie que nous avions en prospectus et regardions avec méfiance, l’autre jour, couchés sous les chênes de Trittau : il me semble que c’était hier. Ton histoire sera bien différente et autre chose que la mienne : mais en tout cas elle fera grand plaisir à ton plus ancien ami.


Francfort sur Main

ton plus ancien ami

le 10 décembre 1836


Arthur Schopenhauer



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